Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Sud Radio le 9 septembre 2021, sur les difficultés de recrutement qui menacent la reprise économique, la relance de la réforme de l’Assurance-chômage et la plateforme "1 jeune, 1 solution".

Texte intégral

PATRICK ROGER
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

PATRICK ROGER
Avant d'évoquer ce que vous lancez aujourd'hui sur le site « 1 jeune 1 solution », comment comptez-vous agir face à la crise sans précédent que traverse le monde de l'emploi, un million d'emplois qui ne trouvent pas preneur. Les employeurs sont désespérés parfois dans certains secteurs, à tel point que la reprise économique, selon le MEDEF, est en grave danger face à cette pénurie.

ELISABETH BORNE
Alors, je pense qu'il faut dire aussi qu'il y a beaucoup de bonnes nouvelles dans le monde de l'emploi, comme vous dites, on a retrouvé le taux de chômage d'avant-crise, on a battu tous les records d'embauches au deuxième trimestre, vous savez, il y a 2,2 millions d'embauches au deuxième trimestre, dont près de 50 % en CDI. Donc ça veut dire que notre économie, elle repart très vite, très fort, et effectivement, il y a beaucoup de besoins de recrutements, et dans certains secteurs, il y a des difficultés, je crois que c'est plutôt 200 à 300.000 emplois…

PATRICK ROGER
Attendez, c'est Pôle emploi qui alerte et qui dit : un million d'emplois, 900.000 très précisément.

ELISABETH BORNE
Bon, j'en parlerai avec Pôle emploi. Je pense que c'est plutôt dans les statistiques 200 à 300.000, en tout cas, c'est trop, moi, je ne peux pas me satisfaire qu'on ait effectivement des entreprises qui ne trouvent pas les compétences dont elles ont besoin.

PATRICK ROGER
A tel point que ça menace quand même la reprise, cette reprise économique, c'est ce que dit Geoffroy ROUX DE BEZIEUX…

ELISABETH BORNE
Alors, ça fait plusieurs mois – on ne reste pas les bras croisés – ça fait plusieurs mois que j'ai demandé à Pôle emploi d'identifier des demandeurs d'emploi qui peuvent permettre de pourvoir ces offres, de leur proposer, le cas échéant, des formations, pour qu'ils aient bien les bonnes compétences. Et ça marche, il y a 160.000 recrutements qui ont été permis par Pôle emploi, par exemple, dans le secteur des hôtels, cafés et restaurants, 25.000 sur les quatre dernières semaines. Et puis, avec le Premier ministre, on verra lundi prochain les présidents de région qui sont en charge de la formation des demandeurs d'emploi, il faut qu'on s'organise au mieux, localement, en mobilisant tous les acteurs au niveau de chaque région. Je pense qu'il faut aussi que certaines branches réfléchissent à l'attractivité des emplois qu'elles proposent, notamment dans le secteur des hôtels, cafés, restaurants, moi, je les invite à réfléchir à ce qu'elles peuvent proposer à leurs salariés, vous savez quand on est…

PATRICK ROGER
Mais c'est quoi, vous pensez à quoi, Elisabeth BORNE ?

ELISABETH BORNE
Eh bien, alors, je pense par exemple, vous savez, moi, j'ai eu l'occasion de voir un cuisinier qui discutait avec un restaurateur, eh bien, le cuisinier, il disait : vous savez, moi, avec le confinement, j'ai redécouvert que j'avais une famille, et travailler tous les soirs, sans voir ma famille, en étant payé au Smic, eh bien, voilà, je n'ai plus envie de faire ça.

PATRICK ROGER
Ok, eh bien, non, mais bien sûr, il y a des employeurs dans ce secteur qui disent…

ELISABETH BORNE
Voilà, donc du coup, je pense qu'il faut que chacun prenne sa part, nous, on identifie les demandeurs d'emploi qui peuvent répondre aux offres, on leur propose des formations, on est prêt à mettre encore plus de moyens dans la formation des demandeurs d'emploi, et ensuite, il faut travailler sur l'attractivité des métiers, il y a des branches qui l'ont fait…

PATRICK ROGER
Mais oui, non, mais ça devient quand même assez terrible, dans beaucoup de secteurs, dans l'agriculture, dans le BTP, dans l'industrie, dans l'hôtellerie et restauration, dans un certain nombre de services, y compris en fait dans le tourisme où par exemple les employeurs disent : les gens qui viennent, eh bien, ne veulent pas, en fait, travailler le soir, le week-end, donc, ils disent : « je préfère rester chez moi. »

ELISABETH BORNE
Mais, je ne sais pas, vous, par exemple…

PATRICK ROGER
« Je préfère rester chez moi… »

ELISABETH BORNE
Non, mais attendez, vous, par exemple, vous travailleriez tous les soirs sans voir votre famille en étant payé au Smic ?

