Entretien de Mme Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, avec France 24 le 10 septembre 2022, sur le décès de la reine d'Angleterre, la nouvelle Première ministre du Royaume-Uni et les questions énergétiques et politiques dans l'Union européenne .

Texte intégral


Q - Bonjour à tous. Merci de nous rejoindre pour la rentrée d'Ici l'Europe, rentrée européenne pour le moins anxiogène sur fond de guerre en Ukraine, flambée des prix, nécessité pour les Européens de resserrer les rangs alors que certains pays pourraient être tentés par l'extrême droite. Voilà pourquoi nous recevons aujourd'hui pour un premier tour d'horizon européen Laurence Boone, la nouvelle secrétaire d'Etat chargée de l'Europe du gouvernement, avec un profil d'ailleurs un peu inhabituel. Bonjour Madame Boone.

R - Bonjour.

Q - Avant votre arrivée au gouvernement, vous avez été l'économiste en chef, puis la secrétaire générale adjointe de l'OCDE, le club des démocraties libérales. Auparavant vous avez conseillé sur le plan économique et financier le président François Hollande. Economiste classée dans la famille des Keynésiens, vous avez aussi dans une première vie travaillé dans le secteur privé pour des grandes banques d'investissement : Barclays, Merrill Lynch et en 2019 vous apparaissez dans la liste des 50 Français et Françaises les plus influents du monde, un classement établi par le magazine Vanity Fair.

Q - Alors, parmi les personnalités les plus influentes au monde, bien sûr, on pense à la reine d'Angleterre qui s'est éteinte jeudi dans sa résidence de Balmoral. Le Royaume-Uni et le monde la pleurent. Qu'est-ce que vous, vous retiendriez finalement de cette personnalité, cette souveraine aux 70 ans de règne dans l'Histoire ?

R - À titre personnel comme vous le soulignez, j'ai passé 10 ans de ma vie en Angleterre et donc une certaine tristesse et beaucoup de sympathie pour le peuple à la fois britannique et du Commonwealth dans son ensemble. Ce qu'elle symbolise vraiment, je crois, c'est la force des institutions, la capacité d'une femme à rester la garante de l'unité de son pays, et au-delà de son pays, quel que soit le système politique, quels qu'aient été les aléas économiques et financiers du Royaume-Uni. Donc un énorme respect pour vraiment le dévouement de cette femme, de sa famille pour cette tâche. Et puis elle représente l'ancrage des institutions qui permet à des pays de traverser toutes les tempêtes et les moments heureux.

Q - Alors, avant de disparaître, cette garante des institutions comme vous le soulignez elle a pris le temps de nommer une autre femme Première ministre du Royaume-Uni : l'ultralibérale pro-Brexit Liz Truss. Celle qui se veut un peu la nouvelle Margaret Thatcher n'est pas tout à fait sûre d'être amie de la France. Elle a hésité sur le terme quand on lui a posé la question, c'était avant sa nomination. Vous attendez aujourd'hui un bras de fer avec elle sur la question du traité du divorce, du Brexit, et bien sûr sur la question des migrants qui transitent par Calais ?

R - Ecoutez, il y a deux choses. La première, il y a la femme en campagne et puis maintenant il y a la Première ministre qui vient de faire son gouvernement. Et Liz Truss, elle est confrontée aux mêmes problèmes que nous. La guerre que la Russie mène contre l'Ukraine et ses conséquences, et parmi les conséquences notamment l'explosion des factures énergétiques. Et moi, je voudrais retenir deux choses. Sur les factures énergétiques et la tension sociale qu'on comprend que ça crée, c'est la première action de son gouvernement. Donc vous voyez, elle est concernée par le bien-être de sa population, comme tout le monde. La deuxième chose, c'est face à la Russie, le Royaume-Uni est avec nous au sein du G7. Il est avec nous pour soutenir l'Ukraine militairement, économiquement, financièrement, et elle est aussi avec nous dans les sanctions contre la Russie et pour protéger les démocraties. Donc je crois qu'on va trouver des terrains d'entente.

Q - Le risque de récession augmente pour l'Union européenne. Selon la Commission, en raison de la flambée des prix, notamment évidemment des prix de l'énergie. Est-ce qu'on risque finalement une rentrée de grogne sociale partout en Europe, voire une contestation populaire, justement, des sanctions de l'Union européenne contre la Russie ?

