Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Radio Classique le 30 avril 2021, sur le calendrier de déconfinement et les aides gouvernementales, le maintien de l’activité partielle et la stratégie vaccinale du gouvernement.

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

DIMITRI PAVLENKO
Le calendrier du déconfinement se précise donc. Ce sera très progressif en quatre étapes. Donc première étape lundi 3 mai, mais véritablement c'est le 19 qui compte avec la réouverture des commerces, des terrasses, des musées, des cinémas. Sujet pour vous, ministre du Travail, puisque les professionnels - vous avez affaire à eux régulièrement - il y a une vraie question qui se pose pour tous les commerces qui ont été administrativement fermés depuis des mois, 6 mois pour les restaurants. Ils ont hâte de reprendre mais beaucoup ne sont pas sûrs que ça en vaille la peine à robinet à moitié fermé si je puis dire. Peut-être faudra-t-il attendre septembre. Qu'est-ce que vous dites ce matin aux professionnels de ces commerces fermés, de ces restaurateurs maintenant qu'on a des dates ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense que c'était d'abord important d'avoir ce calendrier, ces perspectives. C'était important pour tous les Français mais particulièrement pour les professionnels et les salariés de ces secteurs pour pouvoir se préparer à des réouvertures dans des bonnes conditions.

DIMITRI PAVLENKO
Ils vous en sont gré d'ailleurs, ils le disent : on a 3 semaines pour se préparer, c'est ce qu'on avait demandé.

ELISABETH BORNE
Absolument. Donc effectivement, ils savent qu'ils vont continuer à être accompagnés. On a des aides massives depuis le début de la crise pour protéger des emplois, pour protéger des entreprises qui ont montré leur efficacité. On a eu moins de défaillances d'entreprises en 2020 qu'en 2019. Et puis je voudrais aussi rappeler que le chômage a progressé certes de 8 % en un an alors qu'il avait progressé de 25 % après la crise de 2008-2009, donc on voit à quel point ces aides ont été efficaces. Donc les professionnels le savent : on va maintenir des aides, en tout cas on ne va pas les débrancher rapidement. Evidemment il ne s'agit pas d'avoir accompagné des salariés, pris en charge la rémunération de millions de salariés pendant plusieurs mois pour mettre en difficulté l'entreprise et puis donc risquer des licenciements. Donc on va avoir des aides qui vont évoluer avec beaucoup de prudence, mais l'esprit de ces aides ça va être aussi d'encourager la reprise d'activité. Sur la base de ce qui a été annoncé par le président de la République, on va avoir des concertations la semaine prochaine avec les organisations patronales et syndicales, à la fois pour préciser les conditions de réouverture et puis aussi pour préciser les modalités d'évolution de ces aides qui vont effectivement permettre d'accompagner cette reprise.

DIMITRI PAVLENKO
Qu'est-ce qu'il y a à préciser concrètement, Elisabeth BORNE ? Puisqu'on voit que sur la question des jauges par exemple, le nombre de personnes au mètre carré, dans les commerces on a quand même un retour d'expérience important des trois confinements, tout cela peut être amené à évoluer. Aux dernières nouvelles, il me semble que dans les commerces c'était une personne pour dix mètres carrés si je ne m'abuse.

ELISABETH BORNE
Il s'agit vraiment secteur par secteur.

DIMITRI PAVLENKO
C'est sur ces détails-là en fait que vous allez travailler.

ELISABETH BORNE
Voilà. Secteur par secteur de bien préciser les jauges, les règles qui vont s'appliquer à chacune des étapes et puis aussi d'évoquer les dispositifs d'aide. Ceux du ministère de l'Economie sur le fonds de solidarité, sur le paiement des cotisations sociales et ceux du ministère du Travail sur l'activité partielle. Moi je vous dis, on travaille avec Bruno LE MAIRE pour que ces aides protègent les entreprises dans cette sortie de crise mais soient aussi un levier pour accompagner la reprise de l'activité.

DIMITRI PAVLENKO
Si j'ai bien compris, chômage partiel, les règles ne changent pas jusqu'au dernier mois du mois de juin. Fonds de solidarité en revanche, c'est à partir de début juin qu'il risque d'y avoir des changements, qu'on passe dans ce fameux cousu main qui est expliqué par Emmanuel MACRON dans son interview.

