Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à France 2 le 29 novembre 2021, sur les aides à l'économie confrontée à l'épidémie de Covid-19, le contrôle des investissements étrangers, le site de ventes en ligne WISH et la situation aux Antilles.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à vous, Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Jeff WITTENBERG !

JEFF WITTENBERG
L'irruption du variant OMICRON, cette confirmation jour après jour de la cinquième vague, à quels lendemains faut-il s'attendre en France ? Est-ce que les mesures annoncées la semaine dernière – troisième dose pour tous, retour du masque à l'intérieur – seront suffisantes pour freiner cette nouvelle flambée de l'épidémie ?

BRUNO LE MAIRE
En tout cas, elles sont nécessaires, je pense que la meilleure protection, c'est nous-mêmes qui pouvons l'apporter avec les gestes barrières, avec la vaccination, avec le rappel vaccinal. C'est ça qui permettra de contenir le retour du variant, le retour du virus et qui nous permettra d'avoir la vie la plus normale possible et à l'économie de tourner correctement.

JEFF WITTENBERG
Mais les places boursières ont plongé vendredi, on ne sait pas encore ce qui va se passer ce matin, est-ce qu'on peut craindre que la reprise économique qui s'amorçait en fasse de même ?

BRUNO LE MAIRE
Les places boursières sont toujours des hypersensibles et des hyper réactives ; nous, notre devoir, c'est de garder notre sang-froid. Moi, je n'ai pas d'inquiétude pour la croissance française, elle est solide, elle repose sur des fondamentaux qui sont bons. Il y a évidemment des points de vigilance mais moi, mes vraies inquiétudes, elles sont plutôt ailleurs, elles sont sur les difficultés d'approvisionnement que rencontrent beaucoup de secteurs (le bâtiment, les travaux publics, les industries automobiles en termes de semi-conducteurs) ; elles portent aussi sur les difficultés de recrutement dans l'hôtellerie, dans la restauration. Tous ceux qui nous écoutent ce matin savent bien que c'est très compliqué et elles portent sur les tensions inflationnistes qui résultent de ces goulets d'étranglement. Voilà aujourd'hui les vrais sujets de préoccupation.

JEFF WITTENBERG
Néanmoins, Bruno LE MAIRE, la période des fêtes commence, on sait que c'est la période la plus faste pour les commerçants. Est-ce que vous excluez qu'ils subissent des restrictions dans les jours ou les semaines qui viennent ? Vous dites " la reprise n'est pas entamée, elle n'est pas menacée " mais est-ce qu'on peut avoir d'autres mesures qui arrivent si la flambée continue ?

BRUNO LE MAIRE
Nous devons tout faire justement pour éviter ces mesures. Enfin, je rappelle qu'il y a un an, nous étions dans une situation où il y avait des commerces qui étaient fermés, il y avait des jauges, il y avait des restaurants qui étaient interdit d'accès. C'était très dur pour tout le monde.

JEFF WITTENBERG
On n'y reviendra pas ?

BRUNO LE MAIRE
On doit tout faire pour ne pas revenir à cette situation qui est très pénalisante économiquement et qui est aussi très pénalisante moralement pour nous tous. On est à la veille des fêtes de Noël ; on a tous envie de pouvoir faire des courses de Noël, de pouvoir aller au restaurant, de pouvoir sortir un peu, de préparer tranquillement un moment qui est un moment de paix, un moment de retrouvailles, un moment familial qui sont les fêtes de Noël. Donc c'est aussi entre nos mains. Ça dépend de notre comportement et des choix individuels que chacun, nous ferons.

JEFF WITTENBERG
C'est-à-dire ? Simplement entre nos mains ou dans celles des gouvernants aussi ? Faut-il fermer les frontières comme l'ont fait trois pays déjà, Israël, le Maroc et le Japon, ou limiter juste ces fermetures de frontières aux pays d'Afrique australe comme le fait … ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons, comme vous le dites, nous avons déjà pris des mesures à destination de l'Afrique australe, du lieu d'où vient le variant …

JEFF WITTENBERG
Est-ce suffisant ?

BRUNO LE MAIRE
Après, la vigilance est évidemment nécessaire et je peux vous dire, je ne suis pas responsable des sujets sanitaires, mais tout cela est suivi au jour le jour par les autorités compétentes, par le ministre de la Santé, nous avons chaque semaine un conseil de défense autour du président de la République et du Premier ministre qui permet à chaque fois d'ajuster les décisions à la réalité de l'épidémie.

