Interview de Mme Nathalie Élimas, secrétaire d'État à l'éducation prioritaire, sur Radio J le 8 avril 2021, sur les difficultés informatiques pour les premiers jours de cours à distance, les écarts entre éducation prioritaire et hors éducation prioritaire, la réouverture des écoles le 26 avril et la vaccination.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Nathalie ELIMAS, bonjour.

NATHALIE ELIMAS
Bonjour.

CHRISTOPHE BARBIER
Vous êtes secrétaire d'Etat chargée de l'Education prioritaire, l'éducation dans les quartiers où il n'est pas toujours facile de recevoir cette éducation.

NATHALIE ELIMAS
Pas que dans les quartiers.

CHRISTOPHE BARBIER
Pas que dans les quartiers, oui, aussi dans les zones périphériques, dans les zones rurales, enfin partout où le défi de l'éducation est élevé, et il l'est encore plus quand on est en période de confinement. On a vu cette semaine beaucoup de difficultés informatiques pour les premiers jours de cours à distance. Alors, qu'est-ce qui s'est passé exactement, est-ce que c'était simplement la surcharge de connexions, est-ce que vous avez sous-estimé le défi informatique, est-ce que vous avez été victimes de malveillances ou d'attaques internationales ?

NATHALIE ELIMAS
Alors, l'année dernière, lors du premier confinement, je vais vous dire que la plateforme « Ma classe à la maison » avait été parfaitement robuste, cette année, mardi matin, il y a eu deux choses, d'abord un afflux de connexions, et ça c'est une bonne nouvelle, ça veut dire que les professeurs, que nous avions préparés, formés, et nos élèves, étaient au rendez-vous, mais dans le même temps le site a été victime d'attaques, d'attaques sur le site du CNED et d'attaques sur la plateforme « Ma classe à la maison. » Donc ça a occasionné, non pas un arrêt du système, mais un ralentissement, le matin entre 8h00 et 10h00, où effectivement on attendait un peu plus longtemps dans une salle d'attente virtuelle. Ça, c'est le CNED, mais il y a eu également des problèmes sur les ENT, les Espaces Numériques de Travail, là c'est plutôt nos lycéens et nos collégiens, ça c'est de la responsabilité des collectivités territoriales, il y a eu cinq régions qui n'avaient pas bien anticipé les choses et donc il y a eu des ralentissements.

CHRISTOPHE BARBIER
C'est-à-dire, pas bien anticipé ?

NATHALIE ELIMAS
Eh bien, avec leurs prestataires, en fait, ils n'ont pas anticipé le flux de connexions, et là où c'est un peu dommage c'est que pour ces ENT, lors du premier confinement, il y avait déjà eu ces problèmes de connexion et de surcharge, ça s'est reproduit également mardi. Ça va mieux dans la plupart des régions, il y a une région encore, qui n'a d'ailleurs pas communiqué sur le sujet, et pour laquelle ça ne fonctionne pas encore bien, où ça devrait se rétablir.

CHRISTOPHE BARBIER
C'est quelle région ?

NATHALIE ELIMAS
C'est la région Ile-de-France.

CHRISTOPHE BARBIER
Qui a des problèmes peut-être aussi parce qu'il y a beaucoup d'élèves dans cette région, et beaucoup d'élèves dans des zones difficiles.

NATHALIE ELIMAS
Raison de plus pour anticiper quand on sait que ça s'est produit déjà l'année dernière.

CHRISTOPHE BARBIER
Pour ce qui est des attaques, vous avez une petite idée, ce sont des lycéens facétieux et un peu geeks, comme on dit, qui ont voulu planter le système pour être en vacances, ou ce sont des Russes ou des Chinois ?

NATHALIE ELIMAS
Alors, je n'en n'ai aucune idée, et ce n'est pas à moi de chercher. L'ANSSI, l'Agence nationale de sécurité des systèmes d'information, y travaille, le CNED, bien évidemment, a déposé une plainte, le procureur est saisi, il va faire une enquête.

CHRISTOPHE BARBIER
Aucun élève ne s'est retrouvé devant un contenu pédagogique frelaté quand même, on n'a pas installé des faux cours ?

NATHALIE ELIMAS
Non, il n'y a pas eu de faux cours, il y a eu des tentatives, il y a eu des piratages, il y a eu des attaques, pour bloquer la plateforme, ce qui n'a pas été le cas.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, certains parents déplorent que, dans le cadre de cet enseignement à distance, beaucoup de profs se contentent d'envoyer des PDF, d'envoyer les anciens polycopiés sous forme numérique, et ne font pas vraiment cours. C'est un problème ?

