Interview de M. François Braun, ministre de la Santé et de la Prévention à France Inter le 8 juillet 2022, sur la "Mission flash" sur les urgences et soins non programmés, le filtrage généralisé dans les services d'urgences et la dégradation de la situation à l'hôpital.

Texte intégral

CARINE BECARD
Bonjour François BRAUN.

FRANÇOIS BRAUN
Bonjour Madame BECARD.

CARINE BECARD
Merci d'avoir choisi France Inter pour votre première interview en tant que ministre de la Santé, on a, vous l'imaginez, en ce début d'été, beaucoup de questions à vous poser, parce que d'abord, eh bien les Français sont inquiets, inquiets de la situation qui se dégrade à l'hôpital, dans de très nombreux services d'urgences en particulier, le filtrage généralisé dans ces services d'urgences, que vous recommandez. Combien de temps, François BRAUN, est-ce qu'il peut durer ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors ce filtrage, comme vous dites, c'est en fait un objectif de mieux prendre en charge les patients, de les prendre en charge dans une filière de soins qui est plus adaptée à leur état, je pense que les Français comprendront que quand on a une angine c'est mieux d'aller voir son médecin généraliste que d'aller dans un service d'urgences, de la même façon si on a mal au genou depuis trois semaines, ça peut tout à fait attendre. Pourquoi cela ? Eh bien pour éviter la surcharge de nos services et que pour les personnes qui en ont vraiment besoin, qui ont vraiment besoin de, ce qu'on appelle le plateau technique, c'est-à-dire toute la spécialisation qu'il y a toujours des urgences, puissent y accéder beaucoup plus facilement et ne pas attendre.

CARINE BECARD
Mais ça, ça va durer juste l'été, ou à la rentrée ça continu ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors, toutes les mesures que nous proposons, dans les suites des recommandations de cette mission flash, toutes les mesures s'accompagnent d'une évaluation de leur efficacité pendant les 3 mois d'été, nous serons amenés, au cours de ces 3 mois, à vérifier l'efficacité de ces mesures, et puis effectivement, si elles fonctionnent, si ça marche, on les prolongera.

CARINE BECARD
Alors en fait, si ces services d'urgences sont obligés de fermer, il faut le dire, c'est parce qu'il manque des médecins, il manque des infirmiers, il manque des aides-soignants, c'est vrai qu'il y a eu beaucoup de départs de l'hôpital, beaucoup de postes sont aujourd'hui vacants, vous allez les remplacer quand et comment ?

FRANÇOIS BRAUN
Ce qu'il faut bien aussi comprendre c'est que les urgences sont un peu l'épicentre d'un problème qui est beaucoup plus général, on parle de crise des urgences, c'est facile, c'est réducteur, mais derrière il y a des difficultés en ville, il y a des facilités à l'hôpital, dans le reste de l'hôpital, et puis on parle des urgences, ça concerne aussi les maternités, ça concerne aussi la psychiatrie, il y a un malaise général au niveau de notre système de santé, au niveau de notre système de soins.

CARINE BECARD
Mais l'articulation entre la médecine de ville et l'hôpital, on va y revenir, pour l'instant vraiment le personnel, vous allez le chercher, vous allez le recruter où et comment ? A l'étranger ?

FRANÇOIS BRAUN
On va d'abord essayer, pendant ces 3 mois d'été, d'éviter que d'autres continuent à partir, je crois qu'il faut être raisonnable.

CARINE BECARD
On fait comment ?

FRANÇOIS BRAUN
Eh bien on renforce un petit peu les moyens, c'est-ce qu'on fait, financièrement aussi…

CARINE BECARD
On augmente les salaires ?

FRANÇOIS BRAUN
L'instruction va sortir cet après-midi ; on augmente, en tout cas on reconnaît la pénibilité de nuit pour l'instant, il y a une augmentation du point d'indice qui va arriver pour les fonctionnaires, qui concerne bien sûr…

CARINE BECARD
De combien ? Ah oui, de 3,5 %.

FRANÇOIS BRAUN
Voilà, qui concerne bien sûr la fonction publique hospitalière. Il faut aussi qu'on redonne du sens à notre métier - je dis notre, excusez-moi, mais…

CARINE BECARD
Vous avez raison, vous êtes médecin urgentiste.

FRANÇOIS BRAUN
Je suis encore complètement dedans ; notre métier, parce qu'il y a eu cette perte un petit peu, pendant la période Covid tout le monde était dirigé vers un même objectif, c'était clair, c'était simple, on revient à des tracasseries bureaucratiques, donc on va alléger ce poids bureaucratique au niveau de l'ensemble du système de santé, et au niveau de l'hôpital.