JEFF WITTENBERG
Thomas SOTTO le disait, vous êtes l'homme du " quoi qu'il en coûte ", le ministre qui incarne cette politique. Est-ce qu'elle peut revenir le cas échéant si les circonstances le justifient ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons été là depuis le début de la crise et nous avons fait un choix - protection des salariés avec activité partielle, protection des entreprises avec le prêt garanti par l'Etat, le fonds de solidarité -, qui était le choix le plus responsable, y compris du point de vue des finances publiques puisqu'il a été établi que ça coûte moins cher de protéger que de réparer ensuite et qu'on aurait aujourd'hui une dette encore plus importante en plus d'une catastrophe économique et sociale si nous n'avions pas protégé les salariés des entreprises. Nous serons toujours là en toutes circonstances pour protéger les salariés et les entreprises.

JEFF WITTENBERG
Pour protéger les entreprises dites stratégiques, vous aviez décidé que lorsque les étrangers contrôlent 10% des parts de ces entreprises, eh bien, l'Etat allait intervenir, c'est une mesure qui devait être temporaire. Est-ce que vous souhaitez la prolonger ?

BRUNO LE MAIRE
Oui cette mesure sera prolongée. Aujourd'hui nous contrôlons les investissements étrangers, je dis bien étrangers hors Union européenne en France. Quand vous avez un entrepreneur, il peut être chinois, il peut être américain qui décide d'investir dans des technologies sensibles, dans des secteurs sensibles – les biotechnologies, les réseaux de communication, l'alimentation - nous veillons à ce qu'ils ne prennent pas le contrôle et au-delà d'une prise de participation de 25%, il y a un contrôle automatique par le ministre de l'Economie pour vérifier que nos intérêts stratégiques ne sont pas en jeu. Pendant la crise, nous avons abaissé ce seuil de détention à 10% en disant attention parce que, au lendemain de la crise, il y a des entreprises qui peuvent être fragilisées et on risque de perdre un certain nombre de compétences, de technologies, de savoir-faire. Ce seuil abaissé à 10% devait prendre fin le 31 décembre ; je le prolonge d'une année supplémentaire. Pourquoi ? Parce que ma responsabilité de ministre de l'Economie et des Finances, c'est de protéger les technologies françaises, protéger les entreprises les plus stratégiques, protéger des secteurs que je viens d'indiquer. Donc nous continuerons à contrôler à partir d'un seuil de détention de 10% et non plus 25.

JEFF WITTENBERG
Jusqu'au 31 décembre 2022 donc !

BRUNO LE MAIRE
Exactement !

JEFF WITTENBERG
Le site de ventes en ligne WISH, il était toujours disponible sur les principales plateformes Internet hier soir. Or, vous, monsieur le ministre de l'Economie et des Finances vous aviez demandé la semaine dernière que ce site qui propose, on le sait, des articles à prix cassés, parfois avec des dangers pour les consommateurs, soient déréférencés. Les moteurs de recherche ne vous ont pas suivi, ne vous ont pas obéi, vous pouvez encore voir ce site hier soir. Qu'allez-vous faire si ces plateformes ne vous suivent pas, n'obéissent pas à la consigne ?

BRUNO LE MAIRE
Je leur laisse encore quelques jours, le bénéfice du doute mais pas plus et ensuite, c'est très simple, je porterai l'affaire devant la justice et ils seront condamnés. Pourquoi est-ce que nous avons fait ça ? Là encore pour protéger le consommateur. Comment est-ce qu'on peut accepter que vous alliez sur un site internet vous commandez une guirlande électrique, elle n'est pas aux normes, vous pouvez vous électrocuter ? Vous achetez des jouets pour vos enfants, souvent d'ailleurs de personnes modestes, parce qu'ils ne coûtent pas cher ces jouets sauf qu'ils sont cancérigènes ; il y a des petits morceaux qui peuvent étrangler vos enfants. Donc moi, je ne veux pas de ça en France. Et les géants du numérique, les acteurs du numérique ne sont pas au-dessus des lois ; j'ai demandé le déréférencement aux plateformes. Soit elles le font, soit je les traduirai en justice. Quant au site WISH lui-même, soit il obéit aux règles de protection du consommateur, soit non seulement, je demanderai le déréférencement du site aux plateformes mais nous interdirons la présence de WISH sur le territoire français.

JEFF WITTENBERG
Question sur les Antilles Bruno LE MAIRE, où est arrivé votre collègue Sébastien LECORNU hier. Le ministre des Outre-mer, Monsieur LECORNU, a-t-il eu raison de mettre le sujet de l'autonomie sur la table ? On a vu le nombre de réactions que ça a suscitées, pas vraiment positives !

