Interview de Mme Olivia Grégoire, ministre chargée des PME, du commerce, de l'artisanat et du tourisme, à BFM Business le 6 octobre 2022, sur les conséquences de la crise énergétique pour les entreprises et les relations entre agriculteurs et grande distribution.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Nous sommes donc toujours en direct du Marché international de Rungis, avec la ministre des PME, du Commerce de l'Artisanat et du Tourisme, Olivia GREGOIRE, et le PDG de SEMMARIS, le marché de Rungis, qui nous accueille aujourd'hui notamment dans le cadre des entretiens. Bonjour Stéphane LAYANI.

STEPHANE LAYANI
Bonjour. CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci d'être là tous les deux. Alors, avec Laure on s'est beaucoup promenés ce matin dans les étals du marché, avec ses 13 000 salariés, 10 milliards de chiffre d'affaires, et on a entendu parler d'énergie, d'énergie, mais aussi d'énergie.

LAURE CLOSIER
Tout le temps, beaucoup, quasiment que de ça.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, Olivia GREGOIRE, qu’est-ce que, concrètement, on peut dire ce matin à tous ceux qui sont ici, parce que leurs factures explosent, on a vu des coopératives agricoles dont la facture a été multipliée par 10, par 20, qui sont désemparées, et quand on leur parle de sobriété, ils nous disent : la sobriété, ont fait déjà le maximum, on ne peut pas, les entrepôts où Laure était pendant plusieurs minutes…

LAURE CLOSIER
Certains le prennent mal le qualificatif de sobriété…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
… à 6°.

LAURE CLOSIER
Certains disent : nous on pilote nos coûts, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? J'ai un entrepôt à 6°, je ne vais pas le mettre à 12, et la sobriété c'est déjà la gestion du quotidien. Il y a franchement de l'inquiétude ce matin Olivia GREGOIRE.

OLIVIA GREGOIRE
Que la sobriété soit devenue, comme vous le dites, un enjeu du quotidien et de pilotage de coûts, c'est une très bonne nouvelle, je ne suis pas sûre que cela était le cas pour tous, partout, l'an dernier où il y a encore 2 ans. Donc c'est un moment difficile. Evidemment, la ministre des entreprises que je suis, ne peut que compatir. On accueille énormément d'entreprises à Bercy, on échange énormément, et on travaille sur tous les fronts. Vous m'avez posé une question très concrète Christophe JAKUBYSZYN " qu'est-ce que concrètement nous faisons " ? Je vais vous répondre très concrètement. Il y a différents types d'entreprises, il y a différents types de problèmes, il y a une réalité qui est que cette situation elle est quand même absolument inédite, et j'ai à cœur de le rappeler ce matin. Ce n’est pas anormal qu’il y ait de l'angoisse, qu’il y ait de la préoccupation. On est en réalité face à une situation absolument exceptionnelle, que nous n'avons pas connue depuis 50 ans. Je pense qu'on ne le dit pas assez. Depuis le dernier choc pétrolier, nous n'avons pas connu la volatilité que nous connaissons sur les cours en ce moment. Le gouvernement depuis plus d'un an agit, l'an dernier déjà Bruno LE MAIRE a demandé à la Commission européenne le découplage du prix du gaz et de l'électricité. Ça paraît technique, mais c'est essentiel…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Certains pays l’ont obtenu, comme l'Espagne ou le Portugal.

OLIVIA GREGOIRE
Alors, je déroule 2 secondes et je vais vous dire pourquoi on essaie de faire comme l'Espagne et le Portugal, avec une réalité qui est très différente. Il ne vous a pas échappé que la France et l'Allemagne sont beaucoup plus au coeur de l'Europe géographiquement, que la péninsule ibérique, qui en fait se comporte en matière énergétique comme une île, beaucoup plus facilement, et donc elle a eu plus de facilité à obtenir ça. C'est pas parce qu'on ne l'a pas obtenu, qu'on ne va pas à l’obtenir.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Eh bien oui.

OLIVIA GREGOIRE
Bruno LE MAIRE était à Bruxelles vendredi dernier, il y a un Conseil ce vendredi, il y a un autre Conseil sur l'énergie, c'est important de le dire, avec Agnès PANNIER-RUNACHER, pour essayer d'embarquer les membres, les Etats membres européens, sur ce découplage qui produirait un effet prix immédiat et ferait baisser le coût de l'énergie. On travaille sur le volet européen, il y a des décisions qui ont été prises. Alors, je sais que vous allez me dire qu’il faut que je me dépêche dans la réponse. Le problème c'est que la situation elle est compliquée, et donc à situation compliquée, il y a deux options, langue de bois ou prendre deux, trois minutes pour expliquer…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On prend deux minutes. Allez, on prend deux minutes.