ELISABETH BORNE
Alors effectivement sur l'activité partielle, on a déjà annoncé que les aides, les prises en charge ne changeraient pas jusqu'à la fin mai. Le président de la République l'a dit : les secteurs protégés n'auront pas de reste à charge tout au long du mois de juin, et puis on a effectivement des évolutions qui sont prévues sur le fonds de solidarité. Mais les modalités précises, on en parlera la semaine prochaine avec les organisations patronales et syndicales.

DIMITRI PAVLENKO
Mais pour revenir sur ce scénario que j'évoquais avec vous, à savoir que malgré l'échéance du 19 mai, certains commerçants, certains restaurateurs notamment se disent je préfère rester fermé, prendre les aides tant que je peux et attendre un petit peu. Vous aviez lancé un appel il y a quelques semaines de cela. Vous leur disiez : « Recrutez, si jamais on ne peut pas rouvrir pour X raison, qu'on doit revenir en arrière si la situation sanitaire évolue mal, le chômage partiel sera là. » Est-ce qu'ils vous disent aujourd'hui : « Très bien, on vous accompagne, on y croit », parce qu'il y a ce problème aussi des déperditions de salariés. Cent mille salariés évaporés - on ne sait pas trop où ils sont partis - dans le secteur de la restauration par exemple.

ELISABETH BORNE
Moi je vais vous dire. Les professionnels que nous rencontrons régulièrement, ils souhaitent reprendre leur activité.

DIMITRI PAVLENKO
Donc le 19, ils seront là.

ELISABETH BORNE
Les salariés, ils souhaitent reprendre leur activité. Du reste, on va les accompagner aussi, parce que quand on n'a pas travaillé pendant des mois, c'est important d'avoir des formations pour reprendre son activité dans des bonnes conditions. Donc je pense qu'on est tous mobilisés pour permettre que l'activité reprenne ou mieux avec des aides adaptées à cette reprise à cette sortie de crise.

DIMITRI PAVLENKO
Elisabeth BORNE, ministre du Travail avec nous ce matin sur Radio Classique. Le 19, pourquoi pas le 10 ? Pourquoi ne pas avoir accédé à cette revendication aussi des commerçants qui disaient : « On a le week-end de l'Ascension » ? On sait que c'est un temps fort, les Français aiment bien se déplacer, d'autant qu'ils auront le droit de le faire vu qu'à partir du 3 mai, on peut se déplacer d'une région à l'autre sans avoir à produire de document particulier. Pourquoi le 19 et pas le 10 ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, je pense que l'objectif- et ça tous les professionnels le partagent - c'est évidemment d'aller le plus vite possible parce que chacun a envie de reprendre son activité et que les Français ont aussi envie de retrouver cette vie sociale avec les terrasses, avec les établissements culturels. Mais en même temps, on doit être prudent et éviter tout retour en arrière. Et moi je suis vraiment - on échange régulièrement, je vous le dis - avec les professionnels de ces secteurs, tout le monde partage le fait qu'il faut aussi être prudent pour ne pas avoir à faire du stop & go, et c'est bien pour ça que le président de la République a fixé ce calendrier.

DIMITRI PAVLENKO
Alors maintenant concernant les règles sanitaires en entreprise. L'étape importante, c'est le 9 juin, c'est-à-dire date à partir de laquelle on assouplira le télétravail. Alors rappelons qu'il n'a pas de caractère obligatoire mais globalement, les entreprises ont joué le jeu. Dès lors que quelqu'un peut se mettre en télétravail, il y est. Qu'est-ce qui va bouger concrètement ? Ce sont ces choses-là qui vont être discutées la semaine prochaine ?

ELISABETH BORNE
Peut-être d'abord dire que le télétravail, il est obligatoire dès que c'est possible, de façon systématique. Ça, c'est le protocole national en entreprise qui fixe ces règles et c'est très important parce que c'est un levier efficace pour réduire la circulation du virus.

DIMITRI PAVLENKO
Oui. C'est obligatoire mais il n'y a pas de contrainte légale. C'est ça que je voulais dire par là. Il n'y a pas de sanction si on n'est pas en télétravail.

ELISABETH BORNE
On ne va pas faire un cours de droit ce matin mais il y a une obligation de l'employeur d'assurer, de protéger la santé de son salarié et ce protocole donne les règles à appliquer pour répondre à cet objectif.

DIMITRI PAVLENKO
Tout à fait

ELISABETH BORNE
Donc c'est effectivement quelque chose de très important de mettre en oeuvre ce télétravail. Il est systématique donc dans l'immédiat, avec la possibilité pour les salariés de revenir un jour par semaine s'ils en éprouvent le besoin. A partir du 9 juin, on modifiera ce protocole national pour permettre aux employeurs et aux salariés de discuter au sein de l'entreprise d'un nombre minimum de jours de télétravail à mettre en oeuvre.

