Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France 3 le 24 octobre 2021, sur l'Etat de droit en Pologne et en Hongrie, la question migratoire, le prix de l'énergie et les tensions avec le Royaume-Uni en matière de pêche.

Texte intégral

Q - Bonjour, bienvenue dans Dimanche en politique. Invité aujourd'hui Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes. L'Europe qui devient un enjeu de la présidentielle ; on peut dire que ce n'était pas vraiment attendu mais pourtant, les candidats se déclarent autour de ce thème. Il y a ceux qui estiment que la France doit pouvoir faire les choix économiques qu'elle veut, ceux qui veulent contourner les principes de l'Europe sur l'immigration par exemple. Sur l'énergie en tout cas, chaque pays a sa méthode : 100 euros pour 38 millions de Français a décrété le gouvernement. Est-ce que ça suffira ? On verra. Même chose pour le Covid, la France prolonge le pass sanitaire mais le virus n'a pas de frontières, peut-on parler de chacun pour soi. Et puis carte blanche à Nathalie Mauret des quotidiens régionaux du groupe EBRA. Emmanuel Macron dont vous êtes proche peut-il encore créer la surprise en 2022 ? Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour Francis Letellier.

Q - On va commencer parce ce qui a fait débat justement au sein de l'Union européenne et qui a eu des échos en France aussi, c'est la déclaration du Premier ministre polonais qui a dit que la loi nationale doit rester supérieure aux principes de l'Union européenne. Alors depuis, l'Union européenne menace la Pologne de sanctions, sanctions financières notamment. Cela n'a pas l'air de leur faire peur, ça suffira des menaces ?

R - Des menaces et des procédures qui sont déjà en cours, qui ont parfois d'ailleurs fait revenir en arrière la Pologne sur certains sujets. Je pense à une partie de la réforme de la justice. Mais l'idée n'est pas comme un instituteur d'engueuler ou de sanctionner le mauvais élève, ce n'est pas du tout ça. Il ne faut pas se mettre dans cet état d'esprit-là. La Pologne est un Etat souverain comme nous le sommes. Elle a choisi - d'ailleurs par référendum - de rejoindre l'Union européenne et ses principes : sa solidarité financière, ses principes d'égalité, de non-discrimination. Ce qui est en jeu, ce n'est pas de dire "il y a quelqu'un qui est au-dessus de l'autre", ça n'a aucun intérêt. Ce qui est en jeu, c'est de dire : "il y a une justice par exemple qui doit rester indépendante dans chacun de nos pays." Parce qu'on y a adhéré souverainement à ces principes et parce qu'ils protègent les Européens.

Q - Alors est-ce quand vous dites ça ou quand vous menacez de sanctions, vous pensez que ça va ramener la Pologne dans le droit chemin ou pas ?

R - Je pense, mais encore une fois pas avec l'idée que l'instituteur donne le bon point, mais avec l'idée qu'un pays prend des engagements souverains. Ils doivent être respectés sinon...

Q - Sinon il quitte l'Union européenne ?

R - Oui. Je ne veux pas qu'on en arrive là mais c'est le risque qu'il prend lui-même. La Pologne nous dit et je l'entends, et 80% des Polonais le pensent : "on ne veut pas quitter l'Union européenne." Très bien. Mais quand vous vivez dans une copropriété, vous respectez les règles de vie en commun et ça nous protège tous. Si la Pologne commence à dire : "on a réformé les règles contre le dumping social, moi je ne les respecte pas", comment moi je peux expliquer cela aux travailleurs français qu'on a protégés par ces règles communes ? Vous voyez bien qu'on a besoin de garder l'application de ces règles.

Q - J'entends, mais les dirigeants polonais, eux, ils viennent de recevoir le soutien de Marine Le Pen qui a rencontré le Premier ministre polonais à Bruxelles avant-hier. La candidate du RN qui sera mardi aux côtés de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois qui est sur la même longueur d'onde : l'Europe après, sous-entendu. Ça veut dire aussi que le débat doit avoir lieu en France, non ?

R - Il a lieu mais soyons cohérents. Marine Le Pen, elle fait la tournée des extrémistes. Je ne sais pas quel est son objectif.

