Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à CNews le 27 janvier 2022, sur les mesures sanitaires, les chiffres du chômage, les sanctions administratives en cas de non respect du télétravail et l'apprentissage.

Texte intégral

JEAN-REMI BAUDOT
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

JEAN-REMI BAUDOT
Hier soir le Premier ministre Jean CASTEX a fait un certain nombre d'annonces sanitaires. L'entrée en vigueur du pass vaccinal lundi, bientôt la fin des jauges et du masque dehors. Il a dit : « Nous sommes dans une nouvelle phase de l'épidémie. » Est-ce que c'est bientôt la fin de la crise ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense qu'on l'espère tous. On a encore un niveau très élevé de contaminations mais avec la baisse du nombre d'admissions en réanimation et puis, comme vous l'avez dit, avec l'entrée du pass vaccinal on peut effectivement alléger par étapes les contraintes sanitaires début février puis mi-février.

JEAN-REMI BAUDOT
Pourtant l'hôpital reste sous tension, les déprogrammations sont encore là. Vous qui participez au Conseil de défense, est-ce que vous y avez senti un peu d'optimisme ?

ELISABETH BORNE
Je pense qu'on a effectivement des indicateurs qui nous donnent des raisons effectivement d'espérer le retour à une vie plus normale, notamment la baisse des entrées en réanimation qui est un indicateur évidemment très important puisqu'il mesure la pression sur nos hôpitaux, sur nos services de réanimation, et donc ça nous permet effectivement d'alléger ces contraintes.

JEAN-REMI BAUDOT
Mais ce sont des décisions sanitaires ou politiques qui ont été annoncées hier ?

ELISABETH BORNE
Non, ce sont des décisions qui tiennent compte de l'évolution de l'épidémie. Vous savez qu'on avait deux variants : le variant Delta qui a plus tendance à conduire à des réanimations et puis le variant Omicron dont il est maintenant avéré qu'il est effectivement moins dangereux.

JEAN-REMI BAUDOT
Alors parmi les annonces, Jean CASTEX a précisé qu'au 2 février le télétravail ne sera plus obligatoire, il sera recommandé. Il a dit : « Les entreprises devront maintenir le bon niveau. » C'est quoi le bon niveau ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, ça se discute dans le dialogue social et, effectivement, on était depuis le 3 janvier à une obligation de trois jours pour tous les postes qui le permettent, quatre quand c'est possible. Là on aura plus d'obligation, c'est effectivement une pratique qui reste recommandée et ça doit se discuter dans le dialogue social. Quand il y a des accords, il s'agit de mettre en oeuvre les accords.

JEAN-REMI BAUDOT
Alors vous l'avez rappelé, c'était obligatoire depuis début janvier mais si je regarde les chiffres, 60 % de télétravail sur la semaine du 3 au 9 janvier. C'était 58 % mi-décembre. Ça veut dire que l'obligation, est-ce qu'elle change réellement quelque chose ?

ELISABETH BORNE
Alors ça, c'est le chiffre France entière.

JEAN-REMI BAUDOT
Sur l'Ile-de-France, il y avait une forte progression.

ELISABETH BORNE
Sur l'Ile-de-France, on a effectivement des contraintes plus fortes avec les transports en commun. On a eu une progression de près de 10 points. Mais c'est sûr que cette mesure n'a pas été totalement suivie partout en France.

JEAN-REMI BAUDOT
Le patronat d'ailleurs grogne un peu s'inquiète de la productivité et du moral des collaborateurs. Ça, c'est un point que vous entendez ?

ELISABETH BORNE
Moi j'entends, bien sûr, qu'imposer du télétravail c'est effectivement un effort important qu'on demande aux entreprises et aux salariés. C'est pour ça qu'on souhaite lever les contraintes le plus vite possible. Là on prolonge de quelques jours mais le 2 février, on rend la main aux entreprises.

JEAN-REMI BAUDOT
Et vous avez parlé aux partenaires sociaux cette semaine, vous leur avez dit, je cite, : « C'était le dernier coup de collier. » Est-ce qu'on est sûr que c'est vraiment le dernier coup de collier ? Vous voyez ce que je veux dire ?

