Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à France 2 le 22 avril 2021, sur la situation au Tchad suite au décès du président tchadien et les tensions entre l'Ukraine et la Russie.

Texte intégral

Q - Bonjour, Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - Que sait-on des circonstances de la mort du Président Déby ? Il y a plusieurs versions. Selon un journaliste de Ouest France, il s'agit d'une réunion avec des chefs rebelles, qui aurait dégénéré. Est-ce que vous avez des doutes sur les conditions de sa mort ?

R - Pour l'instant, je n'ai que les informations que l'on veut bien nous donner. Mais il se trouve qu'au Tchad, la situation est assez exceptionnelle et même invraisemblable. Voilà des colonnes de pickups qui viennent de Libye, lourdement armés avec pour objectif de faire un coup d'Etat, de pénétrer dans N'Djamena, le jour des élections, où le Président Deby constate qu'il est réélu, mais c'est lui-même qui prend la tête de son armée pour aller combattre ces rebelles qui viennent de Libye et qui veulent atteindre à l'intégrité et à la stabilité du Tchad. Et qui meurt le jour où son élection est validée. Ce sont des circonstances graves mais assez exceptionnelles et cette ambiance de gravité, j'imagine, dominera demain les obsèques du Président Déby. Le Président Macron s'y rendra avec beaucoup de chefs d'Etat africains. Et avec aussi les Européens, puisque le sujet du Tchad, ce n'est pas uniquement le sujet du Tchad. C'est aussi globalement la sécurité du Sahel, et c'est aussi la sécurité de l'Europe, puisque le Tchad, c'est un peu la frontière sud de l'Europe et Josep Borrell représentera l'Union européenne aux obsèques.

Q - C'est pour cela qu'on a parlé d'"allié" de la France et de l'Europe dans la lutte contre le terrorisme. On va y revenir dans un instant. Mais vous l'avez dit, la situation est assez exceptionnelle en ce moment au Tchad. On entre dans une période d'incertitude, peut-être même d'instabilité. Est-ce que cela veut dire que dans un premier temps, vous reconnaissez le fils d'Idriss Déby, le jeune général Mahamat Idriss Déby, comme légitime pour présider le pays, puisque c'est aujourd'hui lui qui est arrivé aux responsabilités ?

R - Il y a des situations exceptionnelles. Logiquement, ce devrait être le président de l'Assemblée nationale tchadienne, M. Kabadi, qui devrait prendre la transition, mais il a refusé en raison des situations exceptionnelles de sécurité et nécessité d'assurer la stabilité de ce pays. Il importe maintenant que le conseil de transition militaire qui s'est mis en place indique la manière dont il veut travailler. Qu'il soit l'acteur de la sécurisation évidemment, et il y a dans ce conseil de transition beaucoup de chefs militaires. Mais ensuite...

Q - Mais c'est une autorité légitime, à l'heure où on se parle ?

R - Il y a aujourd'hui une situation d'une telle gravité au Tchad, qu'à partir du moment où le président de l'Assemblée nationale, qui est normalement chargé de la transition, dit : moi, je veux que ce soit un conseil militaire qui assure aujourd'hui la sécurité du pays, mais il faut que la transition puisse s'engager de manière sereine, démocratique, transparente, et rapide...

Q - Vous y croyez à ce scenario ? Sereine, transparente, démocratique et rapide ?

R - C'est le moment de le faire, à partir du moment où la sécurisation sera vraiment établie. Vous savez le Tchad est un pays qui est au carrefour de beaucoup de menaces, beaucoup de risques, à la fois venant de Libye, c'est le cas, avec les colonnes que l'on appelle les colonnes du groupe Goran qui veut prendre le pouvoir, à la fois du Nigéria, la proximité de Boko Haram, c'est juste à côté, et les forces tchadiennes sont engagées contre...

Q - C'est majeur pour la France, on va le dire, et pour l'engagement de la France dans l'opération Barkhane...

R - C'est majeur pour la France, c'est majeur pour le Sahel. Ce sont les forces tchadiennes qui ont le plus combattu contre Daech, contre Al-Qaida, et lorsque l'opération Serval s'est faite en 2013, les premiers à venir soutenir la France pour la sécurité du Mali, et finalement de la France, ont été les Tchadiens. Donc il y a un enjeu majeur.

Q - C'est bien pour cela que vous allez aux obsèques avec le Président de la République, c'est bien pour cela que l'on vous interroge ce matin. La mort de Déby, c'est la perte d'un homme qui avait un contentieux avec les groupes djihadistes depuis longtemps. Il avait été visé directement lui-même par Aqmi. Il était un allié solide. Est-ce que vous avez des doutes, est-ce que vous craignez, ou en tout cas, est-ce que vous envisagez le scenario d'un désengagement du Tchad dans ce combat ?

Q - Moi je ne l'imagine pas aujourd'hui. On va pouvoir demain et ce soir engager des conversations avec les uns et les autres. Les chefs d'Etat du Sahel sont interrogatifs. Mais en même temps, il y a des accords politiques qui ont été passés entre les cinq pays du Sahel pour assurer leur sécurité mutuelle. Y compris par la présence de forces tchadiennes au Niger, et dans ce que l'on appelle les Trois frontières. Je ne crois pas que le conseil militaire de transition va revenir sur ces engagements. Sa tâche sera d'assurer la stabilité du pays et de mettre en oeuvre un processus démocratique qui devra être le plus rapide possible.