Q - On est en campagne présidentielle. Ça veut dire que ça va quand même venir dans le débat sur la présidentielle.

R - Ayons ce débat, parlons d'Europe, très bien. On l'a fait en 2017 : le président de la République qui était à l'époque candidat l'a fait contre Marine Le Pen sur l'euro. Marine Le Pen était contre l'euro et contre l'Europe. Maintenant elle nous dit : "en fait ça ne marche pas très bien quand on sort, on voit les catastrophes du Brexit donc on va rester dans l'Union européenne." Mais elle nous dit en même temps - parce qu'il faut être cohérent quand on est candidat à la présidence de la République - elle nous dit : "moi je suis d'accord pour dire qu'on ne respecte pas les règles communes quand ça ne nous arrange pas." En disant cela, Marine Le Pen elle nous dit, sans l'assumer, qu'elle veut en fait sortir de l'Union européenne. Parce que quand vous ne respectez pas les règles en commun, on ne peut pas avoir ce projet politique partagé. C'est aussi simple que ça. Donc c'est le retour du Frexit par la fenêtre qu'elle n'assume pas. Je ne sais pas si elle a compris que ça voulait dire cela mais c'est ça qu'elle est en train de dire. Et par ailleurs, elle est en train de s'acoquiner avec des gouvernements en nous expliquant en France qu'Eric Zemmour est trop radical parce qu'il est contre les femmes. Le gouvernement polonais, ce que je lui reproche presque encore plus que sa réforme contre l'indépendance de la justice, c'est d'avoir remis en cause dans son pays le droit à l'avortement. Marine Le Pen qui se fait l'avocate des femmes, c'est d'ailleurs assez nouveau pour son parti en France, elle va voir un Premier ministre qui a supprimé le droit à l'avortement.

Q - Alors au-delà de ça, la Hongrie et la Pologne pèsent dans le débat en Europe. Ces pays-là mènent un groupe de 12 pays qui demandent à l'Europe de subventionner des murs ou des barbelés autour des frontières européennes pour éviter l'arrivée de migrants. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen dit : "c'est hors de question." La France est-elle sur la même longueur d'onde ? Pas question de financer ce genre de construction.

R - Oui. Je crois que Madame von der Leyen a rappelé à juste titre nos principes. L'Europe ne s'est pas construite pour ériger des murs entre ses pays, c'est même le contraire, et ce n'est pas une Europe qui va créer des barbelés à ses frontières qui va mieux se protéger. Ce n'est pas l'Europe dont je veux. Et il faut être très précis : protéger nos frontières extérieures, oui...

Q - Mais comment ?

R - C'est ce qu'on fait par exemple et nous aidons la Lituanie par exemple qui est confrontée à un afflux migratoire avec cela.

Q - Contre la Biélorussie.

R - Contre la Biélorussie. Nous aidons la Grèce face à la Turquie, la France a été un des pays les plus en soutien. En renforçant par exemple ce qu'on appelle la police aux frontières européenne, Frontex, qui va monter en puissance, qui recrute 10 000 hommes. Ça c'est une protection humaine et concrète, pas les barbelés.

Q - Clément Beaune, en août dernier Emmanuel Macron déclarait, quand les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan : "nous devons nous protéger contre les flux migratoires irréguliers importants." Il y a un risque ?

R - Mais la crise migratoire, elle a eu lieu en Europe il y a quelques années. Aujourd'hui, puisqu'on parle de l'Afghanistan, ce n'est pas ce qu'on constate. Le président de la République a été très clair d'ailleurs, il l'a redit...

Q - Donc il a parlé trop vite au mois d'août.

R - Non, il l'a redit là et après. La priorité pour l'Afghanistan c'est d'aider ceux qui ne peuvent pas partir aujourd'hui et ont le droit...

Q - Donc il n'y a pas de risque migratoire en provenance de l'Afghanistan.

R - Mais ça peut venir.

Q - Mais pour l'instant, il n'y a pas.