PATRICK ROGER
Eh bien, oui, c'est ce que je fais…

ELISABETH BORNE
Au Smic ?

PATRICK ROGER
Pas forcément payé au Smic, mais en revanche, je travaille effectivement depuis des années, effectivement, le soir, le week-end…

ELISABETH BORNE
En tout cas…

PATRICK ROGER
Non, mais…

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est important…
PATRICK ROGER
Non, mais, alors, attendez, Elisabeth BORNE, ce que vous dites est particulièrement intéressant, parce que, alors, ça veut dire qu'il y a des secteurs où il faut tout arrêter, où on ne travaille plus en fait le soir…

ELISABETH BORNE
Non, non, je ne dis pas ça du tout, je dis qu'il faut répondre aux attentes des candidats, qui, et les entreprises le savent bien, c'est le fait des enquêtes, dans un tiers des… les entreprises nous disent que… pardon, un tiers des entreprises nous disent que les candidats qui refusent une offre attendent, sans doute une meilleure rémunération, aussi, des meilleures conditions de travail. Donc il faut aussi tenir compte de ça. Il y a beaucoup de branches, vous savez, avec lesquelles on travaille depuis des mois, celles qui représentent les travailleurs de la deuxième ligne, dont on a parlé, qui l'ont compris, qui sont prêtes à des avancées significatives. Moi, j'étais hier avec la branche propreté, eh bien, qui prévoit des augmentations de salaires…

PATRICK ROGER
Alors, c'est 17 centimes, c'est ça ?

ELISABETH BORNE
Attendez, qui prévoit des augmentations de salaires qui seront revues en fonction de l'inflation, qui travaille aussi sur l'organisation, le temps de travail, par exemple pour qu'il y ait moins de coupures dans la journée, eh bien, il faut que ces discussions elles aient lieu dans les branches.

PATRICK ROGER
Vous dites, Elisabeth BORNE, ce matin, aux chefs d'entreprise : faites un effort alors, dans certains secteurs aussi…

ELISABETH BORNE
Je dis que nous sommes extrêmement mobilisés et déterminés à accompagner la reprise très dynamique de notre économie, que nous sommes prêts à former encore davantage des demandeurs d'emploi, que nous allons parler avec les présidents de région, mais que chacun doit prendre sa part, et en aussi, enfin, voilà, faire ce qu'il faut pour que les emplois soient attractifs.

PATRICK ROGER
Oui, est-ce que ce n'est pas aussi finalement la conséquence du qu'il en coûte avec la sortie en fait de crise, ça manque peut-être de discernement ?

ELISABETH BORNE
Je pense que le quoi qu'il en coûte, vous savez, c'est grâce à lui qu'aujourd'hui, on a une croissance qui sera sans doute à plus de 6 % sur l'année 2021, que je vous dis, on a retrouvé…, on est même au-dessus du niveau d'emploi d'avant crise, on a eu les derniers chiffres hier, on a 90.000 emplois de plus qu'avant la crise, donc on a une reprise très dynamique, ça, c'est grâce au quoi qu' il en coûte, qui a permis de protéger nos entreprises et nos emplois, de garder les compétences dans les entreprises ; donc c'est plutôt des bonnes nouvelles.

PATRICK ROGER
Bon est-ce que cette situation peut vous conduire justement à relancer aussi la réforme de l'assurance-chômage ?

