Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à RFI le 8 juillet 2021, sur le bilan de la consultation en ligne sur les discriminations, notamment les discriminations à l'embauche et l'égalité salariale hommes-femmes.

Texte intégral

FRÉDÉRIC RIVIERE
Bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour Frédéric RIVIERE, bonjour à toutes et à tous.

FREDERIC RIVIERE
Le Premier ministre a reçu hier les conclusions de la consultation citoyenne en ligne.

ELISABETH MORENO
Il ne les a pas encore reçues. Je les ai reçues et je les lui remettrai dans quelques jours.

FREDERIC RIVIERE
Voilà. En tout cas le gouvernement peut-on dire…

ELISABETH MORENO
Le gouvernement.

FREDERIC RIVIERE
Les a entre ses mains. Donc la consultation en ligne sur les discriminations qui avait été lancée en avril dernier et qui a duré deux mois. Avant d'évoquer ce qu'il en ressort, quelques mots peut-être sur le succès de cette initiative. La plateforme Internet a reçu 134 732 visites, 5 143 contributions des internautes et 45 100 votes. Est-ce que vous êtes satisfaite de ces chiffres ?

ELISABETH MORENO
Je suis très satisfaite de ces chiffres parce que cette consultation a duré deux mois seulement. C'est une consultation que nous voulions faire en présentiel, faire le tour de France et aller à la rencontre des jeunes, des seniors, de toute la population pour parler des discriminations. Il faut dire que c'est une consultation inédite, qui n'avait jamais eu lieu. On a eu une très forte mobilisation de la jeunesse. Vous savez combien aujourd'hui on s'interroge sur l'envie de la jeunesse à participer à la vie politique de notre pays. Les 18-29 ans ont été très nombreux à apporter leur contribution, à donner leurs idées, à partager leurs bonnes pratiques. Je me réjouis que nous ayons eu une telle participation, à la fois de la société civile mais aussi des associations, des entreprises et je veux remercier toutes ces personnes d'avoir contribué à ce travail très important pour notre pays.

FREDERIC RIVIERE
Beaucoup de jeunes et, on l'observe aussi, beaucoup plus d'hommes que de femmes ont participé. Sensiblement.

ELISABETH MORENO
Non, non, non. 53 % d'hommes et 47 % de femmes.

FREDERIC RIVIERE
Ce n'est pas négligeable.

ELISABETH MORENO
C'est plutôt équilibré.

FREDERIC RIVIERE
Prenez ce score à une présidentielle : vous dites que c'est net comme victoire.

ELISABETH MORENO
Dans un pays où il y a encore à peine 30 % de femmes dans les postes à responsabilités, dans lequel les femmes sont payées en moyenne 25 % de moins, je suis heureuse d'avoir 47 % de femmes qui aient participé.

FREDERIC RIVIERE
Alors 135 000 visiteurs donc sur cette plateforme Internet. Pour comparaison, la vidéo d'Emmanuel MACRON avec les deux Youtubers comme on dit McFly et Carlito, c'est 15 millions de vues, donc c'est 150 fois plus.

ELISABETH MORENO
On ne parle pas du tout de la même chose.

FREDERIC RIVIERE
Bien entendu, mais théoriquement il s'agit plus ou moins de politique aussi quand même, non ?

ELISABETH MORENO
Alors je pense que c'était du divertissement. Je vous rappelle que le président de la République…

FREDERIC RIVIERE
100 % ? Il n'y avait aucun message politique ?

ELISABETH MORENO
Moi, je ne voyais pas. McFly et Carlito avaient reçu un challenge, comme leur émission le veut, et ils ont pris le jeu. Je ne pense pas que ce soit la même chose. Quand vous demandez à des gens d'abord de mesurer les différents dispositifs qui existent pour lutter contre les discriminations ; ensuite que vous leur demandez de donner leur avis sur les mesures que différents ministères sont en train de mettre en place ; ensuite vous leur demandez de partager les bonnes pratiques qu'ils ont vues dans l'entreprise, dans l'association, ce n'est absolument pas la même démarche. Donc 135 000 participations, c'est très, très bien pour une consultation citoyenne de cette envergure.

FREDERIC RIVIERE
Alors le sujet qui a suscité le plus de contributions, et de très loin avec 32,4 %, c'est le monde du travail, notamment les discriminations à l'embauche. L'un des enseignements, c'est qu'on peut dire que les campagnes de testing sont jugées finalement trop peu efficaces.

ELISABETH MORENO
Alors les campagnes de testing sont plébiscitées parce que vous avez raison de préciser que le premier domaine de discrimination, c'est celui de l'emploi. Parce que si vous n'avez pas un travail, si on ne vous recrute pas, si on ne vous donne pas votre chance de vous émanciper professionnellement, comment vous accomplir dans votre vie de manière générale ? Et donc les gens ont effectivement beaucoup plébiscité le testing, ils considèrent que c'est une bonne chose mais ils voudraient que nous allions plus loin.

