Déclaration de M. Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, ministre de la justice, sur les auditeurs de justice, à Bordeaux le 9 juillet 2021.

Intervenant(s) :

Circonstance : Audience solennelle des auditeurs de justice à la Cour d’appel de Bordeaux

Prononcé le

Texte intégral

Madame la Préfète de région,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le maire de Bordeaux,
Madame la première présidente de la Cour de cassation,
Monsieur le Procureur général près ladite Cour,
Madame la première présidente,
Monsieur le procureur général,
Monsieur le secrétaire d'Etat à la justice de Monaco,
Monsieur le président du tribunal judiciaire de Bordeaux,
Madame la procureure de la République,
Madame la directrice de l'école nationale de la magistrature,
Mesdames et Messieurs les représentants des professions,
Mesdames et Messieurs les hautes personnalités,
Mesdames et Messieurs,
Mesdames et Messieurs les auditeurs et auditrices de justice,


Aujourd'hui est le premier jour du reste de votre vie. Aujourd'hui, vous n'embrassez pas seulement un métier, une carrière, une fonction, vous embrassez une vocation.

Car on ne devient pas magistrat seulement par envie, par attrait, encore moins par hasard. On le devient par passion.

Vous avez choisi ce beau métier ou plus exactement c'est lui qui vous a choisi. Et ce qui vous a conduit ici dans cette belle salle des pas perdus de la cour d'appel de Bordeaux ce vendredi 9 juillet, ce sont des années de travail intense, couronnées par le succès d'un concours difficile et exigeant mais aussi par la qualité de vos expériences professionnelles antérieures vous ayant permis d'intégrer l'école.

Votre force, c'est bien évidemment ce que vous avez fait et ce que vous allez faire grâce à votre sérieux, vos connaissances et vos compétences. Mais c'est également ce que vous êtes : divers.

Divers par vos parcours: votre promotion compte aujourd'hui 335 auditeurs de justice, 58,5% d'entre vous étaient des étudiants, 41,5% des professionnels. Certains d'entre vous sont des avocats, des notaires, des enseignants, des juristes. d'autres sont des directeurs de greffes, des greffiers, des juristes assistants ou des membres de l'administration pénitentiaire.

Divers par vos origines: vous venez d'horizons différents, cette diversité qui fait la richesse de la France: la France de grandes villes et de zones rurales, celle de métropole et des Outre-Mer.

Cette diversité, vous savez combien j'y suis viscéralement attaché. c'est la raison pour laquelle cette Ecole Nationale de la Magistrature est dirigée par une avocate, Nathalie Roret, que je remercie de son accueil aujourd'hui.

Chère Nathalie, vous avez su en quelques mois imprimer votre marque pour mettre en oeuvre de nouvelles ambitions pour cette école avec le soutien indéfectible de votre conseil d'administration représenté ici par sa présidente, madame la première présidente de la cour de cassation et son vice-président, monsieur le procureur général. Vous avez ainsi souhaité, rapidement après votre arrivée, développer l'interprofessionnalité lors de la formation. Et je me suis félicité que l'EFB ait marqué la même volonté en nommant à sa tête un magistrat, M. Gilles Accomando.


Chers auditeurs et auditrices de justice,

Vous allez juger des hommes. Ce qui me fait songer à cette phrase à la fois si belle et si cruelle d'Albert Camus dans La Chute :« vous me parliez du jugement dernier[...] j'ai connu ce qu'il y a de pire : le jugement des hommes».

Je suis convaincu que si vous êtes devant moi aujourd'hui c'est que vous en avez conscience. La seule chose est de ne jamais l'oublier.

l'ENM aura la lourde tâche de vous apprendre les difficultés et les enjeux colossaux de votre métier.

Vous allez servir la justice de notre pays, et même au-delà, vous allez la représenter, l'incarner tous les jours.

Un magistrat doit avoir deux qualités: il doit être indépendant et impartial. Ces mots méritent mieux que des slogans, ils doivent être incarnés au quotidien.

Le grand juge doit d'abord se méfier de lui, de ses aprioris, de ses préjugés, de ses inclinaisons politiques. Il doit aimer le contradictoire et toujours le rechercher même si le contradictoire est parfois insupportable. Olivier Leurent qui a présidé aux destinées de cette école disait aux jurés avant qu'ils se retirent pour délibérer que le doute est une souffrance que le juge s'inflige à lui- même.

Mais je veux ici insister sur un point que les futurs magistrats que vous êtes devrez garder en tête tout au long de votre vie professionnelle: il n'y a pas d'indépendance sans responsabilité.

