Interview de Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Info le 23 novembre 2021, sur la rémunération des agriculteurs.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
C'est un sujet qui a longtemps été tabou, celui de la détresse dans les campagnes. Les agriculteurs, par exemple, font partie des professions où le taux de suicides est le plus important, et le gouvernement annonce donc aujourd'hui un plan contre le mal-être agricole. Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Ministre de l'Agriculture. On va parler des solutions que vous proposez dans un instant, d'abord si vous voulez bien, le constat : c'est plus en plus difficile aujourd'hui d'être un agriculteur en France ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien il y a des enjeux, il y a des enjeux de rémunération, à l'évidence. Il y a des enjeux également de considération. Vous savez, pendant toute la crise de la Covid les agriculteurs ils ont permis au pays de tenir. Grâce à eux nous n'avons jamais manqué de rien dans les supermarchés. Et cette rémunération, cette considération, elles sont évidemment au cœur de l'action que nous portons pour les améliorer. Et je crois que c'est un des éléments de la situation de détresse qu'on peut constater, parce que vous l'avez dit, le constat il est terrible, aujourd'hui il y a une surmortalité par suicides dans les exploitations agricoles. Ce sont des drames humains, ce sont des drames familiaux, des drames dans nos territoires, et cette situation elle nous oblige, elle nous oblige à prendre des mesures fortes pour lutter contre ces détresses agricoles, et ce sont les mesures que nous annonçons ce matin, ambitieuses sur le fond, ambitieuses sur les moyens aussi, puisque nous augmenterons de 40 % l'ensemble des moyens financiers pour venir justement lutter contre ces situations.

MARC FAUVELLE
En moyenne, un agriculteur en France travaille 55 heures chaque semaine, il prend peu de vacances, il y a également la question des aléas climatiques qui est souvent vécue comme un stress, que ce soit la sécheresse ou les intempéries, tout ça crée bien sûr de la charge mentale, encore plus lourde. Le premier volet de ce plan, Julien DENORMANDIE, c'est la prévention, vous proposez de mettre en place des sentinelles, un peu partout en France, qui donneront l'alerte en cas de situations à risque.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement. C'est d'identifier des signaux faibles. Vous savez, ces signaux ils sont nombreux, mais c'est par exemple un agriculteur qui n'ouvre plus les courriers, les courriers qu'on lui adresse.

MARC FAUVELLE
Qui va aller vérifier ça ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, puisque… pourquoi il ne les ouvre plus, parce qu'il se dit que ça doit être une demande de recouvrement. Alors, qui sont ces sentinelles ? Ce sont l'ensemble des personnes qui sont en lien avec les agriculteurs, ce sont évidemment les institutionnels, comme la Mutualité sociale agricole, ce sont les voisins, ce sont les chambres d'agriculture, ce sont les associations qui font un boulot fabuleux…

MARC FAUVELLE
Ça peut être aussi le facteur, par exemple ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça peut être aussi le facteur, ça peut être le banquier, ça peut être l'élu local, ça peut être en fait l'ensemble de la communauté qui est en lien avec l'agriculteur et qui dit à l'agriculteur, en fait nous sommes là pour vous accompagner. Il y a des dispositifs qui existent, il y a des spécialistes qui sont là, mais au lieu de simplement demander à un agriculteur qui va mal, eh bien prenez votre téléphone et appelez le numéro qui s'appelle Agri écoute, où il y a des spécialistes, c'est d'aller vers ces agriculteurs. Je crois qu'une politique sociale, c'est avant toute autre chose, d'aller vers, et c'est ce que nous mettons en place en renforçant ces réseaux de sentinelles.

MARC FAUVELLE
Le stress, ça passe aussi par les courriers que les agriculteurs reçoivent parfois. Vous avez donc demandé à leur mutuelle, la MSA, de faire un geste. On n'écrira plus en gros sur l'enveloppe ou tout en haut du courrier : " attention, mise en demeure ", par exemple.

JULIEN DENORMANDIE
Vous savez, quand vous êtes à la campagne et que vous recevez un courrier où il y a marqué " redressement judiciaire " à l'extérieur…

MARC FAUVELLE
Même en ville, c'est désagréable.

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais ce que je veux dire par là c'est que tout se sait. Le facteur apporte votre courrier, vous avez le sentiment que l'ensemble des personnes qui vous entourent sont au courant de la situation qui est la vôtre. En fait, le 2e axe de ce plan, après cette politique du " aller vers ", c'est remettre l'humain au centre de tout. Aujourd'hui on a des politiques publiques qui existent déjà. Il y a des boulots formidables qui sont faits sur le terrain, mais il nous faut remettre de l'humain au centre de tout, humaniser nos politiques de soutien, qu'elles soient économiques, qu'elles soient sociales, qu'elles soient administratives. Et c'est ça que nous faisons. L'exemple du courrier en est un bon, il y a d'autres secteurs où justement il nous faut remettre l'humain au centre de tout.