FREDERIC RIVIERE
Avec de vraies sanctions notamment.

ELISABETH MORENO
Exactement. Et c'est sûr qu'il y a quand même un sentiment d'impunité sur les discriminations aujourd'hui. Quand vous êtes une femme et que vous êtes discriminée parce que vous êtes enceinte, quand vous rentrez de congé maternité et que soit on ne vous redonne pas votre poste, soit parfois on vous licencie et que vous avez l'impression de vous retrouver seule et de ne pas pouvoir être aidée dans cette discrimination, ça n'est pas normal. C'est pour ça qu'on a mis en place la plateforme 39 28 qui est portée par les défenseurs des droits et qui est là pour aider ces personnes qui sont discriminées soit de leur genre, soit du fait de leur âge, soit du fait de leur origine. L'emploi, le logement, l'accès aux services publics sont les sujets qui sont revenus le plus régulièrement et avec la ministre de la Ville Nadia HAI, nous allons travailler justement sur comment aller plus loin sur ces testings.

FREDERIC RIVIERE
Et l'embauche des personnes handicapées a aussi particulièrement retenu l'attention, parce que c'est vrai que leur situation est souvent encore plus difficile.

ELISABETH MORENO
Moi je veux saluer la participation des associations qui travaillent justement sur les questions de handicap. J'ai entendu des choses qui m'ont vraiment fait froid dans le dos. Effectivement, vous avez l'exemple de ce collaborateur qui postule pour un travail et on lui dit : « on ne peut pas vous recruter parce qu'on n'a pas les bonnes structures », alors que l'Etat offre des accompagnements et des aides pour mettre en place les structures pour accueillir les personnes en situation de handicap. Moi ce que je constate, c'est que les gens en général ne connaissent pas leurs droits. Quand bien même ils connaissent leurs droits, ils ont du mal à les faire exercer et quand ils les exercent, ils ont un sentiment d'impunité. C'est sur cette chaîne que nous devons travailler pour que toutes les personnes en France qui ont le sentiment d'être discriminées, à tort ou à raison parce que tout n'est pas discrimination, mais quand il y a discrimination il faut absolument mettre en place les mesures qui conviennent pour que les gens n'aient pas un sentiment d'impunité.

FREDERIC RIVIERE
Autre sujet, l'égalité salariale hommes-femmes qui suscite de nombreuses propositions, parfois très radicales puisque certains souhaitent même des peines de prison pour le non-respect de l'égalité salariale.

ELISABETH MORENO
Je comprends cette radicalisation parce que, franchement, la première loi en faveur de l'égalité salariale entre les hommes et les femmes elle date de 1972. 1972 ! Presque cinquante ans après, on a des écarts de salaires qui varient de 9 % à job égal et compétences égales, à 25 % tout confondu. C'est inexplicable ! On a que 2 % des entreprises en France qui payent les femmes et les hommes de la même manière alors même que ça devrait être la norme. L'index égalité professionnelle qui amène à cette transparence fait bouger les choses, et je salue les efforts des entreprises qui progressent sur ces questions, mais on a encore énormément de travail à faire. Et je veux préciser que les discriminations de genre sont les premières discriminations au monde et les premières discriminations en France puisqu'elles touchent 52 % de la population.

FREDERIC RIVIERE
Dans le domaine de la sécurité, il y a une mesure qui fait l'unanimité, c'est l'instauration de la caméra-piéton pour les forces de l'ordre.

ELISABETH MORENO
Oui, peut-être pour rassurer parce qu'il y a eu des questions, vous en avez entendu parler.

FREDERIC RIVIERE
Les internautes disent d'ailleurs que c'est protecteur du citoyen mais finalement aussi de la police.

ELISABETH MORENO
Absolument, de la police et des gendarmes. Moi je crois que la grande majorité des policiers et des gendarmes font correctement leur travail. Il suffit qu'il y en ait quelques-uns qui contreviennent et ça jette l'opprobre sur toute une profession. Et nous avons besoin que les policiers et les gendarmes soient soutenus dans leur travail, et si ça peut donner plus de transparence sur la manière dont ils font les choses, c'est très bien.

FREDERIC RIVIERE
Très rapidement, qu'allez-vous faire maintenant de tout ce travail ?

ELISABETH MORENO
Alors nous allons remettre le rapport au Premier ministre qui est très, très, très intéressé par le sujet. Nous allons travailler avec les différents ministères concernés, que ce soit Jean-Michel BLANQUER, Olivier VERAN, Elisabeth BORNE en particulier, Emmanuelle WARGON sur le logement. Et puis nous allons mettre en place des nouveaux dispositifs et je vous donne rendez-vous à la rentrée pour vous les expliciter.

FREDERIC RIVIERE
Il est pris. Merci Elisabeth MORENO. Bonne journée.

ELISABETH MORENO
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 juillet 2021