R - Mais pour l'instant, il n'y a pas et donc n'agitons pas des peurs. Ce n'est pas ce que nous faisons. Mais quand nous devons protéger nos frontières extérieures de manière plus large, parce que parfois il y a des puissances pas très sympathiques à nos frontières - comme la Turquie, comme la Biélorussie - qui instrumentalisent malheureusement ces flux migratoires, qui font du trafic d'êtres humains, là on doit se protéger mais pas avec les barbelés, pas avec des lames coupantes sur les murs de l'Europe. Ça ce n'est pas l'Europe dont je veux et ça ne sert à rien.

Q - On se protège avec de la police, c'est ça.

R - Mais bien sûr, et en étant ferme. Une police, ça fait respecter des règles mais en étant humain et en n'ayant pas d'excès dans cette protection.

Q - Alors, on va en revenir au quotidien des Français. 100 euros pour 38 millions de Français pour éviter le coup de pompe, pendant que le Covid rôde toujours, le pass sanitaire va rester en place encore pendant des mois.

(...)

Q - On va commencer par l'essence. Jean Castex a annoncé que les Français qui gagnent moins de 2 000 euros par mois auront un chèque, une aide de 100 euros d'ici décembre ou janvier pour certains. L'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, elles ont décidé de baisser les taxes. Pourquoi est-ce que la France fait bande à part ? Parce que vous dites : "c'est la loi européenne qui s'applique à tout le monde", on aurait pu faire comme les autres sur ce coup-là.

R - Oui, il ne faut pas tout mélanger. Pardon, pour être très précis...

Q - Oui, c'est pour toute l'inflation.

R - Non, non, non, non. Surtout il y a trois sujets énergétiques, les Français le savent : le gaz, l'électricité et l'essence.

Q - Oui, mais pourquoi ne pas avoir baissé les taxes sur l'essence ou l'électricité ou le gaz ?

R - J'y viens tout de suite. Ce qu'ont fait d'autres pays - je pense à l'Italie ou à l'Espagne par exemple, l'Espagne en particulier - c'est de baisser les taxes pour les autres choses, c'est-à-dire le gaz et l'électricité principalement. Je précise d'ailleurs que dans...

Q - L'Espagne, c'est pour l'essence aussi.

R - C'est ce qu'ils ont annoncé, ce n'est pas encore fait, c'est une possibilité. Mais je précise d'ailleurs que sur l'électricité, le blocage des prix, limiter la hausse à 4% en début d'année prochaine, on le fait par une baisse des taxes donc il y a pas un tabou sur ce sujet. Simplement il faut faire les choses qui sont les plus efficaces et les plus rapides possible. Sur le carburant spécifiquement, le choix qui a été fait c'est d'avoir une mesure qui est large puisqu'elle concerne 38 millions de Français mais qui est quand même ciblée sur des gens qui ont un revenu modeste. Et si vous baissiez la TVA, ça coûte plus cher. Ça coûte plus cher et vous touchez des gens qui ont aussi des revenus beaucoup plus élevés.

Q - Simplement 100 euros en campagne présidentielle, ça se voit plus que baisser les taxes.

R - Mais ce n'est pas que ça se voit plus. Pardon, mais la visibilité c'est important pour que les gens aussi se rendent compte du geste bien sûr, mais ce n'est pas une question de mesure électorale. Vous avez dit que tous les pays prenaient des mesures diverses et variées. L'Italie par exemple fait un bonus social sur l'énergie, c'est exactement pareil que le bouclier tarifaire ou que le chèque. Donc il y a des mesures différentes en Europe, la France n'est pas singulière et c'est la France qui fait le plus aujourd'hui sur les carburants. Et pardon, c'est important que ça se voit parce que si vous baissez les taxes, vous n'êtes pas sûr non plus que les carburants baissent à la pompe.

Q - Ça s'est vu, c'est vrai.

R - Et donc c'est très important que ce soit direct.

Q - Mais Emmanuel Macron, vous avez entendu, il a dit que ça n'est pas possible en droit européen de baisser la TVA. Or Ursula von der Leyen, patronne de la Commission européenne de Bruxelles, dit : "au contraire, baissez la TVA." Qu'est-ce qui se passe, il y a un problème ?