ELISABETH BORNE
On espère tous que c'est bien le dernier coup de collier. En tout cas dans cette vague, on peut effectivement alléger les contraintes et repasser à un télétravail discuté au sein des entreprises.

JEAN-REMI BAUDOT
Vous avez notamment allégé aussi les sanctions administratives qui passent de 1 000 à 500 euros par salarié en cas de non-respect. Ça, c'est un drôle le signal envoyé aux entreprises. Là, on a l'impression qu'on est un peu dans une période un peu floue où ça va être au bon vouloir et finalement ça va bien se passer.

ELISABETH BORNE
Non, on avait effectivement fait le choix de mettre en oeuvre une sanction administrative. Vous savez qu'il y a très grande majorité des entreprises qui jouent le jeu, qui respectent les règles. Puis on en a quelques-unes qui ne le font pas et qui profitent du fait qu'aujourd'hui, on a une procédure de sanction judiciaire qui prend du temps : deux ans en moyenne. Donc effectivement, ça permet à certaines de ne pas respecter les règles, donc on met en place une sanction administrative. 500 euros par salarié dans un plafond de 50 000 euros, c'est un signal pour celles qui ne respectent pas les règles. Mais je le redis, la très grande majorité joue le jeu.

JEAN-REMI BAUDOT
Et que répondez-vous à Laurent BERGER, le patron de la CFDT qui n'est pas particulièrement un opposant acharné, qui dénonce une petite hypocrisie du gouvernement sur ces amendes alors qu'il y a, je cite, « 2 000 inspecteurs du travail pour 20 millions de salariés ». C'est une question d'affichage là ?

ELISABETH BORNE
Non. Il s'agit effectivement d'envoyer un signal aux entreprises qui ne jouent pas le jeu. Vous savez que l'Inspection du travail est très mobilisée. On est passé à 5 000 contrôles par mois. Et puis l'Inspection du travail, elle est d'abord dans un rôle de conseil, d'accompagnement et je pense que les inspecteurs sont sur le terrain aux côtés des entreprises et des salariés.

JEAN-REMI BAUDOT
Dans votre portefeuille, il y a l'apprentissage. Le cap des 700 000 apprentis a été passé en 2021. Rappelons que c'était 280 000 au début du quinquennat. Est-ce que la culture de l'apprentissage est lancée en France selon vous ?

ELISABETH BORNE
Je pense qu'on a vraiment un très gros progrès. C'est un des grands succès du quinquennat. C'est à la fois le résultat d'une réforme en 2018 qui a redonné la main aux branches professionnelles, puis des aides qui ont été mises en place dans le cadre du plan 1 Jeune 1 Solution. On voit que ça se développe à tous les niveaux, donc c'est une très bonne nouvelle parce que c'est une voie qui facilite l'insertion professionnelle des jeunes. Ça permet aussi aux entreprises de préparer leurs recrutements avec des gens qu'elles connaissent.

JEAN-REMI BAUDOT
Ç'a été longtemps perçu comme une voie de substitution, voire un peu de garage. Souvenez-vous du patron Antoine FREROT qui disait que ces enfants n'en avaient pas eu besoin parce qu'ils réussissaient bien à l'école. On est sorti de cette culture-là ?

ELISABETH BORNE
Je pense qu'on en est sorti et on voit que ça se développe à tous les niveaux. C'est une bonne nouvelle. Ça se développe du CAP au bac pro, bac + 2 puis même pour des formations d'ingénieurs. Donc je pense que la culture est en train de changer et c'est effectivement une très bonne chose.

JEAN-REMI BAUDOT
700 000 en France, 1,2 million en Allemagne, un modèle plus ouvert. 47 % des cadres en Allemagne sont des anciens apprentis. Comment est-ce qu'on pousse le programme encore plus loin ?

ELISABETH BORNE
Je peux vous assurer qu'on est déterminé à aller plus loin. Je crois que l'état d'esprit a changé et quand on voit que ça se développe aussi dans le supérieur, on voit que c'est une voie d'excellence pour tous les niveaux, et puis ça permet aussi de se former à des métiers manuels, à des très beaux métiers et c'est la culture des entreprises qui est en train de changer aujourd'hui.