ELISABETH BORNE
Ah, mais nous allons relancer la réforme de l'assurance-chômage, alors, elle est largement entrée en vigueur au 1er juillet dernier…

PATRICK ROGER
Oui, il y a des critères qui ont été retoqués par le Conseil d'Etat…

ELISABETH BORNE
Le Conseil d'Etat a trouvé que la situation du marché de l'emploi n'était pas suffisamment bonne, là, je pense qu'on vient d'en parler, ça ne va pas mal sur le marché de l'emploi, donc on va revenir vers le Conseil d'Etat pour une application au 1er octobre du nouveau mode de calcul de l'allocation chômage, et puis, ensuite, vous savez qu'on a des clauses de retour à meilleure fortune, qui devraient effectivement fonctionner d'ici la fin de l'année. Donc l'objectif, c'est que cette réforme soit pleinement en vigueur d'ici la fin de l'année, avec le nouveau mode de calcul de l'allocation chômage au 1er octobre.

PATRICK ROGER
Bon, en revanche, pas le moment de la réforme des retraites, ça, c'est exclu maintenant ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense que vous aurez compris que le président de la République, le gouvernement considèrent que cette réforme, elle est indispensable, parce que les sujets qui se posaient avant la crise, ils sont toujours là. Donc il faudra une réforme des retraites, le président de la République l'a dit, il ne lancera pas cette réforme tant que la crise sanitaire ne sera pas derrière nous, ça n'est pas le cas aujourd'hui, par contre, dans les concertations qu'on a eues avec les organisations patronales et syndicales, la semaine dernière, avec le Premier ministre, je pense qu'il y a un relatif consensus, en tout cas, on va revérifiera, sur l'importance de travailler sur le maintien dans l'emploi des seniors ; vous savez qu'il y a beaucoup de seniors…

PATRICK ROGER
Eh bien, oui, à partir de 50, 55 ans…

ELISABETH BORNE
Voilà, ou soit, peut-être physiquement, vous ne pouvez plus exercer votre métier, soit, on vous dit : vous n'avez plus les compétences…

PATRICK ROGER
Non, mais c'est aussi parce qu'il y a eu en fait des campagnes qui ont été menées en disant, grosso modo, qu'il fallait aller chez les jeunes, et que, voilà, les hommes blancs de plus de 50 ans n'étaient plus en fait indispensables dans la société…

ELISABETH BORNE
En tout cas, moi, je trouve que ça n'est pas normal…

PATRICK ROGER
Il y a eu ça…

ELISABETH BORNE
Que, par exemple, moi, j'avais discuté avec une dame qui avait 59 ans, qui était aide-comptable, qui avait été licenciée parce qu'on lui avait dit : vos compétences ne sont plus adaptées, eh bien, il faut former les salariés tout au long de la vie, il faut s'assurer qu'on prévient l'usure professionnelle, je pense que ce sujet-là, c'est important d'en parler, et on reviendra prochainement vers les organisations patronales et syndicales pour voir comment on peut en discuter.

PATRICK ROGER
Encore un mot quand même sur les salaires, ce que vous avez évoqué tout à l'heure, est-ce que, aussi, de votre côté, il peut y avoir une nouvelle prime Macron défiscalisée, et puis, oui, voilà, c'est ça qui doit être pris en compte par les entreprises…

ELISABETH BORNE
On là, mais vous avez raison, vous avez raison…

PATRICK ROGER
Et puis, ça passe aussi par une augmentation du Smic ou pas ?

ELISABETH BORNE
Alors vous avez raison que dès le mois de mars, on a annoncé qu'on allait reconduire la prime de pouvoir d'achat, ce qu'on appelle la prime Macron, ça permet aux entreprises de verser jusqu'à 2.000 euros totalement défiscalisés, moi, j'invite toutes les entreprises qui peuvent le faire à verser effectivement cette prime de pouvoir d'achat à leurs salariés.

PATRICK ROGER
Oui, alors, ce matin, vous annoncez, sur la plateforme « 1 jeune 1 solution », 10.000 offres de jobs étudiants. A qui précisément vous pensez en fait…

ELISABETH BORNE
Alors, peut-être dire effectivement que ça fait plus d'un an qu'on est aussi très mobilisé pour aider les jeunes face à la crise, le plan « 1 jeune 1 solution », il a permis à près de 3 millions de jeunes de trouver un emploi, une formation, un apprentissage, un parcours d'insertion, là, on veut aider les étudiants à trouver, enfin, qui le veulent, à trouver un petit job, et donc, on mettra en ligne, dès ce matin, effectivement, ces 15.000 jobs étudiants, alors c'est quoi un job étudiant, c'est un job qui ne pénalise pas l'étudiant, qui doit poursuivre aussi ses études et réussir ses examens Donc on a sélectionné les offres qui sont à moins de 15h par semaine, et j'invite toutes les entreprises à réfléchir à la façon dont elles peuvent proposer des jobs de ce type.

