Interview de M. Olivier Véran, ministre des solidarités et de la santé, à France Inter le29 septembre 2021, sur les assises de la santé mentale et de la psychiatrie et l'augmentation des problèmes psychiatriques des Français suite à l'épidémie de covid-19.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Bonjour Olivier VERAN.

OLIVIER VERAN
Bonjour Nicolas DEMORAND, bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être au micro d'Inter ce matin. Commençons par les Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, qui se sont tenues hier et avant-hier. Le président de la République qui clôturait ces assises, a fait un certain nombre d'annonces qu'on va détailler avec vous dans quelques minutes. Mais un mot du contexte. L'épidémie de Covid a provoqué une très forte augmentation des problèmes psychiatriques des Français, tous les indicateurs sont en hausse, 15 % des Français montre des signes d'un état dépressif, en hausse, 23%, des signes d'un état anxieux, en hausse, et 10 % ont eu des pensées suicidaires au cours de l'année, en hausse également. Diriez-vous aujourd'hui Olivier VERAN que les Français vont mal, que beaucoup traversent une crise psychique, existentielle, profonde, accrue par le Covid ?

OLIVIER VERAN
En novembre 2020, j'avais consacré une des fameuses conférences de Presse à l'état de santé mentale et psychologique des Français. Pourquoi ? la peur d'abord du virus, la peur de la mort, la peur de la maladie, le deuil qui a frappé énormément de familles dans notre pays, le confinement, l'arrêt des activités, la peur pour son activité professionnelle, la peur pour la scolarisation de ses enfants, des bouleversements jusque dans l'intimité de l'ensemble des Français, d'ailleurs on parle des Français mais c'est la même chose dans la plupart des pays du monde, qui ont été frappés par cette pandémie, et avec des mesures de confinement, et donc le diagnostic nous l'avions fait par anticipation, avec d'ailleurs des mesures qui avaient été prises, souvenez-vous, le Chèque psy pour les étudiants, le Chèque psy pour les enfants. J'avais dans le cadre du Ségur de la Santé renforcé les équipes de psychologues, d'infirmiers spécialisés, de médecins, les cellules mobiles y compris d'ailleurs à destination des soignants eux-mêmes, dont le stress avait atteint un niveau élevé, on parlait de la 1ère ligne pendant la guerre contre le virus. Donc…

LEA SALAME
Mais beaucoup vous ont reproché d'avoir tardé à l'allumage. Il y a eu un certain nombre d'annonces d'Emmanuel MACRON hier qui ont été bien accueillies, mais vous dites : le diagnostic on le fait en novembre 2020, les annonces elles arrivent en octobre 2021, est-ce que vous avez tardé à l'allumage ? Ce qui a fait dire à beaucoup de psychiatres qu'on ne va pas dans le mur, que nous sommes déjà dans le mur, que c'est catastrophique, que les mois qu'ils viennent de vivre ont été très durs.

OLIVIER VERAN
En fait, il y a deux choses différentes. D'abord je vous ai parlé des mesures d'urgence que nous avions prises pour venir en aide aux Français les plus fragiles du point de vue psychologique pendant la crise, et je tiens d'ailleurs à saluer le travail remarquable des équipes en psychiatrie et en santé mentale, en établissements comme en ville, qui ont tenu bon, et d'ailleurs c'était très compliqué de gérer une pandémie de Covid avec des mesures d'isolement en hôpital psychiatrique, chacun peut le comprendre. Ce qu'on peut constater c'est que nos hôpitaux ont tenu. Ensuite ça ne fait pas Léa SALAME quelques mois, ça fait 30 ans en réalité, c'est ce que nous ont dit hier les associations…

LEA SALAME
Absolument, ça fait même 40 ans que la psychiatrie est mal traitée, tout simplement.

OLIVIER VERAN
Oui, ça faisait donc des décennies que les associations… Ce que nous ont dit les associations de patients, de familles, de psychiatres, de professionnels hier, ça faisait des décennies qu'ils attendaient un grand discours sur l'état de santé mentale. La reconnaissance par le président de la République lui-même de la paupérisation de la psychiatrie dans notre pays, du manque de moyens, des efforts trop importants qui ont été demandés à ce secteur, et un constat qui a été partagé, qui a été posé par le président de la République, c'est la première fois qu'on a un président en exercice qui fait un discours comme ça avec des annonces très fortes, avec trois volets, d'abord la prévention et l'information en santé mentale, ensuite les soins en eux-mêmes, et l'orientation des patients, et enfin toute l'innovation et la recherche, qui est un segment important de la psychiatrie …

NICOLAS DEMORAND
Mais sur le constat qu'a fait effectivement Emmanuel MACRON, il a reconnu la crise de la psychiatrie, les faits sont là a-t-il dit, les moyens mis n'ont pas été à la hauteur, le passage de 120 000 lits de psychiatrie à 40 000 a parfois été brutal, c'est le mot qu'il a employé. Norbert SKURNIK qui préside l'intersyndicale de défense de la psychiatrie publique, dit que pour la psychiatrie en France il faut tout restaurer, il faut un grand plan avec des milliards. Ce plan-là n'a pas été annoncé hier Olivier VERAN, pourquoi ne l'avez-vous pas fait, dès lors que, comment dire, le diagnostic est partagé par tous ?

