Interview de M. François Braun, ministre de la Santé et de la Prévention à France Bleu Maine le 30 septembre 2022, sur le Conseil national de la Refondation consacré à la difficulté d'accès aux soins (déserts médicaux, fermeture des urgences...).

Texte intégral

JOURNALISTE
Yann LASTENNET, C'est l'une des préoccupations majeures des Français et des Sarthois.

YANN LASTENNET
L'accès aux soins entre déserts médicaux, fermeture des urgences, le système de santé est malade. C'est pour tenter de le remettre sur les rails que le Gouvernement lance le Conseil national de la refondation consacré à ces questions. Nous l'évoquons ce matin avec le ministre de la Santé. Bonjour François BRAUN.

FRANÇOIS BRAUN
Bonjour.

YANN LASTENNET
Merci d'avoir accepté l'invitation de France Bleu Maine. D'abord, pourquoi avoir choisi Le Mans pour organiser ce premier Conseil national de la refondation consacré, lundi, à la santé ?

FRANÇOIS BRAUN
La Sarthe est un département en difficulté par rapport aux déserts médicaux, par rapport aux difficultés d'accès aux soins. Et c'est aussi un département où il y a des initiatives remarquables comme les équipes paramédicales de médecine d'urgence, la mise en place du service d'accès aux soins, les CPTS. Donc, c'est exactement ce que je recherche c'est-à-dire des gens qui, face à des difficultés et des problèmes, ont commencé à mettre en place des solutions innovantes.

YANN LASTENNET
Vous allez débattre avec des citoyens, des associations, des politiques aussi. En attendant les conclusions de ce Conseil national de la refondation, il y a l'urgence. Une étude menée par l'association des maires ruraux, dévoilée ce matin par France Bleu, montre que dix millions de Français, essentiellement en zone rurale, bénéficient d'un accès aux soins inférieur à la moyenne. Rien qu'en Sarthe, il manque, selon l'association, 300 généralistes. Comment faire rapidement pour en attirer plus ?

FRANÇOIS BRAUN
Il faut d'abord dire la vérité aux Français. Faire croire que demain, on va pouvoir avoir des milliers de médecins généralistes en plus, c'est quelque part, de ne pas connaître la situation. Donc, il faut qu'on travaille déjà avec les gens qui sont en place, pour que dès demain, on puisse améliorer cet accès aux soins pour les gens qui n'ont pas de médecin traitant, en priorité. Pour cela, augmenter le temps médical, c'est-à-dire concentrer les professionnels de santé, les médecins sur le soin. Autoriser ce qu'on appelle « les délégations de tâches » c'est-à-dire des actes pour lesquels la plus value médicale n’est pas totalement, pas originale, mais en tout cas, n'est pas totalement assurée pour pouvoir laisser d'autres professionnels de santé, réaliser ces certains actes. Et puis, nous l'avons mis dans le programme de financement de la Sécurité sociale. La possibilité d'une quatrième année de médecine générale dans la formation des étudiants, en favorisant cette année dans des zones sous-dotées.

YANN LASTENNET
Est-ce qu'il y aura obligation pour ces jeunes médecins, justement, d'aller dans ces zones sous dotées, lors de cette quatrième année d'internat ?

FRANÇOIS BRAUN
L'obligation ne fonctionne pas. Ce n'est pas une question d'hommes ou de quoi que ce soit. Ça ne fonctionne pas parce qu'il y a tellement d'autres possibilités que si on veut chercher à obliger des jeunes médecins à s'installer à certains endroits, ils vont décider d'être salariés ailleurs. En tout cas, c'est ce qu’ils nous disent. Par contre, nous avons le devoir de mieux organiser des incitations, et puis surtout, de favoriser ces stages pendant leur formation de ces jeunes médecins dans des zones sous dotées, pour qu’ils apprennent à connaître cet exercice qui est un exercice exigeant, polyvalent.

YANN LASTENNET
Mais pourquoi, quand même, ne pas obliger ces jeunes médecins à exercer un certain nombre d'années dans des zones en tension ? On le fait bien, par exemple, pour les enseignants. Pourquoi ça ne marcherait pas pour les médecins ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors, pour les médecins, ça ne marche pas. Pour les enseignants, on fait toujours cette comparaison. Mais je me permets de vous rappeler qu’un médecin qui décide d'entrer dans la fonction publique hospitalière, c'est-à-dire aller à l'hôpital, comme un enseignant qui rentre dans la fonction publique de l'Éducation nationale. Mais il n'a pas le choix de son affectation, il va où il y a des postes vacants. Un enseignant qui déciderait de travailler dans le privé, il va aller choisir l'endroit où il veut travailler comme un médecin. Donc cette comparaison n'est pas très juste.

YANN LASTENNET
Pardon François BRAUN, mais les médecins libéraux bénéficient aussi d'aides publiques pour leur formation comme pour leur installation. Est-ce qu'il n'est pas normal qu’ils redonnent à l'Etat une partie justement de ce dont ils ont bénéficié ?

FRANÇOIS BRAUN
Ils bénéficient d'aides publiques pour leurs installations dès lors qu'ils s'installent dans une zone sous dotée pas quand ils s'installent dans une autre zone. Je crois qu’il ne faut pas …

YANN LASTENNET
Oui, mais il y a une partie de leurs études qui sont financés aussi, il y a quand même une participation de l'Etat.