R - Non, ça dépend des produits exactement. C'est possible mais ça prend un peu plus de temps, c'est ça aussi. Parce qu'il faudrait vérifier que compte tenu du nombre de taux réduits de TVA que nous avons déjà, nous avons le droit d'en ajouter un supplémentaire.

Q - Donc c'est possible de baisser la TVA sur les carburants.

R - Ça prend plus de temps, il faudrait avoir une discussion avec nos partenaires européens. Donc on prend une mesure rapide qui concerne les Français qui gagnent moins de 2 000 euros, jusqu'à 2 000 euros - donc pas tout le monde, parce qu'il y a des gens qui ont moins de problèmes de pouvoir d'achat - et qui est sûre d'être répercutée. Quand vous baissez la TVA, vous n'êtes pas sûr que ça se voie à la pompe.

Q - D'accord. C'est un choix mais il est possible de baisser la TVA et la porte n'est pas forcément fermée.

R - Ce n'est pas impossible mais c'est plus compliqué pour être très clair.

Q - À propos de gaz, récemment Vladimir Poutine a proposé de livrer du gaz à l'Europe grâce à son gazoduc Nord Stream 2 qui déjà alimente l'Allemagne, mais là pour dire que toute l'Europe pourrait en bénéficier à condition de signer des contrats sur le long terme. Il dit : "comme ça, ça permettrait de stabiliser sur le long terme les tarifs." Est-ce que la France est prête à ça ?

R - Alors il y a deux choses un peu différentes. Il y a ce que dit monsieur Poutine - je vais y revenir - et il y a les contrats de long terme, pour partir de ce qui est dans notre intérêt. Avoir davantage, revenir, puisque certains ont été déconstruits par certaines règles européennes, il faut bien le dire, avoir des contrats de long terme avec les Russes ou d'autres fournisseurs de gaz par exemple, c'est un avantage parce que ça permet de lisser les prix dans le temps et de ne pas avoir des espèces de bosses comme on dit aujourd'hui...

Q - Alors sur la proposition de Poutine, vous l'acceptez ou pas ?

R - En revanche, il faut être tout à fait honnête. Aujourd'hui la Russie semble respecter les livraisons de gaz. Il n'y a pas de doute là-dessus puisqu'on parle beaucoup de manipulation des cours ou des approvisionnements, ce n'est pas ce qu'on observe. Néanmoins il n'y a pas de problème de capacité. Les gazoducs qui existent aujourd'hui, on pourrait mettre davantage de gaz dans ces tuyaux-là. Donc ce n'est pas Nord Stream 2 qui fera - qui pourrait être mis en place dans quelques semaines - que nous avons de meilleurs approvisionnements. Il faut être honnête sur ce sujet.

Q - Donc vous dites quoi ?

R - On dit les contrats d'approvisionnement long terme avec la Russie ou d'autres, c'est une bonne idée. C'est ce qu'on défend au niveau européen, cela a été évoqué au sommet européen de jeudi-vendredi. En revanche, vous dire qu'on n'empêche la Russie de nous livrer du gaz, ça n'est pas vrai.

Q - On va parler du Covid. Le nombre de cas de Covid repart à la hausse dans plusieurs pays d'Europe y compris tout proche de chez nous : la Belgique, mais c'est le cas en Roumanie, en Bulgarie, plus loin en Ukraine, en Lituanie aussi qui a reconfiné. Est-ce que vous craignez une cinquième vague en Europe ?

R - Ecoutez, ce n'est pas ce qu'on voit aujourd'hui, en France notamment.

Q - Non mais en Europe.

R - Et en Europe, on n'est pas dans une cinquième vague au sens où nous ne n'avons pas atteint notamment sur les hospitalisations, heureusement sur le nombre de décès, les chiffres que nous avons connus dans les vagues précédentes, donc on n'est pas dans cette situation. Mais ce que disait Olivier Veran, c'est la vigilance. On voit bien que oui, le virus n'a pas disparu, qu'il repart fortement dans certains pays, d'ailleurs plutôt dans les pays où il y a des faibles taux de vaccination. La situation est dramatique en Roumanie, en Bulgarie. En Roumanie vous avez plus de 500 morts par jour.