DIMITRI PAVLENKO
Vous avez vu ce matin les chiffres de la croissance, les chiffres de la consommation Elisabeth BORNE. Plus 0,4 % de croissance au premier trimestre. Ce n'est pas mal mais en fait l'effet du confinement, du troisième confinement sera surtout sensible au deuxième trimestre. On voit en revanche une baisse de la consommation, centres commerciaux fermés depuis la fin du mois de janvier. Qu'est-ce qui se passe si ça reflambe ? Est-ce qu'on continue dans ce pari qui est fait par l'exécutif de dire : « la santé avant tout au détriment de l'économie » ? Ou bien on réfléchit à des mécanismes pour éviter de revenir à un hypothétique quatrième confinement ? On en a eu trois, pourquoi pas un quatrième ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, c'est tout l'objet de la campagne de vaccination. Vous avez vu qu'on accélère, on a plus de quinze millions de Français qui ont reçu une première dose et on va dans les prochaines semaines continuer à accélérer cette vaccination. C'est la vaccination qui va nous permettre de sortir de cette crise sanitaire, donc je peux vous assurer que le gouvernement est très mobilisé. On a commencé depuis le week-end dernier à vacciner, à donner des créneaux prioritaires pour les salariés. 400 000 salariés de plus de 55 ans qui sont en première ligne face à cette épidémie et vraiment c'est la campagne de vaccination qui va nous permettre de sortir de cette crise.

DIMITRI PAVLENKO
Mais alors justement la vaccination en entreprise, il y a quand même des choses à dire sur déjà aussi le caractère restrictif encore de la campagne. Vous avez vu à Cannes, à Bastia, ces mairies ont fait le choix d'ouvrir la vaccination à qui le souhaitait dans la mesure où, il est vrai on le constate, il y a beaucoup de créneaux de vaccination qui ne trouvent pas preneur, Elisabeth BORNE. Est-ce qu'il ne serait pas temps, je ne sais pas, d'introduire des mécanismes ? On lit ça et là des suggestions : trente minutes avant le créneau, s'il n'est pas pris, n'importe qui pourrait s'y présenter, Elisabeth BORNE

ELISABETH BORNE
C'est ce qui se fait dans des centres de vaccination. Moi je vais vous dire, la stratégie de vaccination qui consiste à vacciner les personnes les plus vulnérables, donc les personnes âgées, les personnes qui sont atteintes de maladies chroniques, c'est la meilleure stratégie pour éviter, pour réduire la pression sur nos hôpitaux. Quand vous regardez la situation dans les EHPAD et que vous regardez y compris l'évolution du nombre de décès en EHPAD, on voit que ç'a été très efficace d'avoir une priorité sur la vaccination en EHPAD. Donc cette stratégie, évidemment il faut la conserver. C'est ce qui nous permet de pouvoir reprendre une vie normale en réduisant les risques pour les personnes vulnérables. Evidemment les centres en fin de journée, ils ont des doses disponibles, ils les utilisent au mieux et s'ils peuvent les utiliser par exemple pour ces salariés de la deuxième ligne qui sont à leur poste depuis le début de la crise et donc qui ont plus de risques de croiser le virus, je pense que c'est une bonne chose.

DIMITRI PAVLENKO
Est-ce qu'il ne faut pas aujourd'hui élargir la vaccination à tous les salariés dits de la deuxième ligne ? Parce que pour l'heure c'est ouvert, mais uniquement pour ceux de plus de 55 ans qui déjà, du simple fait de leur âge, peuvent prétendre recevoir le vaccin ?

ELISABETH BORNE
Alors ils ont des créneaux prioritaires. On s'est rendu avec Olivier VERAN dans un centre samedi dernier. Je peux vous dire que ceux que j'ai croisés - les chauffeurs de taxi, les agents de nettoyage qui étaient là – étaient très heureux de pouvoir accéder avec plus de facilité à la vaccination. Mais je le redis, la stratégie qu'on a mise en place, c'est de vacciner en priorité les plus vulnérables. C'est comme ça qu'on réduit le plus vite la pression sur notre système hospitalier. Ensuite moi je compte beaucoup sur les entreprises pour se mobiliser pour la vaccination de leurs salariés comme elles le font chaque année pour la vaccination contre la grippe. Elles sont prêtes à le faire, et donc dès que les règles auront évolué et qu'on pourra vacciner on va dire en population générale, je n'ai pas de doute qu'elles s'en saisiront avec la médecine du travail pour accélérer la vaccination des salariés.