Et responsable vous le serez. Car vous rendrez la justice au nom du peuple français et à ce peuple vous devrez rendre des comptes. Il vous en demande déjà. Vous devenez magistrats à un moment où la justice est à un tournant. Vous devenez magistrats à un moment où une grande partie de nos concitoyens n'ont plus confiance en la justice.

Vous êtes un élément essentiel à la sauvegarde du pacte social et de l'Etat de droit, un élément essentiel à la vie de la Cité. Ne vous en excluez pas.

l'ouverture sur l'autre, la remise en cause, le doute doivent être vos compagnons de route permanents.

" Chercher à connaître n'est souvent qu'apprendre à douter ". Alors je vous en conjure : doutez, éloignez-vous des certitudes qui selon Nietzche rendent fous!

Rendre la justice c'est forger la décision dans le principe fondamental du contradictoire. Avoir un sens aigu de l'humanité pour comprendre chacune des parties et le contexte de leur affaire.

Tocqueville, un de vos pairs, n'a-t-il pas écrit: " Quand je vois, parmi vous, certains magistrats brusquer les parties, leur adresser des bons mots ou sourire avec complaisance à l'énumération des charges, je voudrais que l'on essayât de leur ôter leur robe, afin de découvrir si, se trouvant vêtus comme de simples citoyens, cela ne les rappellerait pas à la dignité naturelle de l'espèce humaine. "

Votre vie professionnelle sera consacrée, exclusivement, à la résolution de conflits, quelle que soit leur importance: pour celui ou celle qui vient vers vous, ils seront toujours essentiels, souvent l'affaire d'une vie.

Vous allez donc devoir trancher, donner une réponse, mais aussi des explications pour que le justiciable comprenne et accepte, autant qu'il soit possible, la décision que vous rendrez.

De siècles en siècles, notre procédure a suivi l'évolution des régimes politiques de notre pays jusqu'à devenir aujourd'hui ce qu'elle est : un ensemble de règles soumis à des principes fondamentaux qui distinguent notre démocratie des régimes liberticides et qu'il vous faudra toujours avoir en mémoire.

Respecter les droits de chacune des parties, veiller à la proportionnalité des actes d'enquête en matière pénale et à la loyauté dans l'administration de la preuve, voilà ce à quoi vous serez astreints.

Et puis, je l'ai déjà dit, l'ENM ne doit pas être pour vous un aboutissement mais un point de départ. L'apprentissage du métier de magistrat ne s'arrêtera pas aux portes de votre école quelle que soit la très grande qualité de son enseignement.

Chaque jour pour vous sera différent, car chaque jour vous serez confrontés à des situations nouvelles, souvent difficiles, et parfois avec une souffrance exprimée par les hommes et les femmes qui seront devant vous. Respectez leur parole, forgez votre conviction dans le débat judiciaire, comprenez les enjeux de vos décisions pour nos concitoyens.

Bref, exercer votre office avec humanité et humilité.

Mesdames et Messieurs les auditeurs de justice, pour conclure, je vous dirais que la justice a besoin de vous!

Elle a besoin de votre enthousiasme, de votre motivation et du sang neuf que vous allez apporter dans les juridictions. Ayez l'esprit critique, soyez inventif, innovant dans vos futures attributions.

A la rentrée, le Président de la République lancera les Etats Généraux de la Justice : loin d'un énième comité Théodule, ils seront l'occasion de débattre, d'échanger, de se féliciter de ce qui marche, et de remettre en cause ce qui ne marche pas.

Je sais dès à présent pouvoir compter sur Chantal Arens et François Molins pour m1aider à mener à bien ces travaux qui sont, soyez en convaincus, une formidable chance pour la justice.

J’irai à votre rencontre, partout en France, pour organiser des évènements avec tous ceux qui ont leur mot à dire sur la Justice à commencer par les Français eux-mêmes.

Vous y avez forcément toute votre place, pour faire entendre votre voix.

Car vous êtes la justice de demain.

Oui j'aime passionnément la justice, j'y ai consacré ma vie. Dans mon parcours professionnel j'ai rencontré de très grands magistrats: humains, indépendants, respectueux du contradictoire. De ces femmes de ces hommes qui en quelques instants vous réconcilient avec l'idée même de justice. Je vous exhorte à être de ceux-là.

c'est une très grande fierté pour moi d'être parmi vous aujourd'hui. Je veux chaleureusement vous féliciter une nouvelle fois pour votre nomination et je veux aussi bien sûr vous souhaiter le meilleur, vous qui êtes à l'aube d'une vie professionnelle qui à n'en pas douter fera corps avec votre vie personnelle, qui exigera tant de vous mais qui vous fera toucher le coeur de l'humanité.


Source https://www.enm.justice.fr, le 23 novembre 2021