NATHALIE ELIMAS
Les professeurs ont une liberté, c'est la liberté pédagogique, donc ils choisissent. Nous mettons à leur disposition des supports, des plateformes, on parle de « Ma classe à la maison », il y a Lumni, il y a Eduscol, il y a tout un tas de supports, donc les professeurs font finalement comme ils veulent, mais enfin il y a eu quand même un franc succès encore une fois sur cette plateforme, sur ces classes virtuelles, avec hier pas moins de 800.000 classes virtuelles, donc on ne peut pas dire que ça ne fonctionne pas.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que les élèves des zones d'éducation prioritaire, soit parce qu'ils sont dans des zones rurales où il n'y a pas de bonne connexion, pas de 4G notamment, soit parce qu'ils sont dans des familles où il y a un ordinateur pour plusieurs membres, est-ce que ces élèves parviennent à ne pas décrocher ?

NATHALIE ELIMAS
Pendant le premier confinement on a vu véritablement une fracture numérique qui était très très importante, depuis l'année dernière, parce que justement nous avons anticipé, nous avons travaillé sur cette question, nous avons beaucoup doté nos classes et nos élèves. Je vais vous donner quelques chiffres. 17.000 ordinateurs ou tablettes ont été prêtés ou donnés, il y a 700 ordinateurs ou tablettes qui sont actuellement en cours de distribution, la réserve de l'administration centrale peut être mobilisée, 7000 tablettes, de la clé 4G, donc on a beaucoup doté. Je ne dis pas que c'est parfait aujourd'hui, je ne dis pas que tous nos élèves sont équipés, mais là on a des leviers que l'on peut actionner immédiatement, d'abord ce sont nos fonds sociaux, dans les établissements, collèges et lycées, il y a des enveloppes qui peuvent être mobilisées tout de suite, les professeurs, les personnels, connaissent parfaitement les élèves, ils savent où sont les zones de fragilité, et puis il y a nos alliances éducatives, notamment les Cités éducatives, qui sont quand même dotées de plusieurs centaines de millions d'euros et qui là encore peuvent intervenir.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, la France a plutôt moins fermé ses écoles, depuis plus d'un an, que les pays voisins…

NATHALIE ELIMAS
C'est une exception française.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais néanmoins il y aura des dégâts pédagogiques à long terme. Est-ce que le fossé entre les élèves des quartiers favorisés et les élèves des zones difficiles, est-ce que ce fossé va se creuser ?

NATHALIE ELIMAS
Nous avons le moyen de l'évaluer très sérieusement à travers nos évaluations nationales, nous avons fait des évaluations, comme chaque année, au mois de septembre l'année dernière, donc en sortie de premier confinement, en effet on a constaté des retards, qu'il y avait un écart qui s'était creusé entre l'éducation prioritaire et le hors éducation prioritaire, ça c'est très clair. Mais, nous avons également un deuxième tour, si je puis dire, de ces évaluations, qui se déroule à la fin du mois de janvier, et parce que nos écoles sont restées ouvertes, les écarts entre éducation prioritaire et hors éducation prioritaire se sont resserrés à nouveau, et nos élèves, en particulier en premier degré, ont rattrapé leur retard en lecture et en mathématiques.

CHRISTOPHE BARBIER
Prochaine évaluation, fin juin, fin septembre ?

NATHALIE ELIMAS
Les évaluations se tiennent au mois de septembre.

CHRISTOPHE BARBIER
Le président de la République n'a pas posé de conditions sanitaires à la réouverture des écoles maternelles et primaires dès le 26 avril, c'est-à-dire il a… quel que soit l'état de l'épidémie. On rouvrira le 26 avril ?

NATHALIE ELIMAS
Je pense qu'on pourra rouvrir le 26 avril, je dis je pense parce que je ne sais pas quel sera évidemment l'état sanitaire du pays, est-ce qu'il y aura un nouveau variant, ça je ne peux pas vous le dire.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais, sauf mauvaise surprise, on rouvre.

NATHALIE ELIMAS
Sauf mauvaise surprise bien évidemment, on rouvre, et puis cette période de quatre semaines, là, pendant laquelle on a fermé les écoles, il faut quand même rappeler qu'elle est très équilibrée, quatre semaines de fermeture, dont deux semaines de vacances, et finalement il n'y a que cette semaine, là, celle-ci en ce moment, où tous nos élèves sont en distanciel, puisque je rappelle que la semaine après les vacances les élèves de maternelle et d'élémentaire seront retournés à l'école en physique, physiquement, en présentiel.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, les syndicats, eux, mettent leurs conditions pour cette réouverture du 26 avril, et un peu plus tard pour les collèges et les lycées, ils demandent des demi-groupes systématiques. Est-ce qu'on pourra faire cette réouverture avec des demi-groupes partout ? Ça avait posé des problèmes le 11 mai dernier.