DIMITRI PAVLENKO
Vous avez vu ce qui se passe aux Etats-Unis, Elisabeth BORNE. Evidemment ils sont à un stade plus avancé, disons deux mois, deux mois et demi d'avance sur nous, mais ils sont au stade où déjà des pans importants de la population sont vaccinés. Il y a des réfractaires sur certaines classes d'âge. Les entreprises sont incitées, elles, à mettre en place des systèmes de prime, ce genre de choses. Des incitations parfois financières pour que les réticents, les récalcitrants aillent se faire vacciner. Est-ce que vous pensez qu'il faudra songer à ce genre de dispositif en France ?

ELISABETH BORNE
Ce n'est pas quelque chose qu'on envisage mais je pense que, et les organisations patronales et syndicales le disent, il y a un effet d'entraînement quand on est au sein d'une entreprise, qu'on voit que ses collègues vont se faire vacciner. C'est comme ça que ça permet à la vaccination contre la grippe de bien fonctionner. C'est un environnement où on fait confiance à ses collègues et puis, je vous dis, on constate que ça s'est bien passé, donc c'est pour ça que c'est un bon levier pour la vaccination des salariés dès qu'on aura élargi aussi la cible.

DIMITRI PAVLENKO
Vous parliez tout à l'heure du mur de faillites. Est-ce qu'il se dressera dans les mois à venir devant nous ? Les chefs d'entreprise ne sont pas d'accord. J'entends Geoffroy ROUX de BEZIEUX qui dit lui : « non, il n'y aura pas de mur de faillites finalement, ça va bien se passer, le fait que les aides soient lissées dans le temps permettra d'éviter ça. » Vous avez François ASSELIN, le patron, lui, de la CPME qui dit le contraire. Il dit : « non, non, il y a un vrai risque de disparitions massives d'entreprise, de survie d'entreprises zombies en même temps avec un risque important pour l'économie française. »

ELISABETH BORNE
On échange beaucoup avec les organisations patronales et syndicales sur ces sujets, sur l'évolution de nos dispositifs d'aides qui ont été massifs jusqu'à présent, qui le resteront pour accompagner la sortie de crise et qui devront certainement être plus ciblés sur les secteurs qui vont avoir plus de mal à redémarrer. Par exemple les dispositifs, ils sont adaptés aux entreprises dont l'activité va mettre plusieurs mois à redémarrer. C'est l'activité partielle de longue durée qui permet de gérer une activité réduite par rapport à ce qu'elle était avant la crise jusqu'à deux ans et, je vous dis…

DIMITRI PAVLENKO
Les entreprises ne se ruent pas dessus.

ELISABETH BORNE
Il y a plus de sept cent mille salariés qui sont aujourd'hui protégés par des accords d'activité partielle. Cinquante branches qui ont signé des accords donc je pense que c'est un dispositif dont les entreprises se sont saisies. Et donc on aura à ajuster nous aide pour protéger en sortie de crise les secteurs qui sont les plus fragiles et prendre en compte la situation, de façon on va dire précise de ces secteurs.

DIMITRI PAVLENKO
Elisabeth BORNE, j'ai une dernière question pour vous. Les discothèques, est-ce qu'on les a pas un petit peu oubliées dans ce dispositif ? A peu près tout le monde va rouvrir mais eux, ils n'ont pas de date. Alors c'est vrai, on n'est pas forcément fan des discothèques, on peut considérer que c'est un petit secteur économique. Malgré tout, c'est vrai, ils n'ont pas de date eux. Comment ça se fait ?

ELISABETH BORNE
Non mais bien sûr, on ne les oublie pas et c'est très difficile pour eux puisqu'ils ont été fermés de façon continue depuis mars 2020. Aujourd'hui les conditions sanitaires ne sont pas encore réunies pour leur permettre de rouvrir. On aura là aussi des échanges avec eux pour voir quelle est la meilleure solution, les perspectives qu'on peut leur donner, donc ça fait partie des concertations qu'on aura la semaine prochaine.

DIMITRI PAVLENKO
Elisabeth BORNE, ministre du Travail, invitée ce matin de Radio Classique. Merci d'être venue nous voir Madame la Ministre.

ELISABETH BORNE
Merci.

DIMITRI PAVLENKO
Bonne journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 mai 2021