Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à Radio J le 28 janvier 2022, sur l'antisémitisme, la restitution des biens juifs spoliés et l'audiovisuel public.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Roselyne BACHELOT, donc bienvenue.

ROSELYNE BACHELOT
Rebonjour Christophe BARBIER.

CHRISTOPHE BARBIER
Vous étiez hier à Auschwitz avec le Premier ministre, pour vous, comme pour lui, c'était la première visite, quelle émotion, quelle réflexion en rapportez-vous ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est un choc émotionnel que de commémorer ce 70e anniversaire de la libération d'Auschwitz sur place, dans la neige, le vent glacé, être sur cette « Apple place » où les Juifs stationnaient 3, 4 heures le matin, le soir, le visiter dans ces conditions, voir les vitrines où on voit les cheveux, les objets personnels des personnes qui ont été assassinées à Auschwitz, c'est tout à fait, on est en état de choc, je ne peux pas employer un autre mot.

CHRISTOPHE BARBIER
Jean-Louis BOURLANGES nous disait hier à ce micro « c'est une page qu'on ne tourne pas. »

ROSELYNE BACHELOT
Non, on ne peut pas la tourner. La Shoah est le drame absolu de l'Humanité, il n'y a aucun élément, aucun événement historique qui peut se comparer à ce drame absolu de la Shoah, où on est descendu dans les tréfonds de l'enfer et de l'obscénité, de la cruauté, de l'âme humaine, mais c'est aussi une réflexion qu'on mène pour soi en se disant mais quel moment une société, un homme, une femme, dérape dans l'horreur de ces assassinats globaux, et on s'interroge sur soi-même, est-ce que moi-même je ne serai pas capable de ça, parce qu'il faut interroger l'Histoire, mais il faut interroger le présent et il faut s'interroger soi.

CHRISTOPHE BARBIER
Le présent, vous revenez en France, et vous trouvez un pays où l'antisémitisme imprègne encore une partie de la société, il y a eu une enquête très inquiétante publiée cette semaine dans « Le Parisien. »

ROSELYNE BACHELOT
Oui, la Fondapol et l'American Jewish Committee font régulièrement cette enquête sur l'antisémitisme en France, qu'il faut décortiquer, moi je ne partage pas l'avis d'un certain nombre d'analystes qui disent que l'antisémitisme classique, qui a atteint le sommet de l'obscénité avec l'affaire Dreyfuss, avec le régime de Pétain, complice de l'équipée génocidaire nazie, que cet antisémitisme-là a disparu…

CHRISTOPHE BARBIER
Il s'est retrouvé rejoint…

ROSELYNE BACHELOT
Oui, il est rejoint par cet antisémitisme qui est très largement partagé par certains de nos compatriotes de confession musulmane, sur fond de conflit israélo-palestinien, et cet antisémitisme il faut le combattre, on l'en a vu encore des résurgences à travers des crimes abominables, mais aussi à travers des défilés de militants anti-vaccins qui avaient endossé un des costumes de déportés, les pyjamas de la déportation, comme si on pouvait comparer les choses. ça montre aussi une ignorance, ça montre aussi qu'il faut continuer à éduquer, à parler, à informer, et qu'il ne faut pas lâcher le combat, penser que ces choses-là sont connues non, elles ne sont pas connues, véritablement connues, et je dois dire que nous étions aussi avec des jeunes, dans ce déplacement avec le Premier ministre, des jeunes différents établissements scolaires, c'était très intéressant aussi de parler avec eux. J'ai parlé avec des lycéens de Palaiseau, qui ont en quelque sorte adopté, qui parlent, ils sont allés à la recherche de l'histoire de juifs allemands qui ont été arrêtés, qui s'étaient enfuis en France, et qui ont été arrêtés par la police française et déportés.

CHRISTOPHE BARBIER
La culture peut accompagner ce travail de mémoire, par des expositions des oeuvres, mais la culture c'est aussi la liberté d'expression, et parfois on voit des rappeurs, des artistes, déraper, comment faire sans tomber dans la censure ?

ROSELYNE BACHELOT
D'abord il faut rappeler les responsabilités, qu'on a des lois qui…

CHRISTOPHE BARBIER
Tout n'est pas possible.

ROSELYNE BACHELOT
Tout n'est pas possible évidemment, et que les propos, les actes bien sûr, mais les propos antisémites, sont des propos qui relèvent de délit.

CHRISTOPHE BARBIER
Une loi justement, votée à l'unanimité, a proclamé cette semaine la restitution d'oeuvres présentes dans les musées nationaux, donc inaliénables a priori, restituées à des familles juives spoliées. Y aura-t-il d'autres cas, et y aura-t-il une loi cadre pour que ça soit plus facile à chaque fois, dans les prochains cas, pour ces restitutions ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors, je veux dire que c'était un grand moment d'émotion, que cette restitution, d'abord du fameux tableau de KLIMT « Rosiers sous les arbres », mais aussi…

CHRISTOPHE BARBIER
UTRILLO.