JEAN-REMI BAUDOT
Mais comment est-ce qu'on pousse plus loin ? Est-ce que ça c'est un programme pour un deuxième quinquennat ? Enfin, est-ce que vous poussez des idéaux comme Emmanuel MACRON ?

ELISABETH BORNE
Je peux vous assurer que moi, je suis vraiment déterminée à poursuivre et à amplifier cette dynamique de l'apprentissage. Je le redis, c'est vraiment la meilleure façon d'apprendre un métier et donc d'avoir une insertion professionnelle plus facile.

JEAN-REMI BAUDOT
Alors est-ce que ça veut dire que demain, on aura un ministre du Travail ancien apprenti ? Ce fut le cas en Allemagne, Gerhard SCHRÖDER lui-même ancien apprenti. Ça veut dire que ça aussi, il va falloir que ça change ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est important de se dire que l'apprentissage, quel que soit effectivement son niveau de formation, c'est une voie qui est sans doute la meilleure pour permettre l'insertion professionnelle des jeunes.

JEAN-REMI BAUDOT
Et en face de vous, vous avez Valérie PECRESSE qui promet d'enlever toutes les charges patronales pour les entreprises de moins de 10 salariés qui prennent des apprentis. Elle vous accuse d'avoir développé l'apprentissage uniquement pour les post-bac. Qu'est-ce que vous lui répondez ?

ELISABETH BORNE
Alors contrairement à ce que dit madame PECRESSE, ça se développe, je le redis, à tous les niveaux. Je ne sais pas très bien pourquoi elle veut changer le système. Alors elle propose un allégement de charges tous les jours tout en nous reprochant de cramer la caisse. Moi je peux lui dire que toutes les entreprises saluent unanimement le dispositif qui a été mis en place, et ce n'est pas pour rien qu'on est passé effectivement de moins de 300 000 apprentis en 2017 à maintenant plus de 700 000 en 2021.

JEAN-REMI BAUDOT
Vous en faites un succès politique et les chiffres sont là, mais pourtant qui porte ce succès ? Est-ce que les Français ont bien compris ça ? Est-ce que c'est réellement un argument du bilan du quinquennat ?

ELISABETH BORNE
Je peux vous assurer que toutes les entreprises saluent effectivement ce qui a été fait sur l'apprentissage. Moi je croise des jeunes effectivement - évidemment, vous imaginez que je vais dans les centres de formation des apprentis - des jeunes qui sont vraiment sur des métiers de passion aussi, et c'est effectivement la meilleure chose qu'on peut faire : de donner à des jeunes la possibilité d'exercer des métiers qui sont des métiers de passion.

JEAN-REMI BAUDOT
Et les autres chiffres encourageants du moment. Vous avez communiqué hier sur près de 2,5 millions d'embauches entre octobre et décembre derniers donc en cette sortie de crise, un record. Qui porte encore une fois ces chiffres ? Est-ce que politiquement dans le débat politique, il y a l'idée que les chiffres de l'emploi vont bien ?

ELISABETH BORNE
Alors on a effectivement un marché de l'emploi qui est très dynamique. On bat tous les records.

JEAN-REMI BAUDOT
Vous avez l'impression que les Français s'en rendent compte ? C'est ça le fond de la question.

ELISABETH BORNE
Je pense que tous ceux qui retrouvent un travail s'en rendent compte. Vous savez, on est à un record d'embauches depuis l'an 2000. On n'avait pas atteint un tel niveau. La part des Français qui ont un travail aujourd'hui est au plus haut depuis 1975, c'est-à-dire depuis qu'on le mesure donc depuis près de cinquante ans. Et ça, c'est le résultat du ?quoi qu'il en coûte?, du plan de relance mais aussi de toutes les réformes structurelles qui ont été menées depuis le début du quinquennat.

JEAN-REMI BAUDOT
Et quand Christine LAGARDE dit qu'il va falloir sortir du ?quoi qu'il en coûte?, est-ce que cette perfusion elle ne va pas faire redescendre l'économie ?