CARINE BECARD
S'il arrive un drame, François BRAUN, devant des urgences cet été, si une personne meurt pour non prise en charge, il y a beaucoup de médecins qui en parlent, qui sera responsable ?

FRANÇOIS BRAUN
Il n'y aura pas de non prise en charge, il n'y aura pas de non prise en charge, je crois qu'il y a eu beaucoup de choses fausses qui ont été dites quand on dit que notre mission flash recommandait de fermer les services d'urgences, non, les gens seront pris en charge, soit en téléphonant préalablement au SAMU, et c'est ce qu'on recommande, puisque ça va permettre d'orienter les gens vers une prise en charge adaptée, mais quand ils vont se présenter devant un service d'urgences ils vont être vus par un personnel paramédical, qui va pouvoir les orienter. Bien entendu, si c'est un cas qui nécessite une prise en charge nous avons nos équipes mobiles de réanimation, ces fameux SMUR, qui vont les prendre en charge à la porte de l'hôpital pour les soigner et les amener vers l'hôpital un peu plus loin, qui lui continuera la prise en charge.

CARINE BECARD
Donc il n'y aura pas de drames ?

FRANÇOIS BRAUN
C'est impossible de dire qu'il n'y aura pas de drames, il y en a, il y en a même quand les services d'urgences sont ouverts, malheureusement, mais en tout cas nous faisons tout ce qu'il faut, et avec les ARS je ré-insisterai, puisque je les réunis, tous les directeurs d'ARS aujourd'hui, pour que…

CARINE BECARD
Les Agences Régionales de Santé.

FRANÇOIS BRAUN
Les Agences Régionales de Santé, pour que ces prises en charge, la sécurité de nos concitoyens soit maintenue. Ma préoccupation c'est la sécurité de nos concitoyens, c'est la sécurité de nos soignants également.

CARINE BECARD
Alors, il faut recruter du personnel, on en a parlé, il faut aussi, dit-on, mieux articuler la médecine de ville, vous vouliez en parler, et l'hôpital, quelles sont vos solutions pour une meilleure coordination ?

FRANÇOIS BRAUN
Déjà c'est de se parler, ce que nous avons commencé à faire, et le fait que cette mission flash associe hospitaliers et libéraux est une chose importante, s'organiser, nos collègues libéraux se mettent en place au niveau des communautés professionnelles des territoires de santé, c'est un nom un petit peu barbare, mais pour dire que tous les professionnels de santé se mettent ensemble pour mieux prendre en charge les patients. C'est la régulation médicale, qui va permettre de mettre du liant dans tout ça, on a commencé avec le service d'accès aux soins, cette évolution du SAMU, sur 22 sites pilotes, qui fonctionne particulièrement bien, on voit bien qu'il faut faire tomber les barrières, il faut arrêter de raisonner… l'hôpital d'un côté, la ville de l'autre, dès la semaine prochaine je réunis les représentants des médecins, libéraux et hospitaliers, ensemble, c'est fini de voir les gens de façon séparée.

CARINE BECARD
Est-ce qu'une des solutions c'est d'obliger les jeunes médecins à s'installer là où personne n'a envie d'aller, est-ce que vous êtes d'accord avec ça vous ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors, l'obligation à l'installation est une problématique qui ressort régulièrement, ce que je peux dire c'est que ça ne marche pas, quand on regarde…

CARINE BECARD
Qu'est-ce qui ne marche pas, la liberté d'installation ?

FRANÇOIS BRAUN
L'obligation.

CARINE BECARD
L'obligation, pardon.

FRANÇOIS BRAUN
L'obligation, ça ne marche pas quand on regarde comment ça fonctionne dans d'autres pays qui l'ont testée…

CARINE BECARD
Donc vous voulez laisser la liberté.

FRANÇOIS BRAUN
La liberté d'installation est quelque chose effectivement qui est inhérente à un petit peu à notre métier de médecin, par contre, par contre, il faut mettre sur la table ce problème de responsabilité collective des professionnels de santé, ils y sont prêts…

CARINE BECARD
Non mais là c'est rejeter en fait la responsabilité, ce n'est pas vous ministre de la Santé qui allait décider, donc c'est toujours les jeunes médecins…

FRANÇOIS BRAUN
Non, je crois que…

CARINE BECARD
Qui vont continuer à aller là où il y a beaucoup d'autres médecins.