Q - Il faudra éventuellement utiliser le pass sanitaire pour fermer les frontières ?

R - Attendez, juste pour dire cela, c'est très important parce que ça veut dire que quand le taux de vaccination est plus élevé, vous êtes mieux protégé. Ça, c'est très important.

Q - On a compris. Est-ce qu'il faudra éventuellement utiliser le pass sanitaire pour fermer les frontières de ces pays-là, si ça se développe dans ces pays-là ?

R - Ce n'est pas ce que nous souhaitons de fermer les frontières.

Q - Mais ça pourrait être un outil, le pass sanitaire.

R - En dernier recours mais le pass sanitaire aujourd'hui - je rappelle que pour circuler en Europe, pour voyager il est contrôlé, donc vous n'avez pas une ouverture sans vérification sanitaire aujourd'hui même en Europe. Il est activé.

Q - Mais il pourrait être encore plus ferme.

R - Mais on pourrait avoir des mesures, c'est ce qu'on fait avec certains pays où la situation est grave, où vous demandez des tests en plus du contrôle du pass sanitaire par exemple.

Q - Si ça s'aggrave.

R - Si ça s'aggrave.

Q - Dans un peu plus de deux mois, Emmanuel Macron va prendre la tête de l'Union européenne en pleine campagne présidentielle. À vous de faire le trait d'union entre ce que veut l'Europe et les intérêts français notamment des agriculteurs.

(...)

Q - En janvier, Emmanuel Macron prend la présidence de l'Union européenne. Est-ce que ce sera un président en campagne qui sera déjà déclaré ?

R - Ça, je ne sais pas. Si vous me posez la question de savoir s'il sera candidat...

Q - Alors si vous ne savez pas, je vais vous aider.

R - C'est lui qui le dira.

Q - J'entends bien, j'entends bien. Mais imaginez Emmanuel Macron prend la présidence de l'Union européenne en janvier, il n'est pas déclaré. Vous imaginez les partenaires européens, les autres pays européens qui ne vont pas savoir à qui ils vont avoir affaire, si c'est un président en campagne, non déclaré.

R - Ça, pour voyager beaucoup en Europe, je vous avoue que c'est une question qu'on se pose beaucoup en France mais qu'on se pose beaucoup moins dans les autres capitales.

Q - Ils s'en fichent du président français ?

R - Ils ne s'en fichent pas du président français mais je crois qu'ils n'ont aucun doute sur le fait que le président français sera un président de l'Union européenne à ce moment-là à 100%. Il n'y a aucun doute là-dessus. Des pays dont la France d'ailleurs dans le passé - en 1995, je crois - ont déjà combiné une période présidentielle et une présidence de l'Union européenne donc c'est possible. On a organisé les choses pour que le maximum de discussions, de négociations se fasse au début, avant les règles de réserve de campagne électorale.

Q - C'est-à-dire mars.

R - C'est-à-dire mars, à partir à peu près de la mi-mars en effet.

Q - Donc là, vous donnez une indication.

R - Non, parce que de toute façon ça s'applique à tous et à tous les partis.

Q - Bien entendu. Mais vous dites qu'éventuellement, on peut gérer les dossiers européens en janvier-février, et puis à partir de mars où ce sera un peu décanté, là le Président de la République pourra dire qu'il est candidat.

R - Mais ça, c'est indépendant de ce calendrier-là. Ce que je vous dis, c'est qu'il y a des règles.

Q - Ça compte quand même si j'ai bien compris.

R - Il y a des règles de réserve électorale qui font qu'entre mi-mars et le premier tour mi-avril - ça on le sait déjà - bien l'ensemble des partis politiques - ça vaut pour le gouvernement, ça vaut pour le Président de la République - doivent avoir une forme de réserve dans leur expression publique. Et donc beaucoup de réunions politiques, quelles que soient les familles politiques ou les sujets, se tiendront en effet entre janvier et mi-mars pour être très concret.

