Entretien de Mme Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec RMC le 9 septembre 2022, sur le décès de Sa Majesté la Reine Elizabeth II.

Texte intégral


Q - Bonjour Catherine Colonna. Merci d'être avec nous ce matin. Vous êtes ministre des Affaires étrangères et avant ça, vous étiez ambassadrice de France à Londres. Et c'est à ce double titre que je suis très heureuse de vous recevoir ce matin et de vous donner la parole dans cette édition spéciale. La peine des Anglais est partagée particulièrement par la France et par les Français. Elle représentait aussi quelque chose pour nous.

R - C'est vrai, je crois que tout le monde ressent de l'émotion. Le Royaume-Uni évidemment, vous avez vu que c'est un choc pour ce pays, réellement, profond, mais bien au-delà du Royaume-Uni, et notamment en France, on partage la peine des Britanniques et on ressent nous-mêmes de la peine. Je dois vous dire qu'hier, quand j'ai appris son décès, moi-même j'ai eu vraiment beaucoup d'émotion.

Q - Beaucoup d'émotion parce qu'elle incarnait cette continuité, cette durée. Catherine Colonna, vous l'avez vous-même rencontrée, puisqu'étant ambassadrice de France en Grande-Bretagne, vous avez eu à lui présenter vos lettres de créance. Quand on rencontre la Reine, qu'est-ce qu'on ressent ?

R - Oui, j'ai eu la chance d'être l'ambassadrice de France au Royaume-Uni, et donc de présenter mes lettres de créance à la Reine, mais aussi de la voir dans quelques autres occasions officielles. On ressent une grande admiration, un grand respect, et je le dis vraiment sincèrement. Il y a un protocole qui est majestueux, et il le faut, et puis on est introduit auprès de la Reine, qui pourtant vous reçoit avec beaucoup d'humanité, de vivacité, d'intelligence dans le regard. Mais surtout, quand on regarde sa vie, son sens du devoir tout au long de sa vie, l'amour qu'elle a porté à son pays, on a une admiration pour une très grande dame qui a été une très grande reine, qui a incarné la Nation et qui l'a fait avec à la fois grâce, autorité, sérieux, constance, sourire et humour.

Q - Tous ces mots qui sont évidemment des grandes valeurs, et vous le disiez à l'instant, une très longue continuité qui a aussi incarné une forme de stabilité du monde, et là pour le coup, c'est à la ministre des Affaires étrangères de la France que je m'adresse. Est-ce que cette page qui se tourne, cette autre qui s'ouvre est forcément un moment... même s'il y a une continuité dans la royauté en Angleterre, c'est aussi une page d'incertitude, c'est-à-dire qu'elle a pu incarner cette stabilité. Est-ce qu'il y aura peut-être un moment de fragilité avec son décès ?

R - C'est une question que beaucoup se posent et il est vrai que la longueur du règne de Sa Majesté Elisabeth II qui est inégalée, 70 ans de règne et une vie de 96 ans - ses premières apparitions publiques ont commencé même avant qu'elle ne fût reine, puisque dès 1940, elle avait pris la parole pour rassurer les jeunes filles britanniques en plein milieu du Blitz, cette durée extraordinaire du règne conduit à se poser des questions sur la suite parce qu'elle a traversé toutes les épreuves du siècle : la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, la construction de l'Union européenne ; elle a inauguré le tunnel sous la Manche, et puis elle a poursuivi avec de nombreuses visites dans le monde entier, mais aussi de très nombreuses visites en France. Alors oui, c'est une page qui se tourne ; c'est un pan de l'histoire avec un grand H qui disparaît, mais il y a, vous l'avez dit, une continuité. Et ce qu'incarne le monarque pour les Britanniques, c'est vraiment le peuple, la Nation ; il y a une alchimie très particulière. Et n'oubliez pas que le prince Charles, qui est devenu le roi Charles III, a été éduqué, élevé dans cette perspective ; il a observé les choses depuis longtemps ; il a appris également à se faire mieux comprendre, connaître.

Q - Et précisément, sur le prince qu'on doit désormais appeler le roi Charles III, Catherine Colonna, Charles avait rencontré le président Emmanuel Macron. Les deux hommes se connaissent.

R - Plus que ça, ils se connaissent même très bien, puisque le Président Emmanuel Macron était venu le 18 juin 2020 à Londres pour les cérémonies...