ROSELYNE BACHELOT
Du « Carrefour à Sannois » d'UTRILLO, des oeuvres qui ont été, qui font partie de la succession de DORVILLE, d'abord parce qu'on a fait cette restitution alors que les descendants de ces personnes qui ont disparu, qui ont été assassinées dans les camps de concentration, étaient dans les tribunes, je les ai rencontrées avant, c'est une des actions fortes que je veux mener à la tête de ce ministère, que la restitution des biens juifs spoliés, pour l'instant il faut faire des lois d'espèce…

CHRISTOPHE BARBIER
Au cas par cas.

ROSELYNE BACHELOT
Au cas par cas, mais j'ai pu aussi accrocher à ce texte la restitution, « Le père », de CHAGALL, aux héritiers CENDER, c'était pour moi extrêmement important de le faire. Alors, une loi cadre, certainement, il faut la faire, pour hâter les choses, parce qu'on voit bien que ça met quelques fois plusieurs années pour cette restitution, mais c'est un travail fin et délicat, qu'on ne peut pas faire dans la fin d'un mandat, d'une session parlementaire, et encore moins d'un mandat présidentiel.

CHRISTOPHE BARBIER
Le spectacle vivant attend avec impatience la levée des jauges, Judith veut remonter sur scène, à quand la fin du masque obligatoire pour les spectateurs, ça viendra vite après ?

ROSELYNE BACHELOT
Ecoutez, pour l'instant moi je ne veux pas, en quelque sorte, vendre la fin du masque obligatoire, parce que ce qui nous permet de supprimer les jauges complètement, enfin je ne savais pas que vous jouiez devant des salles de plus de 2000 personnes, mais…

CHRISTOPHE BARBIER
C'est pour bientôt.

ROSELYNE BACHELOT
C'est le 2 février, mais jusque-là, jusqu'à 2000 personnes, on peut être dans un théâtre, on peut y aller, il n'y a pas de problème. Moi je dis il faut garder le masque, gardons le masque, gardons les gestes barrières, c'est ce qui nous permet justement de lever les jauges et de recommencer les spectacles debout le 16 février.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais il y a un doute, on se demande si même quand l'épidémie sera finie, tout le monde va revenir au spectacle, est-ce que quelque chose n'a pas été cassé dans la relation entre le public et la culture ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est vrai que, évidemment on a perdu peut-être l'habitude d'aller au théâtre, enfin au spectacle vivant, aux concerts etc., mais il faut y aller, il y a des spectacles en ce moment extraordinaires à Paris, et dans les régions, on peut y aller sans risque, c'est une émotion extraordinaire que d'aller au spectacle et que de partager, mais…

CHRISTOPHE BARBIER
On est en télétravail chez soi, on est bien, il y a Netflix le soir, voilà !

ROSELYNE BACHELOT
Mais, Christophe BARBIER, il faut aussi réfléchir que la pandémie n'a fait qu'accélérer des phénomènes qui étaient déjà à l'oeuvre et que le but, de l'action que je mène, c'est de faire en sorte qu'on mène des actions globales de restructuration. Par exemple, quand dans « France 2030 », nous mettons 600 millions d'euros sur la réalité virtuelle, la réalité augmentée, la formation des techniciens pour faire en sorte qu'il y ait une offre audiovisuelle française, le fait qu'on a mis 400 millions pour des nouvelles, en plus, c'est-à-dire 1 milliard en tout, pour avoir de la billetterie électronique, etc. Il faut savoir que la pandémie n'a fait qu'accélérer des mutations qui étaient à l'oeuvre et nous encaissons un choc que nous aurions pu encaisser en quinze ans ou en vingt ans, nous l'encaissons en un an.

CHRISTOPHE BARBIER
Et on restera fidèle à l'intermittence, à ce système français si généreux mais si coûteux ?

ROSELYNE BACHELOT
Il est coûteux mais c'est un joyau. C'est une aide massive à la culture française. Il faut absolument le préserver et tout au long de cette crise, nous l'avons préservé et nous continuons à le préserver.

CHRISTOPHE BARBIER
Pour les images, la chronologie des médias est en train de bouger, c'est-à-dire le passage du cinéma au DVD et au petit écran. Est-ce que vous allez accélérer encore ? Est-ce qu'on n'est pas en train de consacrer la victoire des plateformes ?

ROSELYNE BACHELOT
Non. Alors peut-être un mot sur la chronologie des médias parce que c'est…

CHRISTOPHE BARBIER
C'est compliqué.