OLIVIER VERAN
D'abord il des moyens très conséquents qui ont été annoncés hier par le président de la République. Quand vous créez 800 postes supplémentaires dans ce qu'on appelle les centres médico-psychologiques, ce sont des moyens conséquents. Des centaines d'autres postes sont créés à travers des équipes mobiles, à destination des publics fragiles, précaires, un renforcement comme jamais il y en avait eu à destination de la pédopsychiatrie pour la santé mentale de nos enfants. Tout le grand plan de prévention, d'information, le numéro national de prévention du suicide qu'on attendait dans notre pays depuis des années et des années…

LEA SALAME
Ce sera quoi le numéro ?

OLIVIER VERAN
80 millions d'euros sur la recherche et l'innovation dans notre pays en santé mentale, ce sont des moyens conséquents, c'est quasiment 2 milliards supplémentaires qui ont été annoncés sur 5 ans. J'étais hier présent au discours du président de la République, il y avait du soulagement et des sourires sur les visages de l'ensemble des psychiatres qui étaient présents.

LEA SALAME
Quel va être le numéro, est-ce que vous pouvez nous l'annoncer, quel va être le numéro vert que vous avez annoncé, qui sera donc disponible et accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24…

OLIVIER VERAN
Vendredi.

LEA SALAME
Et est-ce qu'il y aura suffisamment de gens derrière, parce que c'est ce que dit le psychiatre Mathieu BELLAHSEN, on peut mettre tous les numéros de téléphone qu'on veut, s'il n'y a pas de gens pour être là auprès des personnes en difficulté, ça ne marchera pas.

OLIVIER VERAN
Pour la première fois dans notre pays, il y aura un numéro de téléphone que l'ensemble des Français pourra contacter, c'est le 31 14, il sera ouvert à compter de vendredi dans la journée, et il permettra aux Français qui traversent un moment très difficile, avec parfois des idées noires, des pensées morbides, une tristesse, une dévalorisation de soi-même ou de profondes angoisses, et qui ont peur, de pouvoir trouver immédiatement une réponse à leur malaise, en contactant ce numéro ils tombent sur des professionnels de la psychiatrie et de la santé mentale. Des psychiatres, des infirmiers spécialisés, des psychologues qui sont formés pour cela. Ça a été un énorme travail.

LEA SALAME
Il y aura quelqu'un à toute heure, qui répondra.

OLIVIER VERAN
Oui.

LEA SALAME
Au 31 14.

OLIVIER VERAN
Oui, vous savez, c'est la première cause, la deuxième cause de mortalité chez les jeunes dans notre pays, le suicide, après les accidents de la route. Je veux dire, il était absolument indispensable de mettre des moyens, c'est un projet qui part de loin, le numéro national Prévention suicide, ça vous paraît peut-être un numéro de téléphone comme ça, en réalité le temps de formation, d'identification, de financement, de l'ensemble des professionnels qui répondront à la détresse des Français, ça part de très très loin. C'est une nouvelle importante une nouvelle étape dans notre pays dans la lutte et la prévention du suicide.

NICOLAS DEMORAND
Tout est lié, Olivier VERAN, il y a la vraie question aussi du recrutement. La crise des vocations. Au terme des épreuves où les médecins choisissent leur spécialité, 71 postes de psychiatrie n'ont pas trouvé preneur, Radouane HAOUI, psychiatre au Centre hospitalier Gérard marchand à Toulouse dit que 30 % des postes sont vacants dans ce secteur. Comment comptez-vous rendre ce métier attractif, convaincre les jeunes médecins de choisir psychiatrie en spécialité ?

OLIVIER VERAN
D'abord, la psychiatrie c'est une vocation, vraiment par excellence, au sein de la médecine qui est déjà en elle-même une vocation. Se destiner à prendre en charge de la santé mentale, la souffrance psychologique de ses concitoyens, c'est une véritable vocation et je la salue. Ensuite c'est un métier qui n'est pas facile et qui en plus jusqu'ici était exercé dans des bâtiments souvent vétustes, avec des manques de moyens. Nous y remédions et nous y apportons une réponse forte, y compris d'ailleurs dans la reconstruction d'hôpitaux, ça c'est un objectif du Ségur de la santé. Ensuite, nous augmentons le nombre de médecins en formation, le nombre d'étudiants actuellement en formation. J'ai annoncé le passage de la formation d'internat des psychiatres de 4 à 5 ans, de manière à reconnaître la complexité, la spécificité de leurs études, et nous les accompagnons avec des moyens nouveaux supplémentaires, et nous leur donnons des responsabilités au sein des institutions. Avec le Ségur, nous leur donnons aussi la possibilité de créer des projets, de les monter, de les réaliser et de les évaluer.

