Entretien de Mme Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec LCI le 8 septembre 2022, sur le décès de Sa Majesté la Reine Elizabeth II.

Texte intégral

Q - Alors nous sommes avec Catherine Colonna, la ministre des affaires étrangères, qui nous répond sur LCI. On vous en remercie infiniment, Madame la Ministre, d'autant plus que vous répondez un peu à double titre, puisque à la fois ministre, et avant vous étiez ambassadrice de France au Royaume-Uni. On imagine donc que vous avez rencontré la Reine, vous allez partager cette expérience avec nous. Et d'abord, donnez-nous votre premier sentiment, ce soir, au nom de la France.

R - Je crois que comme tous les Britanniques, mais bien au-delà des Britanniques tous les Français, j'en suis sûre, on est ce soir particulièrement émus, tristes, on a de la peine. La Reine Elizabeth a été un personnage extraordinaire, qui incarnait son pays, qui a fait tenir son peuple, qui a toujours fait passer le sens du devoir avant tout, et qui l'a fait d'une manière irréprochable. Donc je ne vous cache pas que je suis émue en vous parlant ce soir.

Q - Vous avez donc présenté vos lettres de créance, de la même façon que Jean-Pierre Jouyet qui était sur notre plateau tout à l'heure, et qui nous racontait cette cérémonie. Vous vous en souvenez donc, vous avez eu des contacts avec le palais, avec Buckingham Palace, avec la Reine. Quels souvenirs gardez-vous ?

R - Ce sont des cérémonies qui sont à la fois très formelles, très protocolaires, dans un cadre splendide et avec une entrée en matière qui est longuement préparée, et qui ont touché chacun d'entre nous, je pense, chacun des ambassadeurs - et des ambassadrices - qui ont eu la chance de lui remettre personnellement leurs lettres de créance, parce que la Reine avait un côté très vivant, pétillant, passionnée par ce qu'elle faisait, tout à fait au courant de nos relations. C'était quelqu'un d'ailleurs qui connaissait très bien la France, qui y a fait à titre privé, comme dans des visites officielles ou des visites d'Etat, de très nombreux séjours, qui parlait remarquablement le français, même si on s'exprimait à Sa Majesté bien sûr en anglais, et qui avait, malgré son âge, qui avait gardé une vivacité, un regard pétillant, une curiosité sur les choses. J'ai beaucoup d'admiration pour elle, et je crois que tous ceux qui ont pu l'approcher, qui ont eu cette chance, partagent cette admiration.

Q - Alors, Catherine Colonna, tout à l'heure Jean-Pierre Jouyet nous a raconté une petite anecdote : au moment de la remise des lettres de créance, la Reine a dit à la femme de Jean-Pierre Jouyet " je suis désolée que vous soyez à côté de Lexington, à cause du bruit des hélicoptères ". Est-ce que vous aussi, vous avez eu droit, si j'ose dire, pour détendre un peu l'atmosphère à un petit trait d'esprit comme ça, à un petit trait d'humour ?

R - Beaucoup de traits d'humour. J'ai une variante de cette histoire, parce qu'elle m'a dit qu'elle espérait qu'elle ne me dérangeait pas lorsqu'elle arrivait en hélicoptère derrière la Résidence, puisqu'en effet ce grand champ qui est utilisé par la famille royale pour ses déplacements en hélicoptère est juste derrière la Résidence. Mais bien qu'on ne raconte pas ses entretiens avec Sa Majesté la Reine, j'ai une autre petite anecdote quand je lui ai été présentée, dans je lui ai remis mes lettres de créance. Elle m'a bien sûr demandé depuis combien de temps j'étais arrivée, formule classique, et je lui dis "trois mois", puisque cela faisait effectivement trois mois "et depuis trois mois j'essaie de comprendre ce que souhaitent les Britanniques, dans nos relations et dans leurs relations avec le monde". Elle a eu un sourire malicieux, je le qualifie respectueusement de malicieux, en disant "hum, nous aussi, nous essayons de comprendre". Je crois qu'il y avait beaucoup d'allusions et beaucoup de bon sens derrière cette remarque.

Q - La question qui se pose ce soir, c'est évidemment la Reine, et pas le Premier ministre, enfin elle n'était pas en pouvoir exécutif, c'est une monarchie constitutionnelle, donc elle n'avait pas de rôle politique à proprement parler, mais qu'est-ce que ça va changer ? Est-ce que ça va changer quelque chose dans les relations avec la France ?

R - Ça peut changer des choses, parce que la longueur du règne de Sa Majesté Elizabeth II lui a permis vraiment d'exprimer l'affection, je crois, qu'elle portait à notre pays. Cela dit, nous changeons de règne, une page se tourne, une page importante aussi dans la relation entre nos deux pays, mais le Roi Charles, puisqu'il y a désormais un Roi Charles III, connaît très bien notre pays, il parle lui-même très bien français, il a noué avec le Président de la République, à plusieurs reprises, et encore il y a quelques mois, des liens personnels, des liens directs. Et je pense qu'au-delà de ce changement d'époque, de ce saut de règne, nous aurons d'excellentes relations avec le nouveau Souverain britannique, et espérons-le, aussi, avec la nation britannique et le peuple dont nous sommes toujours proches, et avec lesquels nous sommes amis.

Q - Juste avant vous, le correspondant du Time à Paris nous disait qu'il pouvait y avoir des craintes sur l'unité du royaume, parce qu'on sait qu'en ce moment la situation est difficile, là-bas, il y a des troubles sociaux, il y a un contexte politique difficile. Et les Britanniques ne sont finalement pas si monarchistes que cela. Est-ce que c'est une crainte que vous partagez ou pas ?

R - C'est une interrogation, mais je ne crois pas qu'il faille dire que ce soit une crainte. Je ne la pense pas fondée, de l'expérience qui est la mienne. J'ai passé deux ans et demi, c'est peu, mais suffisamment pour observer tout de même un pays, son peuple, son système et sa mentalité. La Reine, et sans doute le Roi incarnent la nation, incarnent l'unité de la nation. Et tous les Britanniques y sont attachés, qu'ils soient monarchistes ou pas. C'est une alchimie particulière que cette incarnation d'un peuple et d'une nation par son souverain. Nous avons un régime différent, mais c'est une chose qui est profondément britannique et à laquelle tous les Britanniques sont attachés. Je vous assure.

Q - Merci beaucoup, Catherine Colonna, d'avoir été en direct avec nous.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 septembre 2022