R - C'est vrai qu'il y a un problème avec les prix de l'énergie qui touchent toutes les populations du continent européen. Maintenant on va remettre les choses dans le contexte. On a d'abord eu le Covid. Le Covid, la Chine a fermé et les prix des matières premières ont flambé. Et ensuite, la Russie qui attaque l'Ukraine militairement et qui crée une catastrophe humanitaire, et la Russie qui, en fait, attaque nos systèmes démocratiques en jouant avec le prix du gaz. Donc en fait, la Russie sait très bien ce qu'elle fait. Elle fait monter le prix du gaz, elle fait le yoyo avec les flux de gaz à travers Nord Stream pour nous pénaliser, pour faire plier nos populations et c'est vraiment une guerre de son autocratie contre nos démocraties. Et donc nous, qu'est-ce qu'on fait ? Nous, on va réagir à la fois pour la première des choses : c'est de protéger les populations puisqu'on veut gagner cette guerre démocratique. Et donc pour ça, il y a eu le bouclier sanitaire, il y a les prix du gaz et de l'électricité qui sont bloqués. Ensuite il y a eu une réaction en Européens pour s'assurer que tout le monde aient de l'énergie cet hiver, et puis une accélération de la transition énergétique pour sortir de cette dépendance vis-à-vis de la Russie.

Q - Les cours du gaz s'élevaient, fin août, à 15 fois à leur niveau d'avant la pandémie de Covid-19. Les ministres de l'énergie étaient réunis en sommet ce vendredi à Prague pour en débattre. Ursula von der Leyen présentera sa vision finalisée d'ailleurs mardi. À quoi servirait par exemple, pour nos téléspectateurs, un fameux plafonnement des prix du gaz et du pétrole contre évidemment lequel Moscou se récrie ?

R - Alors il vise à deux choses. La première c'est effectivement baisser les prix, et vous savez que les prix de l'électricité sont liés au prix du gaz en Europe. Donc si on arrive à plafonner les prix du gaz, on va aussi plafonner les prix de l'électricité. Et puis la deuxième chose, c'est de diminuer les revenus qui vont vers la Russie. Si on plafonne les prix du gaz russe, si on leur dit : puisque vous fait joujou avec le gaz, un jour où je vous en passe, un jour où je ne vous en passe pas, nous en fait on ne va payer que ça. Et du coup, on va les priver d'une manne financière. Ça, c'est vraiment l'objectif.

Q - L'Europe qui a réussi à mutualiser ses achats de vaccins, est-ce qu'elle pourrait le faire pour le gaz ? Est-ce que c'est une option ? Et si ce n'en est pas une, pourquoi n'est-elle pas à l'ordre du jour ?

R - Alors, c'est une option de les mutualiser. En fait, il y a une plateforme qui pour l'instant est volontaire d'achat commun de gaz. Et l'intérêt de cette plateforme d'achat commun, c'est que, comme pour les vaccins, si on est plus nombreux, on est plus fort et on peut négocier mieux à la fois le prix auquel on achète le gaz - et pas seulement avec la Russie mais aussi avec d'autres fournisseurs comme la Norvège ou l'Algérie - et les quantités. Donc oui, cette plateforme est discutée aujourd'hui avec dans l'objectif d'accroître notre pouvoir de négociation, à la fois sur les quantités et sur le prix du gaz. Et il y a des conseils des chefs d'Etat et de gouvernement en octobre, donc je pense que ça va aller très vite.

Q - Emmanuel Macron a fait sa rentrée en prédisant la fin de l'abondance. Cela a fait couler beaucoup d'encre. Les Vingt-sept doivent se préparer à réduire notamment leur consommation d'électricité de 5% lors des pics de consommation, ce qui coûte finalement le plus cher. Est-ce que vous êtes favorable à ce que cette finalement pénurie d'électricité organisée soit obligatoire ?

R - Je suis favorable à ce qu'on fasse tous des efforts. Je pense qu'il faut regarder l'objectif qu'on est en train d'essayer d'atteindre. L'objectif qu'on veut atteindre, c'est que tout le monde puisse utiliser de l'électricité pour cet hiver, et à un prix raisonnable. Pour faire ça, réduire la consommation c'est un des outils qu'on a. C'est réduire la consommation, c'est plafonner l'évolution du prix de l'électricité - ce que le gouvernement français fait - et c'est s'assurer qu'on aura du gaz à un prix raisonnable également puisqu'on en a besoin pour faire de l'électricité.