BRUNO LE MAIRE
Mais je crois qu'on fait un mauvais procès au ministre des Outre-mer, à Sébastien LECORNU. Moi, je voudrais reprendre ce qu'il a dit et rappeler quelle est notre méthode. La première étape, c'est le rétablissement de l'ordre, rien n'est possible en Guadeloupe ou en Martinique sans le rétablissement de l'ordre et le retour au calme. La deuxième chose, c'est ensuite répondre aux inquiétudes économiques, aux inquiétudes sociales ; je veux juste rappeler que nous avons apporté une aide très importante à la Guadeloupe et à la Martinique pendant la crise, 6 milliards d'euros d'aide d'urgence, 1,1 milliard d'euros pour le fonds de solidarité. Ce sont les seuls territoires qui, aujourd'hui, gardent l'accès au fonds de solidarité. Et la troisième étape, c'est de réfléchir à donner peut-être plus de responsabilités aux acteurs locaux.

JEFF WITTENBERG
Vous ne reprenez pas le terme d'autonomie.

BRUNO LE MAIRE
Je reprends le terme de " responsabilité des acteurs locaux " pour que la décision soit au plus près de ces territoires qui sont confrontés effectivement à des difficultés économiques et sociales très particulières. J'ai eu à les traiter quand j'étais ministre de l'Agriculture pour essayer de construire une filière agricole qui soit plus efficace. Eh bien, faisons-le dans d'autres secteurs.

JEFF WITTENBERG
Pardon d'insister, vous ne reprenez pas le terme d'autonomie, donc c'était un message qui était peut-être contre-productif de la part du ministre ? Vous, vous ne le reprenez pas ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je défends l'action de Sébastien LECORNU qui fait un travail formidable comme ministre des Outre-mer. Je dis pour éviter toute ambiguïté dans un moment où tout de suite, les débats politiques partent très haut, très fort de manière inutile. Que la décision soit au plus près des acteurs locaux, de la Guadeloupe et la Martinique pour traiter un certain nombre de sujets qui sont le fonctionnement des activités économiques, le traitement de l'eau, les questions sociales pourquoi pas.

JEFF WITTENBERG
Cette semaine, vos anciens amis politiques des Républicains vont entrer dans le vif du sujet, c'est la primaire de LR qui commence mercredi. Quel regard vous y portez, vous qui aviez participé à la précédente en 2016 ? Finalement, ça n'a pas été la foire d'empoigne que certains annonçaient !

BRUNO LE MAIRE
Il y a un débat démocratique, c'est bien, entre des candidats qui sont tous estimables, c'est bien aussi.

JEFF WITTENBERG
Vous avez un préféré ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je n'ai pas de préféré. Moi, ce qui me frappe beaucoup c'est que ce qu'ils proposent, notamment en matière économique – baisse d'impôts de production, compétitivité des entreprises, soutien à la filière nucléaire – nous le faisons déjà, après tout et peut-être parfois d'ailleurs avec plus de modernité dans la manière dont nous abordons les sujets. Ça c'est la première chose qui me frappe. La deuxième, c'est qu'il y a quand même des angles morts majeurs, c'est-à-dire de grands débats que j'aborde justement dans mon livre sur la place des géants du numérique, le fonctionnement de la démocratie, des institutions pendant cette révolution digitale, la question environnementale, tout ça ce sont des sujets majeurs pour nos compatriotes et on n'en parle pas dans les débats de la primaire des Républicains.

JEFF WITTENBERG
On vient de vous entendre Bruno LE MAIRE et vous l'avez dit on peut aussi vous lire. Pour la quatrième fois lors de ce quinquennat, vous publiez un livre Un Eternel Soleil chez Albin Michel, ce livre que vous avez défini comme un message de confiance pour les Français, est-ce que vous conservez cet optimisme alors que le ciel s'assombrit de jour en jour avec cette reprise du Covid ?

BRUNO LE MAIRE
Plus que de l'optimisme, il y a du volontarisme. Vous savez, je vois beaucoup de responsables politiques qui vont chercher le pire dans nos compatriotes, qui vont attiser la violence, la haine, parfois la provocation. Moi, je veux simplement aller chercher le meilleur des Français et quand vous cherchez le meilleur des Français, je peux vous garantir que vous avez devant vous une Nation qui est forte, solide et qui a encore beaucoup de choses à dire au reste du monde.

JEFF WITTENBERG
Merci Bruno Le Maire.

BRUNO LE MAIRE
Merci Jeff WITTENBERG !

JEFF WITTENBERG
Bonne journée, merci !


Source : Service d'information du Gouvernement, le 30 novembre 2021