Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec BFM TV le 9 décembre 2021, sur le salaire minimum à l'échelle européenne et la réforme des accords de Schengen.

Texte intégral

Q - S'il fallait retenir la priorité européenne très concrète du Président de la République dans cette conférence de presse, que nous diriez-vous ?

R - Bonsoir. Cela consistera à défendre et à renforcer un modèle européen, avec des choses en effet très concrètes que nous ferons avancer - le Président les a détaillées -pendant cette présidence française : avoir des salaires minimum décents partout en Europe pour lutter contre le dumping social ; réguler les grandes plates-formes numériques pour qu'elles soient enfin responsables des produits que l'on achète ou des contenus qu'elles diffusent ; et puis, sur le climat, pour être là aussi très concret, mettre une taxe carbone aux frontières de l'Europe, pour que ceux qui exportent vers l'Europe respectent aussi nos règles, et que nos industries automobiles ou d'acier, dans d'autres secteurs, ne soient pas soumises, là aussi, à une concurrence qui serait déloyale et qui ne serait pas efficace.

Ce sont des choses très concrètes, qui renforcent l'Europe et qu'on ne peut faire qu'à l'échelle européenne.

Q - Mais comment renforcer la montée des salaires à l'échelle européenne ? Je veux bien que vous nous expliquiez.

R - Par exemple, si aujourd'hui, presque dix pays européens qui n'ont pas du tout de salaire minimum -nous nous l'avons, eux ne l'ont pas- en ont un demain, et qu'ils sont obligés d'avoir un salaire minimum qui soit décent, cela lutte contre le dumping social, parce que nous l'avons connu dans le passé. Nous avons déjà apporté un certain nombre de remèdes, comme la réforme du travail détaché. Il y a, au sein même de l'Europe parfois, des délocalisations, une concurrence déloyale. On le sait. On renforce les outils contre cela, et avoir des salaires minimum dans les pays qui ne l'ont pas aujourd'hui, c'est une protection contre le dumping social qui a parfois frappé dans notre passé, dans le passé de notre pays.

Q - Mais comment dialoguer avec ces pays pour qu'ils acceptent une mesure de ce type, dont on peut se dire aussi qu'ils auraient pu la prendre depuis bien longtemps et qui visiblement pour eux n'est pas du tout une priorité ?

R - Vous avez raison, mais c'est bien la force aussi de nos institutions européennes ; sur des règles comme le salaire minimum, nous déciderons à la majorité. Et donc, s'il y a en Europe un ou deux pays, on va essayer de les convaincre, qui s'opposent ou qui refusent, qui voudraient continuer dans une forme de dumping social, nous déciderons, en tant qu'Européens, d'avoir quand même ces règles.

Donc, tous ceux qui nous disent qu'il faut tout faire entre gouvernements, qu'il ne faut jamais décider de manière majoritaire, démocratique, en réalité, je crois, se trompent, parce que ce modèle européen, quand on se bat, quand on défend nos idées, comme nous le faisons depuis quatre ans, il peut être réformé, il peut avancer et à la fin, il peut nous renforcer.

Q - Alors, parlons si vous le voulez bien de nos frontières. Être capable de maitriser nos frontières, nous sommes capables de le faire, a notamment déclaré le Président de la République. Comment ?

R - Eh bien là, nous avons du chemin à faire au niveau européen, c'est vrai. Mais nous voyons bien que face à des attaques organisées par d'autres puissances parfois, nous l'avons connu avec la Biélorussie de manière délibérée, ces dernières semaines, contre la Pologne. S'il n'y a pas une coopération européenne, un travail commun européen, on n'y arrive pas. S'il n'y avait pas eu un travail diplomatique européen, par exemple, pour suspendre les vols qui acheminent des migrants vers la Biélorussie puis vers nos frontières, aujourd'hui, la Pologne serait en grande difficulté. C'est par ce travail européen que nous avons commencé à résoudre cette crise.

On voit bien que quand il y a des migrations qui ne sont pas contrôlées, en Grèce, dans le Sud de l'Europe, aujourd'hui sur le flanc est parfois, si on ne le fait pas ensemble, si on n'aide pas la Grèce ou aujourd'hui la Pologne à contrer ces menaces ou parfois ces flux, nous n'aurons pas d'efficacité. Et puis, on doit le faire évidemment avec nos valeurs, c'est ce que nous faisons au niveau européen en ayant une police aux frontières, en ayant aussi des règles de droit et des règles d'asile qui permettent à certaines personnes, bien sûr, chaque année, en Europe, d'être accueillies. Tout ça on doit le définir ensemble.

Q - C'est pour ça qu'il faut - et là encore je cite approximativement le Président de la République - réformer Schengen ?

R - Oui, bien sûr, parce que, ne soyons pas naïfs, il y a beaucoup de politiques européennes qui sont, aujourd'hui, insuffisantes. Et je crois, d'ailleurs, que nous avons besoin de plus de coopération européenne ou de ces politiques. Schengen, c'est une réussite parce que cela nous permet de circuler au sein de l'Europe et aux frontières extérieures de l'Europe, il y a des choses, aujourd'hui, des choses qui ne marchent pas. Il y a des pays qui ne sont pas sérieux dans le contrôle des frontières extérieures. Il y a parfois un manque d'échange d'informations policières, judiciaires.

Tout ça, c'est très concret, c'est très utile pour protéger nos frontières et réformer Schengen, lui donner aussi un pilotage beaucoup plus politique, moins technique, moins bureaucratique, avec une réunion régulière de tous les ministres de l'intérieur de Schengen, comme nous commencerons à le faire sous présidence française. Tout ça, ça va dans le sens de reprendre un destin européen en main. Mais on voit bien qu'il vaut mieux améliorer les choses - on a prouvé qu'on pouvait le faire déjà au niveau européen depuis quatre ans - que de casser un outil qui est notre meilleure protection aujourd'hui, de la crise sanitaire à la crise migratoire.

Q - Il y a un destin européen mais il y a aussi un destin français, ce sera ma dernière question Monsieur le Secrétaire d'Etat aux affaires européennes. Comment concilier les deux, les deux responsabilités qui vont être celles du Président de la République française et de celui qui va présider, au nom de la France, l'Europe pendant six mois ?

R - Vous avez raison. Nos destins sont liés. Le destin français et le destin européen sont aujourd'hui, je crois, une seule et même chose, non pas parce que l'Europe diluerait la nation mais parce qu'elle apporte - quand elle est active, efficace, quand nous la réformons et quand la France est forte en Europe - une protection supplémentaire. C'est exactement ce que fera le Président. Il est Président de la République, il est pour ce semestre, pour les mois qui viennent, Président du Conseil de l'Union européenne, et cela nous donne une responsabilité supplémentaire, mais aussi une chance supplémentaire d'être efficaces pour beaucoup de combats que nous menons, sur le climat, sur la protection sociale, sur la régulation numérique. Je crois qu'il n'y a aucune incompatibilité mais au contraire une responsabilité qu'on va exercer, que le Président va exercer, et qui renforce notre efficacité nationale sur beaucoup des réformes que l'on porte.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 décembre 2021