Q - Alors parmi les outils, il y a évidemment ce bouclier énergétique pour aider les ménages. Il faut le financer. Les pays européens, beaucoup d'entre eux sont déjà très endettés, d'où l'idée d'une taxe sur les superprofits. Le président Macron n'y était pas favorable ; finalement il s'en remet à la décision de Bruxelles. Ces superprofits, on ne sait pas toujours exactement ce que c'est, mais en gros, ce sont les énergéticiens qui ont gagné beaucoup d'argent parce que les prix du gaz et de l'électricité ont beaucoup augmenté. Sur le principe, en tant qu'économiste, est-ce que vous êtes favorable à cet impôt ?

R - Vous avez dit une phrase qui, à mon avis, est typique d'à quel point on se trompe de débat. Vous avez dit : on ne sait pas très bien ce que c'est. Mais c'est exactement ça. Alors, je vais vous répondre très simplement : il y a des pays pour lesquels c'est bien d'avoir une taxe sur les superprofits, parce qu'ils ont des entreprises productrices d'énergie qui font des superprofits.

Q - C'est le cas en France de TotalEnergies.

R - Total, on lui a déjà demandé de baisser ses prix. Je vous rappelle qu'on payait 2 euros le litre d'essence cet été et qu'on le paye 1,50. Pour moi, l'objectif c'est quoi ? L'objectif c'est que les consommateurs, les usagers, vous, moi et les entreprises, on ait de l'énergie cet hiver et à un prix raisonnable. C'est ça, l'objectif. Est-ce que ça, c'est le moyen d'atteindre l'objectif ? Non, pas toujours. Le meilleur moyen d'atteindre l'objectif, c'est de baisser les prix de production. Et ça c'est la mesure principale avec le mécanisme de compensation qui est sur la table. C'est que par la contribution qu'on va prélever sur tous les producteurs d'énergie - c'est ce qui est discuté aujourd'hui - on va pouvoir reverser cet argent aux usagers pour faire diminuer la facture énergétique. Je crois que ça doit être notre boussole.

Q - Parlons si vous le voulez bien, Laurence Boone, des Européens qui ne doivent absolument pas se diviser sur l'Ukraine. Garant longtemps de cette unité, le tandem franco-allemand, c'est un nouveau tandem. Olaf Scholz, c'est un chancelier qui a démarré son mandat un peu affaibli par les contradictions de sa propre coalition sur l'Ukraine, sa valse et ses hésitations personnelles. Et un peu idem pour Emmanuel Macron, on a envie de dire, avec une majorité toute relative. Est-ce qu'avec deux chefs d'Etat un peu affaiblis, la locomotive européenne, la fameuse locomotive du tandem franco-allemand, elle n'est pas sacrément affaiblie ?

R - Moi, j'aimerais bien que de temps en temps, on arrête de regarder le verre à moitié vide et qu'on regarde le verre à moitié plein. En fait il y a quoi ? Il y a deux chefs d'Etat qui sont élus et qui n'ont pas d'élection nationale pendant trois ans. Et ça, ça veut dire trois ans dans lesquels ils peuvent construire et amplifier le franco-allemand. On a ce sujet l'énergie, on a le sujet ukrainien, on a le sujet élargissement, on a le sujet Etat de droit. L'Etat de droit, c'est l'indépendance des juges, c'est les processus démocratiques qui fonctionnent, c'est la pluralité des médias, sur lesquels il faut qu'on travaille en Européens. On a des élections européennes, on a un chantier devant nous et deux chefs d'Etat, avec suffisamment de temps pour s'y attaquer. Moi, je trouve ça génial.

Q - Elections européennes en 2024, précisons pour nos téléspectateurs.

Q - Alors justement, vous évoquez l'élargissement. Il y a donc la première réunion de cette communauté politique européenne qui aura lieu début octobre, vous l'avez évoquée Laurence Boone. Les Balkans, le flanc Est seront invités à la table des discussions. Mais là-dessus, on voit justement qu'il y a une différence entre Berlin et Paris, avec un chancelier qui est très favorable à l'élargissement et il l'a rappelé récemment. En revanche, Emmanuel Macron reste sur la réserve là-dessus.

R - À nouveau, je pense que c'est n'est pas juste. C'est la France avec la présidence française de l'Union européenne qui a poussé pour que l'Ukraine ait le statut d'adhérents, pareil pour la Moldavie. Donc la France, non seulement n'est pas contre l'élargissement, mais elle agit en faveur de l'élargissement. Ça, c'est la première chose. Et la communauté politique européenne, c'est quoi ? C'est ancrer tous les pays qui sont au voisinage de l'Union européenne à l'Union européenne, tous ces pays, pour qu'on partage, pour qu'on fasse une vraie zone démocratique à nouveau qui puisse résister à l'impérialisme russe.