NATHALIE ELIMAS
Les demi-jauges c'est difficile à mettre en place parce qu'il faut des infrastructures qui le permettent, c'est une organisation, quand même, assez particulière. Nos lycées ont fonctionné en demi-jauge, là, la plupart, depuis le mois de novembre, c'est une organisation à mettre en place, ce n'est pas simple, l'idée c'est, je vous dis, c'est de faire en sorte que nos élèves perdent le moins possible de temps d'enseignement, et là on déploiera tout ce qu'il faut évidemment.

CHRISTOPHE BARBIER
Déployer tout ce qu'il faut ça peut être aussi vacciner les enseignants, est-il possible de vacciner tous les enseignants qui reprendront, au fur et à mesure des semaines qui viennent, leur travail ?

NATHALIE ELIMAS
Pour la vaccination, vous l'avez bien vu, nous avons procédé par priorisations, les malades, les vulnérables, comorbidités, puis par tranches d'âge. Le président de la République a dit que désormais on pourrait vacciner par cohortes, ce qui va être le cas pour les professeurs et pour les personnels, à partir de la fin du mois, fin avril, et là la doctrine est en cours d'élaboration, mais ce que je peux vous dire aujourd'hui c'est que ça sera à la fin du mois et que ça se fera selon deux critères, l'âge et l'exposition. L'exposition, qu'est-ce que c'est ? C'est par exemple professeurs et personnels qui travaillent avec des élèves en situation de handicap, on sait que les gestes barrières sont moins respectés, c'est beaucoup plus difficile, donc typiquement ça pourrait être cette cible-là.

CHRISTOPHE BARBIER
En revanche le professeur d'université ou de lycée qui fait un cours magistral, lui il est moins exposé.

NATHALIE ELIMAS
Il est moins exposé, mais il sera vacciné dans un second temps.

CHRISTOPHE BARBIER
A l'heure où nous parlons les examens de fin d'année sont-ils sûrs d'être tenus ?

NATHALIE ELIMAS
A l'heure où nous parlons, donc pour nos bacheliers, nos futurs bacheliers, les épreuves de spécialités sont annulées et c'est un contrôle continu, l'épreuve de philosophie devrait se tenir le 17 juin, et le grand oral, effectivement, devrait se tenir entre le 21 juin, je crois, et le 2 juillet.

CHRISTOPHE BARBIER
Période intéressante puisque c'est celle qui est prévue aussi pour les élections régionales. Il faut vraiment les tenir ces élections régionales à la mi-juin ?

NATHALIE ELIMAS
Alors moi j'ai regardé, comme tout le monde, j'ai lu le rapport du Conseil scientifique, qui pose un certain nombre de recommandations, il y a la semaine prochaine, il va y avoir la semaine prochaine un débat à l'Assemblée nationale, proposé par le Premier ministre, il a d'ailleurs sollicité les parties, mais également les associations d'élus, afin qu'ils rendent aujourd'hui des contributions et prennent position sur la tenue ou pas de ces élections. A titre personnel, moi je vous dis, il y a quelque chose qui m'interpelle, on nous dit il faudrait avoir vacciné tous les assesseurs et les présidents de groupe, à la louche, comme ça, j'ai fait un petit calcul, ça représente 500.000 personnes, il faudrait donc avoir vacciné 500.000 personnes pour que ces élections, pour que les bureaux de vote puissent être tenus, eh bien moi je vous le dis, je prêche un peu pour ma paroisse, mais je préfère avoir vaccinés nos professeurs et nos personnels.

CHRISTOPHE BARBIER
Et reporter donc les élections, faisons passer l'école avant les urnes ?

NATHALIE ELIMAS
Faisons passer l'école avant les urnes, le calendrier de vaccination est assez clair, on le tient bien, vous avez vu que nous recevons 12 millions de doses là, donc nous avançons bien, et je crois qu'à l'automne prochain on sera libérés de cette contrainte-là et alors nous pourrons aller tous aux urnes. Parce que finalement on nous dit vous voulez confiner la démocratie, mais si les Français ne vont pas aux urnes parce qu'ils ont peur, qu'est-ce qu'on fait, où est la démocratie dans cette affaire ?