ROSELYNE BACHELOT
C'est compliqué mais c'est une spécificité française qui fait un calendrier avec lequel vous avez accès sur les différents médias. Pendant quatre mois, les salles de cinéma ont exclusivement la possibilité de diffuser des films. Ça, on le garde. C'est absolument indispensable de sauvegarder cette spécificité de la salle de cinéma. C'est, avec les bibliothèques, le premier site culturel de la France. Tiens, au passage, il est sorti mercredi « Une jeune fille qui va bien » de Sandrine KIBERLAIN. Surtout vous ne le ratez pas ! C'est formidable.

CHRISTOPHE BARBIER
Allez, votre recommandation de la semaine. On ira.

ROSELYNE BACHELOT
Ça et le 77ème anniversaire, il y a une sorte de cohérence.

CHRISTOPHE BARBIER
Donc cinéma, quatre mois. Après ?

ROSELYNE BACHELOT
Après donc, c'étaient les chaînes payantes à huit mois, elles avancent à six mois. Ensuite les salles de cinéma de vingt-deux à trente-six mois peuvent diffuser des films. Mais les plateformes étaient derrière les salles de cinéma après trente-six mois. À partir du moment où nous leur demandons, et c'est ça l'originalité : nous leur demandons de financer le cinéma français et l'audiovisuel français. C'est 300 millions d'euros parce qu'on leur demande, non pas 20 % de leur chiffre d'affaires, de leurs bénéfices, on leur demande 20 % de leur chiffre d'affaires.

CHRISTOPHE BARBIER
Donc c'est du gagnant-gagnant.

ROSELYNE BACHELOT
C'est du gagnant-gagnant. Elles gagnent du temps. Elles sont quand même à quinze ou dix-sept mois selon les accords qu'elles passent donc elles préservent complètement et les chaînes payantes et les salles de cinéma.

CHRISTOPHE BARBIER
Dans le débat présidentiel, Eric ZEMMOUR et Marine LE PEN proposent, promettent de privatiser une partie de l'audiovisuel public. Est-ce que vous recommanderez la même chose au candidat MACRON ?

ROSELYNE BACHELOT
Absolument pas !

CHRISTOPHE BARBIER
On n'y touche pas.

ROSELYNE BACHELOT
On n'y touche absolument pas. Préserver l'audiovisuel public, qui là aussi dans tous les pays démocratiques du monde – européens, je parle des pays européens - il y a un audiovisuel public qui est un facteur d'équilibre, qui est un facteur de financement de la création française et auquel les Français sont très attachés. Il y a 82 % des Français qui regardent les programmes de France Télévisions. C'est 50 millions des Français. Il y a 30 millions des Français qui écoutent l'audiovisuel radio donc véritablement c'est un joyau. On se demande quelle idée…

CHRISTOPHE BARBIER
Mais on peut mieux gérer.

ROSELYNE BACHELOT
Nous avons tout au long de ce quinquennat remis les choses d'aplomb, mais nous avons aussi fait en sorte que par exemple pour Culture Box de créer une chaîne culturelle qui a accompagné les Français à la fois sur les questions d'éducation, sur les questions de culture. Véritablement, penser qu'on va supprimer l'audiovisuel public est un facteur de désordre.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais est-ce qu'on peut penser supprimer la redevance et financer autrement l'audiovisuel public ?

ROSELYNE BACHELOT
D'abord je veux situer. La France a un niveau sur cet audiovisuel public, un niveau de redevance extrêmement bas. 138 euros par an, 88 euros dans l'Outre-mer. On peut le comparer avec des pays comme l'Allemagne ou le Royaume-Uni où on est à près de 200 euros et encore plus en Allemagne. Donc on a un niveau de redevance extrêmement bas et on signale que 25 % des Français détenteurs d'un poste de télévision ne paient pas la redevance parce qu'il y a un certain nombre de mécanismes sociaux. Alors c'est la raison pour laquelle j'ai demandé une étude approfondie, pour voir la façon dont on pourrait peut-être voir un autre financement. Mais attention ! Attention de ne pas avoir un budget de l'Etat, de budgétiser comme on dit le financement de l'audiovisuel public parce que ça peut entraîner un certain nombre de désordres.

CHRISTOPHE BARBIER
Un petit mot de René de OBALDIA, poème dramaturge formidable mort à 103 ans hier. Quelle vie, ça fait rêver.

ROSELYNE BACHELOT
J'aime beaucoup René de OBALDIA. Je me souviens évidemment, comme beaucoup de Français quand on pense René de OBALDIA, on pense à « Du vent dans les branches de sassafras ». J'avais vu avec Jean MARAIS, peut-être pense que c'était dans les années 80, « Du vent dans les branches de sassafras ». J'aime particulièrement cela. René de OBALDIA, c'est ce mélange d'une écriture extrêmement sophistiquée mais qui peut être extrêmement truculente. De Rabelais à Raymond QUENEAU, René de OBALDIA s'inscrit dans cette tradition. J'aime bien aussi quelquefois dire quelques gros mots.

CHRISTOPHE BARBIER
Roselyne BACHELOT, merci. Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 février 2022