FRANÇOIS BRAUN
Oui, comme les études universitaires de quasiment tous les Français. Ce qui fait la grande différence, par exemple, avec les Américains qui doivent financer leurs études et les coups de consultation aux Etats-Unis n'ont rien à voir. Je crois qu'il ne faut pas mélanger les choses. Il y a, d'un côté, la Sécurité sociale qui est un bien français collective qu'il faut à tout prix préserver et qui est essentielle, et puis, il y a à côté, une profession libérale qu'il faut fortement inciter à s'installer dans des zones où on en a besoin. C'est tout l'enjeu des discussions du CNR santé.

YANN LASTENNET
Parlons des incitations financières de médecins à l'installation dans les zones sous dotées. Il y a une affaire qui a beaucoup choqué ici en Sarthe - je sais pas si vous en avez entendu parler - c'est le départ d'un couple de médecins de Fresnay-sur-Sarthe une petite ville du nord du département, proches de la retraite, qui a choisi de partir, de s'installer dans le Cotentin, empochant au passage près de 100 000 euros de subventions - de l'argent public donc - pour se réinstaller, laissant au passage 2500 patients sans médecin traitant. Est-ce que vous trouvez ça normal ?

FRANÇOIS BRAUN
Et c'est l'exemple même effets un petit peu néfaste de l'obligation d'installation. Si vous obligez un jeune à s'installer pendant trois ans dans la Sarthe ou ailleurs, dans une zone difficile, il va venir trois ans, il va empocher, il va partir après. Et il ira dans une autre zone sous dotée. Donc, je crois que ce n'est absolument pas que ce que l'on cherche. Ce que l’on cherche c'est implanter durablement des professionnels de santé dans les secteurs. On cherche des médecins traitants, pas des médecins mercenaires et pour cela il y a des solutions rapides - je vous en ai détaillé quelques-unes - il y a des solutions à un plus moyen terme, des solutions à plus long terme et c'est ce que nous allons justement discuter dans le cadre de ce CNR santé dans la Sarthe.

YANN LASTENNET
L’une des pistes, c'est le développement de la télémédecine. Vous avez annoncé qu'à partir du 1er juin, les arrêts de travail en téléconsultation prescrit par un médecin autre que le médecin traitant ne seront plus remboursés. Or 100 000 Sarthois sont sans médecin traitant selon l'ARS, quasiment un sur 5. Comment font-ils pour avoir un arrêt de travail ?

FRANÇOIS BRAUN
La télémédecine est un outil essentiel maintenant dans la couverture médicale et dans la prise en charge. Ce que je condamne, ce sont les abus. Et ces abus, ils sont évidents. Un grand nombre de vos collègues nous montre depuis quelques jours dans les médias qu'il suffit de trois à cinq minutes pour avoir un arrêt de travail en téléconsultation sans être malade.

YANN LASTENNET
Mais l’immense majorité qui sont honnêtes et qui n'ont pas de médecin traitant, ils font comment ?

FRANÇOIS BRAUN
Alors ceux qui n'ont pas de médecin traitant ont probablement vu un médecin dans les douze mois précédents. Et c'est bien pour cela que si vous avez vu, si l'arrêt de travail est fait par un médecin que vous avez vu dans l'année précédente et d’ailleurs, il n’y aura pas de problème, ça continue à être pris en charge. Donc, je crois qu’il faut là aussi s'attaquer aux abus. Les abus sont inadmissibles parce qu'ils mettent à mal notre système de Sécurité sociale et son équilibre financier. Et c'est une mesure qui permet de lutter contre les abus mais qui n'empêche pas bien entendu nos concitoyens d'être pris en charge.

YANN LASTENNET
Très rapidement parce que le temps passe, François BRAUN. Parlons de l'hôpital en souffrance depuis des mois, les urgences des hôpitaux de proximité, Saint-Calais, Le Bailleul, la Ferté-Bernard ici dans la Sarthe connaissent des fermetures à répétition faute de médecins, d'infirmières, d'aides soignants. Est-ce que ça veut dire que ces petites structures sont condamnées à disparaître ?

FRANÇOIS BRAUN
Ces petites structures sont essentielles dans le tissu de réponse sanitaire sur l'ensemble de notre territoire. Ce qui a été travaillé lors du quinquennat précédent sur les hôpitaux de proximité montre bien l'attachement que nous avons au maintien de ces structures. Maintenant, vous dites que ça fait quelques mois que l'hôpital étant en difficulté, ça fait quelques dizaines d'années je crois que les choses sont est exacerbées dans l'exercice…

YANN LASTENNET
Est-ce que ça veut dire que ces structures vont disparaître, tout simplement, ces hôpitaux de proximité ?

FRANÇOIS BRAUN
L'enjeu du CNR santé, elles ne vont pas disparaître, d’ailleurs, qu'elles répondent à un besoin sur le territoire, c'est tout l'enjeu de cette refondation du système de santé. Arrêtez de se baser uniquement sur l'offre de soins c'est-à-dire mettre des établissements des soins du cabinet de consultation et là où il n'y en a pas forcément besoin, mais par contre, répondent aux besoins de santé sur les territoires, sur l'ensemble des territoires, c'est ça l'enjeu du CNR santé.

YANN LASTENNET
Qui se déroulera donc lundi au Mans pour sa première édition. Merci beaucoup François BRAUN ministre de la Santé d'avoir été l'invité de France Bleu Maine la bonne journée


source : Service d’information du Gouvernement, le 3 octobre 2022