Q - Alors que vous étiez ambassadrice vous-même...

R - ... les cérémonies pour le 80e anniversaire de l'appel du général de Gaulle. Et c'est le prince Charles alors qui l'avait reçu : ils ont eu un long entretien ; ils ont parlé beaucoup environnement, vous savez que c'est l'une des passions et l'un des vrais engagements du prince Charles. Et puis ils avaient présidé ensemble cette cérémonie. Ils se sont revus ensuite, et ils ont notamment, par exemple à Glasgow, à la fin de l'année dernière lors de la COP 26, présidé ensemble une séance de travail sur ces questions.

Q - Ça laisse entendre un rapprochement ? On sait qu'en ce moment, les relations...

R - Ils échangent régulièrement et je crois que la continuité sera là aussi dans les relations entre les deux chefs d'Etat.

Q - Comment est-ce que vous qualifieriez les relations franco-britanniques, et qu'est-ce que vous espérez de la page qui s'ouvre maintenant ?

R - Contrairement à certaines personnes, je n'ai aucune difficulté à qualifier ces relations d'amicales. Nous sommes deux Nations amies, deux peuples amis, avec une histoire longue mais aussi deux puissances dans le monde qui ont beaucoup en commun : leurs valeurs démocratiques, leur attachement à la paix et la stabilité. Nous faisons beaucoup ensemble, au-delà des questions parfois techniques. Et puis ne vous trompez pas, il ne faut pas caricaturer la relation franco-britannique : il y a parfois des points de vue différents sur des dossiers techniques ou sur des sujets importants comme les questions européennes après le Brexit, nous n'avons pas le même point de vue, c'est clair. Néanmoins, ce sont des pays qui coopèrent, qui sont deux piliers solides dans le monde, qui ont je vous l'ai dit, les mêmes valeurs, qui font beaucoup de choses ensemble pour la sécurité et la défense. Nous sommes ensemble pour aider l'Ukraine, aux côtés de l'Ukraine ; nous avons travaillé ensemble pour l'environnement et pour le climat... Donc il y a, au-delà des péripéties ou des divergences, je peux employer le mot, une vraie solidité et une vraie alliance entre nos deux pays.

Q - Si je vous ai posé la question, c'est qu'évidemment la nouvelle... alors toute nouvelle Première ministre puisque c'est d'ailleurs la dernière image que l'on a de la Reine, quand elle a accueilli Liz Truss là-bas à Balmoral ; Liz Truss n'a pas même envie de dire que nous sommes ses amis - vous avez qualifié la relation d'amicale - elle-même, quand on l'interroge sur Emmanuel Macron, a cette réponse assez énigmatique en disant "je ne sais pas encore s'il sera vraiment mon ami".

R - J'avais essayé d'être diplomate en disant que si certains ou certaines avaient pu hésiter... moi je n'ai pas d'hésitation à dire que la France et le Royaume-Uni sont deux Nations amies.

Q - Et c'est à elle évidemment que vous pensiez donc Catherine Colonna...

R - Je crois que ça pouvait être à elle, mais qu'il ne faut pas hésiter, nous sommes amis et ce type de réponse ne sera pas le mien.

Q - Et justement, c'est important aussi d'être présent à l'hommage qui va être donc rendu à la Reine. Le Président s'y rendra j'imagine.

R - Je ne le sais pas encore parce que le protocole d'Etat n'a pas encore fixé l'ensemble des cérémonies pour les obsèques en particulier, mais traditionnellement, oui ça se passe à Westminster, et oui, les chefs d'Etat et de gouvernement seront invités, mais attendons de voir quels sont les détails et quel est le calendrier précis fixé par le protocole d'Etat.

Q - Le Président qui d'ailleurs, et je le précise, s'exprimera tout à l'heure à 10h30, sur la Reine. Ça arrive dans un contexte évidemment particulier, économique là pour le coup pour l'Angleterre ; on disait que l'arrivée de la nouvelle Première ministre... elle allait avoir beaucoup de travail sur un pays qui est en grande tension avec des prix de l'énergie qui ont explosé. On parle beaucoup en ce moment de notre solidarité avec l'Allemagne ; est-ce que malgré tout, ce moment d'émotion partagée peut aussi faire que, là on arrive à dépasser ce qui a été entraîné bien sûr par le Brexit ?