LEA SALAME
Voilà, en tout cas on vous voulait passer du temps sur ce sujet qui est majeur…

NICOLAS DEMORAND
Et on va y revenir avec les auditeurs.

LEA SALAME
Et on va y revenir avec les auditeurs, parce qu'il a des questions et on rappelle le numéro vert que vous venez de nous annoncer, ce sera le 31 14. Il y a beaucoup de questions d'actualité également, qu'on va décliner avec vous, et d'abord le problème du crack à Paris, dans le Nord-est de Paris, entre 50 et 100 consommateurs de crack ont été déplacés le week-end dernier, du quartier des Jardins d'Eole vers un autre lieu en lisière d'Aubervilliers et de Pantin. Un mur a été érigé pour empêcher que les consommateurs de crack se déplacent, un élu de Pantin, proche de Valérie PECRESSE dit au Monde : « Ce mur c'est le mur de la honte, c'est un terrible message envoyé à la banlieue. D'un côté il y a la ville riche, de l'autre les prolétaires, c'est cela la symbolique. » Ce mur vous choque-t-il ?

OLIVIER VERAN
Je travaille, nous travaillons en collectif gouvernemental, à des solutions qui soient cohérentes, efficaces et alternatives à tout cela. J'étais hier par exemple avec le garde des Sceaux Eric DUPOND-MORETTI, pour envisager de nouvelles mesures pour soigner, accompagner des personnes qui souffrent d'une addiction terrible. L'addiction au crack est l'addiction la plus terrible qui existe sur terre.

LEA SALAME
Ce mur vous choque-t-il ?

OLIVIER VERAN
Je vous réponds, plutôt que de vous donner mon ressenti personnel, sur ce que je fais depuis des mois et des mois, sur ce dossier extrêmement compliqué. Dans le cadre de la loi de financement de la Sécurité sociale, nous allons prolonger et amplifier les démarches qu'on appelle les « haltes soins addictions », qui ne sont pas des salles de shoot mais qui sont des endroits dans lesquels nous permettons à des personnes marginalisées, à la rue, qui aujourd'hui se droguent, s'injectent ou sniffent dans la rue, d'aller dans un lieu où il y a un accompagnement médical et médico-social, et où on inscrit les consommateurs sur la voie du sevrage. J'étais hier matin avec la maire de Paris au téléphone, pour discuter avec elle, lui rappeler que l'Etat attendait des propositions concrètes, cohérentes, acceptable par les riverains, c'est un sujet très important, pour pouvoir développer ces haltes soins addictions.

LEA SALAME
Pardon, j'ai l'impression que vous vous passez la patate chaude depuis des semaines.

OLIVIER VERAN
Ce serait très mal me connaître Léa SALAME.

LEA SALAME
Oui, mais tout de même, vous avez donné votre accord, contrairement à ce que disait Gérald DARMANIN, qui est contre les salles de shoot ou les salles de consommation de drogue…

OLIVIER VERAN
Il n'a pas à être pour ou contre, Léa SALAME, c'est la loi. La loi dit qu'on peut développer, déployer, des haltes soins addictions, mais il y a des conditions à remplir.

LEA SALAME
Oui, il n'y a pas à être pour ou contre, il y avait deux lignes au gouvernement, et pourquoi on n'arrive pas à ouvrir ces salles de consommation ? Vous dites que c'est ça la solution, pourquoi on n'arrive pas à les ouvrir à Paris ? Pourquoi on n'arrive pas à gérer le cas d'une cinquantaine de consommateurs de crack ? Pourquoi c'est si compliqué ?

OLIVIER VERAN
Je suis en train de vous dire, que côté gouvernement nous avons entériné des moyens dans la loi pour pouvoir financer ce type de haltes soins addictions, et que je mets à disposition des équipes sanitaires et médico-sociales pour sevrer les consommateurs qui sont aujourd'hui à la rue, et que j'ai demandé à la Maire de Paris, qui m'a dit qu'elle y travaillait, et nous avons des réunions de travail, et croyez-moi le Premier ministre est extrêmement impliqué sur ce sujet-là, qu'il y ait des propositions de lieux cohérents, c'est-à-dire pas à 15 m d'une crèche ou d'une école maternelle, et qui permettent, en lien avec les acteurs du soin, de pouvoir déployer ce type de structures.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 octobre 2021