MARC FAUVELLE
Julien DENORMANDIE, il y a une autre question qui se pose pour les agriculteurs, c'est celle du prix de leur production. Les négociations annuelles ont débuté avec la grande distribution, est-ce que vous souhaitez cette année que les agriculteurs puissent vendre un peu plus cher, au nom de leur pouvoir d'achat ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais ce n'est pas qu'au nom de leur pouvoir d'achat, c'est d'abord une question de justice. Dans quels secteurs socio-économiques on accepterait de vendre en dessous du coût de production ? Et il en va d'abord de cette question de justice pour nos agriculteurs, de cette question de considération, parce que je le redis, les agriculteurs ils ne cessent de travailler, y compris dans les moments très difficiles. Mais il en va aussi de la pérennité de notre souveraineté alimentaire. Il n'est pas possible de faire de l'agriculture sans agriculteurs. Il n'est pas possible…

MARC FAUVELLE
Donc tant pis si c'est un peu plus cher ensuite dans les rayons des supermarchés.

JULIEN DENORMANDIE
Il n'est pas possible de faire, d'avoir des agriculteurs s'ils ne sont pas rémunérés.

MARC FAUVELLE
C'est à ce prix-là ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais c'est quoi sinon le choix ? Que chacun se pose la question. Vous savez, souvent quand on est citoyen, on dit : on veut des agricultures encore plus tournées vers l'environnement, encore plus tournées vers des apports nutritionnels. Après, quand on devient consommateur, parfois on ne fait même pas…on ne fait pas le même choix que le citoyen aurait demandé. Quand vous êtes consommateur, votre acte d'achat est aussi un acte de savoir si oui ou non vous voulez soutenir l'agriculture de vos territoires, parce que la conséquence de tout ça, c'est qu'on importe de plus en plus. On importe des poulets, on importe des fruits et légumes, de moins bonne qualité d'un point de vue nutritionnel et d'un point de vue environnemental, et donc l'un des moyens aussi de soutenir cette agriculture, c'est que nous, en tant que consommateurs, on fasse le choix que ces produits locaux, ces produits du territoire, et que lorsque les prix augmentent, parce que les prix de production augmentent, eh bien oui, en tant que consommateurs, ces prix ils augmenteront un petit peu. Mais rien à voir…

MARC FAUVELLE
Il n'y a pas de la spéculation aussi, aujourd'hui, sur certains produits ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors ça, c'est un 2e aspect. Il y a d'abord fondamentalement ne fait que les agriculteurs puissent être rémunérés de leur travail, et deuxièmement, quand moi consommateur j'achète un produit local, un produit de ces agriculteurs, je dois avoir la certitude que le prix que je paie, il ne reste pas dans les poches, soit de la grande distribution, soit des industriels.

MARC FAUVELLE
Et ça, comment on le sait, honnêtement, quand on achète sa bouteille d'huile ou son paquet de pâtes, comment on le sait ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, c'est une nouvelle loi, qui s'appelle la loi EGALIM 2, qui a été adoptée il y a un mois, et qui vient réguler l'ensemble des relations commerciales, c'est-à-dire qu'elle impose des règles, de manière très stricte, dans ces négociations entre un agriculteur, un industriel, une grande distribution, pour être sûr que si moi en tant que consommateur je fais le choix de ces produits du territoire, l'argent ne reste pas dans les poches de la grande distribution ou de l'industriel. Et c'est essentiel, parce que vous voyez, on a tous un rôle à jouer en faveur de nos agricultures.

MARC FAUVELLE
On a appris, Julien DENORMANDIE, hier soir, que Jean CASTEX a attrapé le Covid, une bonne partie du gouvernement est cas contact. Est-ce que c'est votre cas ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, ça n'est pas mon cas.

MARC FAUVELLE
Ça veut dire que vous ne l'avez pas croisé ces derniers jours.

JULIEN DENORMANDIE
Je ne l'ai pas croisé depuis le milieu de la semaine dernière.

MARC FAUVELLE
Vous respectez scrupuleusement tous les gestes barrières, avec lui, avec les autres et partout ?

JULIEN DENORMANDIE
On fait au mieux, on reste des êtres humains, et je crois que ça renvoie chacun d'entre nous, devant nos responsabilités face à ces gestes barrières. Force est de constater que, aujourd'hui, parfois on considère trop que ce virus il est derrière nous. Force est de constater que ce virus il est encore présent parmi nous, et que cette 5e vague elle est aujourd'hui face à nous. Et donc oui…

MARC FAUVELLE
Vous voulez dire que le sursaut, il doit être collectif aujourd'hui, même vous ministre, et moi de ce côté-ci du micro.

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien ce que je veux dire… Eh bien je ne vais pas faire de langue de bois, ce n'est pas parce que vous êtes ministre que vous ne faites, vous n'êtes pas soumis aux mêmes règles ou mêmes comportements que les uns et les autres. Nous devons être exemplaires, à l'évidence, mais nous devons surtout chacun d'entre nous, bien avoir en tête que ces gestes barrières, ils sont absolument nécessaires. Et puis surtout se dire que ce virus il est encore là, il faut continuer à se battre contre lui.

MARC FAUVELLE
Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture, et qui n'est pas cas contact de Jean CASTEX, était le grand témoin de France Info. Merci à vous.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 novembre 2021