Q - Possible désunion des Vingt-sept, là pour le coup, du club européen. On constate une forte poussée de l'extrême-droite en Suède lors des élections du 11 septembre. Et en Italie, la néofasciste Giorgia Meloni est en tête des intentions de vote pour le scrutin du 25 septembre. Elle pourrait donc devenir cheffe de gouvernement, appuyée d'ailleurs sur deux partis qui sont plutôt pro-russes. Est-ce qu'il faut s'attendre, craindre un revirement diplomatique ?

R - Alors, je ne vais pas faire de prévisions politiques. Je crois que c'est encore plus difficile que les prévisions économiques. Je vais dire deux choses. Vous me parliez de l'Angleterre : on a vu en Angleterre des partis politiques de gauche, de droite, passer et repasser. Et l'amitié entre les peuples et tout ce qui nous unit a fait que cela a continué. C'est la même chose avec l'Italie : la société civile, le milieu économique et financier, les administrations travaillent ensemble depuis toujours. Je vous donne un exemple. Il y a une diplomate italienne au ministère que j'ai l'honneur de servir. Nous avons signé, l'Italie a signé l'Italie le traité du Quirinal qui est un traité qui consolide une structure, les relations entre l'Italie et la France à nouveau à tous les échelons. Les personnes, les citoyens, les administrations, le milieu des affaires. L'Italie fait partie, est un des pays fondateurs, avec la France, de l'Union européenne.

Q - Donc l'extrême droite au pouvoir, ça ne serait pas un énorme choc pour l'Union européenne ? À la tête du gouvernement, on parle bien.

R - Personne ne souhaite - en tous les cas je parle pour moi et pour le gouvernement - l'extrême droite au pouvoir. Ce que j'essaie de vous dire, parce qu'on parle d'Etat de droit, en général c'est très abstrait, c'est vraiment très abstrait : c'est les institutions. Les institutions italiennes et européennes sont solides. L'intérêt de l'Italie est de travailler avec la France et l'Europe, et l'intérêt de la France et de l'Europe est de travailler avec l'Italie. Et oui, il y aura des sujets délicats. Quand on parlera asile et migrations, bien sûr, on ne sera pas d'accord, mais on sait se parler et on a un cadre pour se parler.

Q - Une toute dernière une question très rapidement. Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, voulait que les sanctions contre trois oligarques russes soient levées. Finalement il a reculé. Est ce qu'il est aujourd'hui le cheval de Troie de Vladimir Poutine au sein de l'Union européenne et comment faut-il traiter avec lui ?

R - Je vous remercie parce que ça me donne l'occasion de parler de la Hongrie deux secondes. La Hongrie ne touche pas l'argent du plan de relance européen, et la Hongrie est dans un mécanisme qu'on appelle de conditionnalité. Pourquoi ? Parce qu'en Hongrie, les juges ne sont pas indépendants. Parce que la pluralité et l'indépendance des médias n'est pas respectée. Parce que le système institutionnel anticorruption, en gros de ne pas donner tous les contrats publics à la même entreprise avec laquelle vous êtes ami, n'est pas respecté. Et donc ça, ça veut dire quoi pour la Hongrie ? Ça veut dire qu'elle ne touche pas de sous des fonds de cohésion et elle ne touche pas de sous des plans de relance tant qu'elle n'améliore pas ses institutions. Et quand on parle de l'Etat de droit, c'est vraiment de ça dont on est en train de parler. Je vous raconte ça parce qu'on a des vrais leviers pour garantir l'Etat de droit à l'intérieur de l'Union, et ça rejoint les questions que vous m'avez posées précédemment. Evidemment, on voit que la Hongrie fait des efforts, elle fait beaucoup d'efforts. Elle a mis en place maintenant une agence anti-corruption, donc ce système fonctionne. Elle est en train de faire évoluer ses institutions pour les aligner sur l'Etat de droit.

Q - Pas Viktor Orban dans son discours.

R - Il a un discours qui est absolument inacceptable sur les races et sur les genres et c'est aussi pour ça qu'il a ces mécanismes. Mais ce que vous voyez, c'est qu'il est entré aujourd'hui au Conseil - enfin, sa ministre ou son ministre - est entré aujourd'hui au Conseil des ministres de l'énergie avec zéro a priori sur le gaz. C'est déjà un progrès et ça va continuer.

Q - Merci à vous en tout cas, Laurence Boone, d'avoir été notre invitée aujourd'hui. Merci à tous de nous avoir suivis.

Q - Merci, Laurence Boone, d'avoir répondu à notre invitation pour la rentrée d'Ici l'Europe.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 septembre 2022