ELISABETH BORNE
Non mais c'est bien ce qu'on a fait. On a aujourd'hui des aides pour accompagner les entreprises qui avaient des restrictions sanitaires. C'est des aides ciblées, en tout cas la dynamique et là. Vous savez que la France est l'un des rares pays en Europe qui a retrouvé dès le troisième trimestre 2021 son niveau d'activité d'avant-crise, donc on voit qu'on a une économie très dynamique. Et, je le redis, c'est parce qu'on a protégé les entreprises, qu'on a protégé les emplois qu'on a cette dynamique, cette reprise qui bénéficie effectivement à de nombreux Français qui retrouvent un emploi.

JEAN-REMI BAUDOT
Et qui bénéficie aussi aux actionnaires. Un mot des salaires : une étude Allianz anticipe une hausse de 8 % des dividendes en Europe. Ça veut dire que les plans de soutien ont fonctionné côté business. Et côté salaires, on fait comment pour que les salaires continuent à progresser ? 8 %, on a du mal à penser que les salaires vont tous progresser de 8 %.

ELISABETH BORNE
Je suis évidemment très attentive à ce qu'il y ait des négociations salariales et à ce qu'on réponde effectivement aux attentes des salariés. Je le suis particulièrement dans les branches, vous savez, dont les premiers niveaux de grille sont inférieurs au SMIC. Bien sûr les gens touchent le SMIC mais après, ils n'ont pas de perspective de progression salariale.

JEAN-REMI BAUDOT
Est-ce qu'il y a des secteurs aujourd'hui qui n'ont pas saisi le message ?

ELISABETH BORNE
En tout cas, il y a des secteurs qui l'ont saisi. Vous savez les hôtels-cafés-restaurants, c'est un secteur qui a des tensions de recrutement, des difficultés à recruter. Vous avez vu qu'ils ont un accord qui a pu être signé en début de semaine avec une hausse en moyenne sur la grille salariale de 16 %, donc je pense que le message il est aussi entendu. Quand on a des tensions de recrutement, du coup ça conduit aussi à augmenter les salaires.

JEAN-REMI BAUDOT
Un dernier mot, mercredi à Strasbourg le candidat écologiste Yannick JADOT fustigeait le bilan en termes d'écologie d'Emmanuel MACRON, rappelant que vous avez été vous-même ministre de la Transition écologique. Pour reprendre les mots de Yannick JADOT, est-ce que vous vous sentez la ministre de l'inaction climatique ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je trouve que c'est assez pathétique et ce n'est pas très sérieux de dire ça parce que, vous voyez, depuis le début du quinquennat on a arrêté le projet de Notre-Dame-des-Landes. Les Verts ne l'avaient pas fait dans le précédent quinquennat. On investit massivement dans le transport ferroviaire dans les transports du quotidien, on rouvre des petites lignes, on relance les trains de nuit. On a développé le vélo comme jamais. On a une loi anti-gaspillage qui nous permet de sortir du plastique à usage unique. Donc je pense qu'on peut dire que les Verts en rêvaient et que nous l'avons fait.

JEAN-REMI BAUDOT
Mais est-ce que là aussi, ce n'est pas une histoire de portage politique encore une fois ? Ça veut dire que ce message-là, il n'est pas passé. La fin du projet d'EuropaCity par exemple, c'était sous vos fonctions, c'est des petites choses mais, de fait, est-ce que c'est porté publiquement ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est des grandes choses, ce qui a été fait en termes d'écologie dans le quinquennat. Je vous le redis, on a pris ce sujet à bras le corps et, que ce soit sur le transport ferroviaire, le plastique à usage unique, sur effectivement l'augmentation des renouvelables, ce sont des très grandes avancées et les Verts n'ont jamais eu un tel bilan.

JEAN-REMI BAUDOT
Emmanuel MACRON est audible sur la question de l'écologie.

ELISABETH BORNE
En tout cas, on a vraiment avancé comme jamais sur la lutte contre le dérèglement climatique.

JEAN-REMI BAUDOT
Merci beaucoup Elisabeth BORNE, Ministre du Travail.

ELISABETH BORNE
Merci.

JEAN-REMI BAUDOT
Merci d'être venue ce matin sur Franceinfo.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 janvier 2022