Donc on a organisé les choses et puis nos diplomates, nos négociateurs continuent même la veille d'un premier tour, même le lendemain d'un premier tour ou d'un second tour de l'élection présidentielle à discuter bien sûr. Il n'y a pas de vide dans une présidence française de l'Union européenne.

Q - Ce qui est très bizarre, c'est que si Emmanuel Macron n'est pas réélu par exemple fin avril, ce sera un autre président qui prendra la suite.

R - Alors d'abord, moi je souhaite qu'il y ait de la continuité.

Q - Mais imaginons.

R - C'est un choix démocratique. Je vous prends un précédent : c'est déjà arrivé en 1995. Le président en l'occurrence ne se représentait pas, c'était François Mitterrand. C'est devenu Jacques Chirac après le mois de mai et la présidence française s'est organisée. Il y a eu des résultats importants d'ailleurs pendant cette présidence. Donc moi je souhaite qu'on ait cette continuité.

Q - Ce ne serait pas plus clair que le Président se déclare avant de prendre la présidence de l'Union européenne ?

R - Ça ne change rien à tout ce qu'on lui dira. Il y aura quand même un premier tour.

Q - Je vous pose la question quand même.

R - Qu'il y ait une déclaration ou pas et que cette déclaration intervienne à un moment X ou Y, il y aura de toute façon des règles à respecter et un premier un deuxième tour dont les dates sont connues. Donc on s'organise en fonction de ça, pas en fonction des choix individuels ou personnels du président.

Q - Alors il y a des suites du Brexit aussi à gérer en l'occurrence qui concernent les droits de pêche au large de Jersey. Ça se négocie avec le Royaume-Uni. Normalement la dernière date limite pour trouver un accord, c'est le 1er novembre, c'est-à-dire la semaine prochaine quasiment. Est-ce qu'il va y avoir un accord de pêche entre le Royaume-Uni et la France et l'Union européenne sur Jersey ?

R - Je l'espère. D'abord ce n'est pas que Jersey, je le précise pour nos pêcheurs de Boulogne. C'est très important parce que c'est les Hauts-de-France aussi mais pour nos pêcheurs en général en effet. J'espère bien et nous avons un dialogue qui a repris aussi parce que nous avons haussé le ton avec les Britanniques ces derniers jours qui, pour être très concret et très clair, Annick Girardin la ministre de la mer parlait encore avec les pêcheurs hier, n'a pas débouché sur les demandes de licences comme on les appelle...

Q - À l'heure qu'il est, il n'y a toujours pas de...

R - Il y a quelques améliorations très insuffisantes et donc concrètement, nous ne demandons aucune faveur. Nous demandons l'application de l'accord intégralement. On n'y est pas. Et donc cette date limite du 31 octobre vaut toujours. D'ici le début de semaine sous l'autorité du Premier ministre nous listeront les mesures que nous mettrons en vigueur si au 31 octobre nous n'avons pas obtenu les licences auxquelles nous avons droit.

Q - Il y a quoi dedans ?

R - Je vous prends un exemple très concret, ce sera décidé dans quelques heures ou dans quelques jours mais on y travaille avec les pêcheurs, je le disais, encore hier, avec les régions concernées. Par exemple les pêcheurs britanniques, ils ont le droit de débarquer leurs pêches, eux chez nous, à peu près n'importe où. On limitera sans doute les accès à différents ports.

Q - S'il n'y a pas d'accord.

R - S'il n'y a pas d'accord parce qu'il n'y a pas de raison que nos pêcheurs soient embêtés et n'aient pas accès aux eaux britanniques et que nous, on soit parfaitement respectueux des règles du jeu. Ça marche de manière réciproque.

Q - Au passage, c'est le résultat du Brexit. C'était Michel Barnier qui était le Monsieur Brexit, qui est aujourd'hui candidat pour la primaire des Républicains.

R - Ça ne m'a pas échappé.

Q - Il n'a pas bien fait son travail ?

R - Ecoutez, moi je suis très juste et très honnête. Deux choses : Michel Barnier, il a fait un travail de négociation avec nous qui, je pense, est bon - il y a quelques trous dans la raquette - qui je pense est bon.