PATRICK ROGER
Plutôt un job étudiant que le revenu d'engagement réclamé…

ELISABETH BORNE
Ah, nous allons aussi… nous travaillons sur le revenu d'engagement, comme le président de la République nous l'a demandé, l'idée, c'est vraiment… vous savez qu'on a près d'un million de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, on a beaucoup accompagner les jeunes, comme je le disais, depuis le début de la crise, on veut encore amplifier notre action, et faire que chaque jeune qui en a besoin ait un accompagnement, et quand c'est nécessaire, une allocation jusqu'à 500 euros, pour l'aider à trouver son projet professionnel et à le réaliser, donc à trouver un emploi.

PATRICK ROGER
Oui, Elisabeth BORNE, vaccination et pass sanitaire, maintenant, environ 300.000 soignants ne sont pas encore vaccinés, c'était les derniers chiffres, je ne sais pas si vous en avez d'autres plus précis, le 15 septembre, c'est la date butoir avant sanction, il y aura sanction, pas d'assouplissement ?

ELISABETH BORNE
Enfin, ce qui est clair, d'abord, j'espère qu'il y aura moins effectivement de salariés qui n'auront pas eu leur première dose, ce qui est clair, c'est que, à partir du 15 septembre, on ne peut pas continuer à travailler dans un établissement au contact avec des personnes vulnérables si on n'a pas eu sa première dose de vaccin. Je pense que depuis qu'on a annoncé ces mesures, il y a eu vraiment un mouvement massif de vaccination, vous savez, on a eu plus de 12 millions de Français qui se sont fait vacciner depuis l'allocution du président de la République en juillet. Donc, moi, j'invite les soignants qui ne seraient pas encore vaccinés, vraiment, à avoir cette première dose avant le 15 septembre…

PATRICK ROGER
Et sinon, il y aura sanction la semaine prochaine ?

ELISABETH BORNE
Enfin, c'est une sanction, ils ne peuvent pas…

PATRICK ROGER
Si c'est 300.000, c'est énorme quand même pour les hôpitaux…

ELISABETH BORNE
Ils ne peuvent pas rester dans les établissements à partir de cette date, donc c'est une suspension du contrat de travail, évidemment, l'objectif, c'est qu'on ait la quasi-totalité, enfin, voilà, qui soit vaccinée, et ça sera le cas…

PATRICK ROGER
Oui, parce qu'on manque quand même de personnels, on manque de personnels déjà dans les hôpitaux, donc ça va être difficile…

ELISABETH BORNE
L'objectif, c'est vraiment d'inciter à la vaccination, parce que c'est très important quand vous êtes en contact avec des personnes vulnérables de ne pas risquer de leur transmettre le virus.

PATRICK ROGER
Et comment vous jugez les propositions de Marine LE PEN, je ne sais pas si vous les avez vues hier, je pense que, oui, elle réclame la privatisation de l'audiovisuel public et la nationalisation des autoroutes pour, dit-elle, faire des économies.

ELISABETH BORNE
Oui, enfin, ça fait de nombreuses années qu'elle propose à peu près la même chose, je pense que ce n'est pas ce que les Français attendent, là, instantanément, aujourd'hui…

PATRICK ROGER
La nationalisation des autoroutes, pourquoi pas, non ?

ELISABETH BORNE
Eh bien, écoutez, si Marine LE PEN a trouvé beaucoup d'argent, c'est une bonne nouvelle, je pense qu'on a peut-être mieux à faire de notre argent.

PATRICK ROGER
Le CSA a pris la décision de décompter le temps de parole d'Eric ZEMMOUR quand il sera dans les médias, c'est une bonne décision selon vous ou pas ?

ELISABETH BORNE
Eh bien, je pense que c'est une décision juste, vous savez, a priori, on comprend bien qu'il voudra peut-être être candidat à l'élection présidentielle, il s'exprime beaucoup dans les médias, mais c'est normal que ce soit décompté.

PATRICK ROGER
Merci Elisabeth BORNE, donc ministre du Travail, de l'emploi et de l'insertion d'être venue ce matin au micro de Sud-Radio.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 septembre 2021