R - Bien sûr, bien sûr, c'est souhaitable, nous devons y travailler et nous appelons tous de nos voeux un nouveau départ dans les relations franco-britanniques qui doit pouvoir traiter les sujets que nous avons à traiter, y compris les sujets de désaccord, mais surtout permettre de voir plus loin et de construire ensemble un monde plus pacifique, et où nous sommes solidaires, car nous sommes tous, tous dans la même aventure et qu'il faut réagir ensemble...

Q - Absolument solidaires, et de ce point de vue-là, ça va au au-delà de la question des limites de l'Union européenne...

R - Bien évidemment.

Q - ... au sens strict. Catherine Colonna, on vous sent d'ailleurs vraiment dans cette volonté, et j'imagine que le fait d'avoir été ambassadrice de France à Londres renforce encore ce sentiment de très grande proximité sur laquelle vous insistez ce matin. C'est d'autant plus frappant que depuis hier soir, je le disais, la peine est vraiment partagée par les Français qui sont très attachés à la figure de la reine. Pour un peuple si républicain qui aime tant dire qu'il a coupé la tête du roi, c'est assez paradoxal.

R - C'est paradoxal, et je dois vous dire que moi-même, même si je n'aime pas parler de moi, je sers la République, je crois être profondément républicaine et je ne vous cache pas ni l'émotion que j'ai ressentie en présentant mes lettres de créance à la Reine, en la voyant en d'autres occasions, ni celle que j'ai ressentie hier à l'annonce de son décès. Il y a quelque chose qui a été absolument remarquable dans la vie de cette femme et qui mérite notre respect et notre admiration. Je vous l'ai dit, son sens du devoir, assorti à une humanité particulière et à, je crois, l'amour des autres, allié au sens du devoir, c'est un mélange qui est rare, c'est un mélange qui est une inspiration pour tous pour ne pas dire un modèle, et je veux dire qu'elle a été à la hauteur du rôle. Et quel rôle elle a joué !

Q - Et on vous sent particulièrement émue sur ce point-là et sur l'image que vous avez de la Reine en tant que femme aussi et de femme d'Etat. Catherine Colonna, quand vous dites "son rôle", il a été aussi de dépasser les clivages, je pense notamment à la question du Brexit. Même si elle n'est pas rentrée à pieds joints dans la bataille, elle a exprimé un attachement à l'Europe extrêmement important et un lien avec la France très fort. Est-ce qu'on peut espérer cela également avec Charles III ?

R - Je le pense. La Reine connaissait très bien la France ; vous savez, elle est venue à titre officiel mais aussi à titre privé et y compris très jeune, très souvent dans des occasions officielles mais aussi en Normandie par exemple où elle se rendait parce qu'il lui arrivait d'acheter des chevaux dans des haras français, et le prince Charles lui-même qui connaît la France, qui parle également français, qui aime comme elle, notre pays, marquera - j'en suis absolument certaine - une vraie continuité dans ces relations d'Etat à Etat, transcendant parfois les difficultés politiques momentanées.

Q - Vous mentionniez d'ailleurs à l'instant les chevaux. Je voudrais qu'on termine sur une anecdote parce que vous avez été celle qui, au nom de la France, lui a offert un cheval, me semble-t-il, de la Garde républicaine.

R - C'est le président de la République qui lui a offert un cheval ; nous avions pu faire venir la Garde républicaine au mois de mai, au Royal Horse Show de Windsor, que la Reine ne manque jamais et qu'elle n'a pas manqué ; c'était pour le début des cérémonies du jubilé, du 70e anniversaire de son règne. Et donc la Garde républicaine était là et le Président a choisi d'offrir ensuite l'un des chevaux de la Garde qui avait été présent, à la Reine, qui l'a effectivement réceptionné. Mais vous savez c'était sa passion. Le Prince Philippe, c'était son amour mais je crois que les chevaux, c'était sa passion. Elle a monté jusqu'à l'âge de 93 ou 94 ans... début 2020, elle montait encore à cheval.

Q - Merveilleux souvenirs. Merci beaucoup d'avoir partagé non seulement vos souvenirs en tant qu'ancienne ambassadrice de France en Grande-Bretagne, Catherine Colonna, mais aujourd'hui, vous êtes aussi la voix de la diplomatie française, ministre des affaires étrangères. Merci d'avoir répondu à mes questions et d'avoir raconté tout cela ce matin sur RMC et RMC Story.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 septembre 2022