Q - Processus démocratique, encore une fois. C'est là-dessus que la France mise.

R - Mais pas uniquement nous. J'ai eu l'occasion de m'entretenir hier soir avec le Président en exercice de l'Union africaine, M. Tshisekedi. C'est aussi la position des chefs d'Etat africains.

Q - Est-ce que cela va changer d'une manière ou d'une autre notre engagement avec l'opération Barkhane. Est-ce que cette période d'instabilité va nous obliger, nous conduire à renforcer notre dispositif militaire sur place ?

R - Il y a eu un sommet précisément à N'Djamena il y a peu de semaines maintenant pour définir les grandes orientations militaires qui doivent être prises pour assurer la poursuite du combat contre les groupes terroristes. Parce que c'est le combat essentiel, c'est cela le sujet, c'est aussi notre sécurité, c'est aussi notre protection. Le Tchad y joue un grand rôle, je ne crois pas qu'il y ait une remise en cause de ces engagements-là, d'autant plus que l'objectif, c'est bien de faire en sorte que les pays africains et en particulier les pays du Sahel assurent eux-mêmes leur propre sécurité, leur propre (inaudible)

Q - Jean-Yves Le Drian, la situation vous inquiète au Tchad ?

R - Elle me préoccupe. Il faut être très vigilant.

Q - Vigilant sur quoi ?

R - Sur l'ensemble. À la fois sur la stabilité de la situation aujourd'hui. Est-ce que le conseil militaire de transition va assurer la stabilité et l'intégrité du Tchad. Et ensuite, comment il va pouvoir mettre en oeuvre un processus démocratique. Et comment par ailleurs l'armée tchadienne va remplir ses engagements à l'égard de ce que l'on appelle la force conjointe du Sahel, c'est-à-dire à l'égard des partenaires du Tchad dans cette région.

Q - Il y a un autre dossier sur votre bureau. Un autre dossier compliqué. 100 000 hommes, 100 000 soldats russes massés à la frontière de l'Ukraine. Que cherche Poutine ?

R - Nous sommes dans une forme de triple dérive avec la Russie en ce moment.

Q - C'est-à-dire ?

R - Il y a une dérive autoritaire interne : l'acharnement sur Navalny est insupportable. C'est le symbole d'une dérive autoritaire interne. Le fait qu'hier des manifestants aient été arrêtés parce qu'ils manifestaient en soutien à Navalny. Le seul fait que M. Navalny, sa santé même est en danger. Il a été... il a fait l'objet d'une tentative d'assassinat, ensuite il a été déporté, maintenant sa vie est en danger. Et nous considérons que ce sont les autorités russes qui ont la responsabilité de la vie de M. Navalny. Cela, c'est la dérive autoritaire interne.

Et puis il y a une dérive externe, d'intimidation, de provocation...

Q - Ce qui se passe en Ukraine ?

R - Ce qui se passe en Ukraine, à la fois avec des troupes qui se massent en Crimée dont nous n'avons jamais reconnu l'annexion, avec des forces maritimes qui pénètrent en mer Noire et en mer d'Azov, et puis des intimidations, des provocations à la frontière de l'Ukraine dans la zone du Donbass. Donc dérive...

Q -... intérieure.

R - Et puis dérive d'ingérence, parce que la Russie essaie de porter atteinte à nos modes de fonctionnements démocratiques, on a vu ce qui s'est passé en République tchèque. Ces dérives-là sont préoccupantes, il faut être très ferme.

Q - C'est-à-dire ? Je vais vous poser une question très simple, très directe. Si Navalny meurt en prison, il se passera quoi ?

R - On prendra les sanctions nécessaires et on mettra la responsabilité de ce drame sous la responsabilité de M. Poutine et des autorités russes. J'espère qu'on ne va pas arriver à cette extrémité. Lorsque M. Navalny a été empoisonné, nous avons pris des sanctions, les Européens, de manière unanime. Lors que les manifestants qui apportaient leur soutien en début d'année à M. Navalny dans de nombreuses villes de Russie ont été emprisonnés, nous avons pris un autre train de sanctions.

Q - 100 000 hommes à la frontière de l'Ukraine, on ne prend pas de sanctions ?

R - Quand il s'agit de ces manifestations militaires à proximité de l'Ukraine, nous disons nous aux Russes qu'il faut désescalader, et se mettre autour de la table dans les normes qui ont été prévues dans ce que l'on appelle les accords de Minsk pour assurer l'intégrité de l'Ukraine et le respect des engagements pris par les uns et par les autres.

Q - On a des lignes rouges et on a des lignes roses ?

R - Non. Nous avons des convictions, je viens de vous le dire. Il a des dérives mais il faut qu'on continue à se parler. C'est notre voisin, il est assez encombrant mais il est toujours là. Parfois il arrive dans la vie d'avoir des voisins récalcitrants ou parfois intempestifs. Il faut néanmoins continuer à parler avec lui.

Q - Encombrant seulement ou dangereux ?

R - Parfois dangereux. Cela peut être dangereux. Je ne crois pas à la volonté de la Russie de mener une action militaire contre l'Ukraine. Je n'y crois pas, mais le fait de masser autant de troupes aux portes de l'Ukraine, à la frontière avec le Donbass présente des risques d'accident, d'incident. Et à ce moment-là, des risques de conflictualité.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 avril 2021