Q - Voilà un argument pour sa campagne électorale.

R - J'essaye d'être sincère. Je ne vais pas vous dire le contraire de ce que j'ai dit avant et de ce que je pense. Simplement ce que je regrette chez Michel Barnier qui est un grand européen, qui a été un bon négociateur du Brexit avec nous, c'est qu'aujourd'hui de temps en temps, il se sente obligé de donner un coup de barre à droite pour dire : "je ne suis pas un Européiste, attention, parce que j'ai très peur qu'on me caricature comme un Européen béat. " Je crois qu'il ne l'a jamais été. Ce n'est pas la peine d'aller dire qu'on est contre les règles européennes. Moi je dis Michel Barnier négociateur du Brexit, il a bien fait son boulot. Qu'il reste sur cette ligne, ce sera mieux et plus cohérent.

(...)

R - Je ne prétends pas parler à la place de tout le monde, mais je vais vous dire par exemple sur l'Europe : on a fait une consultation sur 50 000 jeunes, on n'avait jamais fait autant, ces dernières semaines. Qu'est-ce qu'ils nous ont dit comme sujets qui les préoccupaient le plus ? Ils s'inquiétaient pour les sujets environnementaux - ce n'est pas une surprise mais c'est important - sur des sujets sociaux : le dumping social ou le dumping fiscal d'ailleurs dans le monde, un sentiment d'injustice très fort, et puis sur la question qu'on appelle de manière un peu large des valeurs. Les droits, est-ce que nos droits seront bien protégés pour notre génération, les droits des femmes précisément, la liberté de la presse, la liberté de la justice parce qu'ils voient bien qu'il y a une crise démocratique profonde.

(...)

Moi je me bats pour qu'en Europe, dans la génération qui vient, tout le monde ait une expérience de type service civique. Voyager en Europe, étudier en Europe parce que ça ouvre l'esprit, ça forme et notamment pour les gamins qui ont le moins d'accès aux études et à la formation.

(...)

Q - Pour rester dans le concret, vous parliez tout à l'heure de l'avortement, de l'IVG. Il y a quelques jours, on commémorait en France l'abolition de la peine de mort, 40 ans en France, et c'est entré dans la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Est-ce que vous verriez, vous, aujourd'hui un autre droit à faire entrer dans cette charte des droits fondamentaux ? Vous parliez de l'IVG parce que - je sais que vous en aviez déjà parlé - est-ce que ça pourrait faire...

R - Ma réponse est oui.

Q - Oui quoi ?

R - Je pense qu'on doit étendre nos droits fondamentaux partagés en Europe. Il y a depuis l'an 2000 une charte des droits fondamentaux en Europe. C'est très important, c'est le grand mouvement historique des droits de l'homme. On a ajouté, on a intégré dans cette charte européenne qui s'applique à la France l'abolition de la peine de mort. Ça veut dire que 20 ans avant, il y a 40 ans maintenant, la France n'aurait pas pu, ne respectait pas...

Q - Donc il faut y intégrer quoi concrètement ?

R - Je pense par exemple que le droit à l'avortement, j'espère- ce n'est pas le grand débat aujourd'hui mais pour l'avenir de l'Europe - j'espère que ce droit sera intégré à notre socle de droits fondamentaux protégés partout.

Q - Vous allez avoir les Hongrois et les Polonais en face de vous de nouveau.

R - Très bien, mais vous voyez que les choses évoluent. Il y a 40 ans, la France n'aurait pas pu intégrer l'Europe parce qu'elle n'abolissait pas la peine de mort. On a mené cette réforme. D'ailleurs Robert Badinter...

Q - Quitte à aller au conflit avec les Hongrois et les Polonais ?

R - Mais ce n'est pas une question de conflit, c'est une question de protection des droits. Moi je suis sûr, pour tout vous dire, que - dans quelques années - la Pologne et la Hongrie mèneront ce combat elles-mêmes pour les droits. Parce qu'il y a en Pologne et en Hongrie, je l'ai vu moi-même en rencontrant des partis politiques, il y a un mouvement dans ce sens. Donc oui, élargissons les droits européens.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 octobre 2021