CHRISTOPHE BARBIER
Vous nous donnez un calendrier précis pour l'école, vous nous donnez votre sentiment pour les élections, est-ce qu'il ne sera pas temps d'avoir un calendrier de réouverture aussi pour les théâtres, les cinémas, les restaurants, on a l'impression que le gouvernement n'ose pas donner des dates ?

NATHALIE ELIMAS
Le président de la République l'a fait quand il s'est exprimé la semaine dernière…

CHRISTOPHE BARBIER
Oui, un horizon il a donné.

NATHALIE ELIMAS
Il a donné un horizon, mais, encore une fois, comment peut-on faire autrement que de donner un horizon parce que c'est une crise sanitaire, c'est une pandémie mondiale, il faut avoir bien évidemment ça à l'esprit, donc on donne un horizon, on donne une perspective. Ce que l'on dit aussi c'est que cette fois-ci on déconfinera beaucoup plus progressivement, pour ne pas se tromper.

CHRISTOPHE BARBIER
C'est aujourd'hui, Madame la ministre, le jour de commémoration de la Shoah, est-il toujours difficile, pour les enseignants, dans certains quartiers, d'enseigner la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, notamment à cause du déni de certains élèves musulmans, pour appeler un chat un chat ?

NATHALIE ELIMAS
C'est un jour en effet très important, c'est un jour mémoriel, c'est un jour de souvenir, on doit se rappeler aujourd'hui ces 6 millions de morts, on doit aussi se rappeler de la résilience de ceux qui sont revenus, et avant de répondre à votre question je voudrais juste vous parler de quelqu'un, une dame que j'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître, elle habite mon département, le Val-d'Oise, elle s'appelle Frania EISENBACH HAVERLAND, elle a écrit un livre sur le tard, qui s'appelle « Tant que je vivrai », et Frania témoigne inlassablement justement auprès de nos jeunes, dans les collèges, dans les lycées, parce qu'elle dit « je veux qu'ils sachent, je veux qu'ils sachent de quoi l'être humain, de quelles horreurs l'être humain est et a été capable, et surtout je veux qu'ils sachent qu'il n'y a qu'une race, c'est la race humaine. » C'est très important quand on sait qu'aujourd'hui un Français sur six ne sait pas ce que c'est, ce qu'est la Shoah, et Frania a dit « j'ai survécu, je dois à l'Humanité de raconter ce qui s'est passé, c'est mon devoir, comme tous ceux qui ont assisté à un crime. » Voilà, je crois que c'est une très belle réponse à votre question.

CHRISTOPHE BARBIER
Force du témoignage, mais…

NATHALIE ELIMAS
Force du témoignage.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais quand on est prof devant une classe et que les gens disent « non, ça n'a pas existé », qu'est-ce qu'on fait ?

NATHALIE ELIMAS
Quand on est professeur, depuis 2017 nous avons beaucoup progressé, Jean-Michel BLANQUER, d'abord, a voulu que la Shoah soit enseignée dans nos manuels d'Histoire dès la classe de CM2, ensuite on a fait entrer le mot « Shoah » dans les programmes de nos élèves de première et de terminale. Et pour répondre plus précisément à votre question, pour aider, pour accompagner nos professeurs, qui sont témoins de ces situations, parce qu'il y en a, il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis, comme le dit Jean-Michel BLANQUER, eh bien nous les accompagnons, il y a notamment un vadémécum qui est à leur disposition et qui est rédigé par l'Education nationale, la DILCRAH et le Conseil des Sages, ce sont des fiches pratiques, avec des cas pratiques, qui leur permettent de connaître le cadre juridique, qui contacter et que faire, et puis il y a aussi nos équipes académiques, valeur de la République, qui sont là pour encadrer les professeurs. Donc, il faut évidemment travailler avec les professeurs, il faut travailler sur le programme, pour lutter contre le négationnisme, et puis, voilà, je voulais vous parler de cette dame ce matin parce que le témoignage est évidemment poignant et il a beaucoup de force.

CHRISTOPHE BARBIER
Et les témoins survivants disparaître, dans la nature des choses…

NATHALIE ELIMAS
Oui, malheureusement.

CHRISTOPHE BARBIER
On n'aura plus ces voix-là.

NATHALIE ELIMAS
On n'aura plus ces voix-là, ça va manquer, et c'est donc, je crois, à nous aussi, Education nationale, justement de renforcer nos programmes et de renforcer la connaissance. Je vous dis, moi je suis interpellée, un Français sur six ne sait pas ce qu'est la Shoah.

CHRISTOPHE BARBIER
Nathalie ELIMAS, merci. Bonne journée.

NATHALIE ELIMAS
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 avril 2021