FRANÇOIS BRAUN
Alors, il y a l'obligation à l'installation, il y a le fait peut-être, peut-être, de mettre des freins à des installations dans des zones sur-denses, c'est tout l'objet de ce qu'on met en place, de ce qui va démarrer, cette concertation des parties prenantes de la santé, c'est d'aller chercher des solutions et de mettre tout le monde autour de la table pour les trouver. Il y a une chose sur laquelle je serai intransigeant, c'est que nous avons, allez, il faut dire le mot, nous avons des devoirs, nous professionnels de santé, sur les territoires, pour apporter des réponses aux besoins de santé de la population, ces devoirs nous devons les assumer collectivement, ça ne sert à rien de les faire reposer, ces obligations, par exemple sur les jeunes médecins, pourquoi plus les jeunes que les vieux, donc nous avons ce devoir et nous allons collectivement répondre à ce devoir pour nos concitoyens.

CARINE BECARD
François BRAUN, dans les grandes décisions qu'il va peut-être falloir prendre, est-ce que l'hôpital ira mieux quand sa doctrine financière, qui est beaucoup critiquée, aura changé, est-ce que vous serez le ministre de la Santé qui mettra fin à la tarification à l'activité, qui est beaucoup critiquée je le relis ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors, j'espère être le ministre de la Santé qui va porter une réforme de notre système de santé dans l'ensemble. Nous avons un système de santé aujourd'hui qui est construit, depuis des dizaines d'années, qui est construit sur l'offre de soins, on n'arrête pas de parler d'offre de soins, l'offre de soins c'est quoi ? Eh bien c'est essayer d'avoir une meilleure offre que le voisin, pour attirer plus de clients - vous savez, il y a des termes horribles, dont on parle à l'hôpital, on parle de parts de marché, c'est un terme que je ne supporte pas dans le monde de la santé…

CARINE BECARD
On est loin du service public quand on dit ça.

FRANÇOIS BRAUN
On est très très loin, du service à nos concitoyens, même plus que du service public, moi je veux que notre système de santé il évolue vers un système de santé qui répond aux besoins de santé de la population.

CARINE BECARD
Donc on arrête avec la tarification à l'activité ?

FRANÇOIS BRAUN
Non, la tarification à l'activité, de façon totale globale, elle est mauvaise, tout à l'activité ça ne marche pas parce qu'on cherche bien à faire plus d'activité que le voisin et donc on est dans cette logique d'offre, moi je veux une logique de réponse aux besoins de santé. Si on prend par exemple la réforme de la tarification des urgences, sujet que je connais encore un petit peu, on a une tarification maintenant qui est mixte, une tarification qu'on appelle « populationnelle », qui répond aux besoins de santé de la population, qui est majoritaire, une part de tarification à l'activité, ce qui reste normal, et surtout une part de tarification à la qualité et la pertinence des actes.

CARINE BECARD
Alors je voudrais qu'on parle aussi de l'épidémie de Covid, avec plus de 160.000 nouveaux cas par jour, à peu près, la Première ministre, Elisabeth BORNE, a demandé mercredi à chacun d'entre nous, je la cite, « d'être plus vigilant. » Comme recommandation ça vous semble suffisant ou pas ?

FRANÇOIS BRAUN
Je crois que nous avons pris le parti pris de demander la responsabilité de nos concitoyens plus que la contrainte et c'est une bonne chose, il va falloir…

CARINE BECARD
C'est une bonne chose ?

FRANÇOIS BRAUN
Oui. Nous sommes à la septième vague actuellement, il y en aura une huitième, il y en aura probablement une neuvième, c'est ce que nous disent les experts scientifiques, il faut qu'on apprenne à vivre avec ce virus, vivre avec ce virus c'est reprendre les gestes réflexes, les bons gestes, les bons gestes c'est le lavage de mains, c'est le gel hydro-alcoolique, les bons gestes c'est le port du masque, quand on est dans des lieux bondés, et particulièrement je demande aux Français, là pour ce jour de grands départs en vacances, de mettre le masque dans les trains, de mettre les bus, de mettre le masque dans tous les endroits où on est un peu les uns sur les autres.

CARINE BECARD
Et le masque obligatoire ça ne marche pas dans certains cas particuliers comme ça ?

FRANÇOIS BRAUN
Je crois que depuis deux ans et demi nos concitoyens ont un peu appris ce que c'était quand même, maintenant le coronavirus, ils savent quels sont les bons gestes, je crois qu'il faut être… il faut miser, en tout cas moi je veux miser sur la responsabilité, je vous le disais tout à l'heure, de mes collègues des professions de santé, mais aussi de nos concitoyens.

CARINE BECARD
Merci François BRAUN, merci infiniment, je vous souhaite une excellente journée.

FRANÇOIS BRAUN
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 juillet 2022