OLIVIA GREGOIRE
Je vous remercie. Deuxièmement, pour les toutes petites entreprises, et c’est très important, elles sont dans la chaîne de valeur ici à Rungis, je pense aux tout petits producteurs, je pense aux indépendants, je pense aux TPE. Il y a en France…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C’est des entreprises qui par exemple n'ont pas accès à cette fameuse enveloppe de 3 milliards, européenne, ils ne sont pas dans les critères.

OLIVIA GREGOIRE
Alors, les petites entreprises françaises, au nombre d'un million et demi d'entre elles, les toutes petites entreprises, moins de 10 salariés, moins de 2 millions d'euros, peuvent bénéficier de ce qu'on appelle le TRV, Tarif Réglementé de Vente, qui leur permet d'avoir le bouclier tarifaire.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et les autres, celles qui sont au-dessus ?

OLIVIA GREGOIRE
Alors, je veux bien qu'on soit toujours sûr " et les autres ? ", je vais détailler  " et les autres ", je vous parle quand même d'un million et demi de TPE au moment où on se parle, qui en bénéficient. Il s'avère qu'il y a 3 millions de TPE dans le pays. Vous me direz : pourquoi le million et demi n'est pas allé chercher ce TRV TPE ? Message ce matin : vous êtes une toute petite boîte, appelez votre fournisseur d'énergie, vous êtes pour la plupart éligibles au TRV TPE. Il y a l’aide, ensuite, dont vous venez de parler…

LAURE CLOSIER
La réponse, ils répondent à ça, ils disent : c’est trop compliqué, on ne peut pas aller chercher l’aide, on n'y arrivera pas…

OLIVIA GREGOIRE
Non, vous mélangez, avec tout le respect immense que j’ai pour vous, vous mélangez deux dispositifs, si je puis me permettre.

LAURE CLOSIER
Non, je vous dis que les PME nous disent, elles, qu’elles n’arrivent pas à…

OLIVIA GREGOIRE
Non, madame, je vous parle des TPE, déjà, pas des PME, donc on parle des moins 10, 2 millions. J'arrive sur les PME. Sur les TPE, il suffit d'appeler son fournisseur d'énergie, je ne vous parle pas des aides de 3 milliards, je vous parle ici d'un coup de fil à votre fournisseur d'énergie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Pour exiger le tarif réglementé.

OLIVIA GREGOIRE
… pour demander le TRV TPE, c'est très important. Point deux, vous êtes une TPE, plus de 10 salariés et vous faites plus de 2 millions d'euros de chiffre d'affaires. Vous devez pouvoir rentrer dans les aides. Il y a trois types d'aides qui vous permettent d'avoir soit 2 millions, soit 25 millions, soit 50 millions d'euros d'aides. Oui, elles étaient trop compliquées, on les a simplifiées. Le décret est paru la semaine dernière et nous avons simplifié les choses. On voit les fournisseurs, comme les PME, et les entreprises, toutes les semaines, quasiment tous les jours à Bercy. On est encore en train de simplifier, parce qu'effectivement il y a encore des critères un peu trop compliqués, on est en train de travailler avec les syndicats pour les simplifier, en même temps on cherche à doubler les aides, 4 millions, 50 millions, 100 millions, c'est une information que nous avons annoncée hier. Hier, et j'en termine, nous avons annoncé avec les fournisseurs d'énergie, que nous avons mis sous tension à Bercy, deux mesures majeures qui vont améliorer la situation dans les jours qui viennent. Premièrement, nous plafonnons au niveau européen le prix du kilowattheure à 180 € par kilowattheure.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça, ce n’est pas acté encore, il faut l’accord de tout le monde.

OLIVIA GREGOIRE
C’est acté, ça a été décidé…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
La Commission l’a proposé, oui.

OLIVIA GREGOIRE
Ça a été décidé, nous l'activons en France, ça a été annoncé par conférence de Presse hier par Bruno LE MAIRE et Agnès PANNIER-RUNACHER. Tous les fournisseurs d'énergie qui vendent le kilowattheure plus cher, 500, 600 €, se verront capter la rente différentielle entre le 500 € qu'ils affichent et le 180….

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et c’est le gouvernement qui récupère la différence.

OLIVIA GREGOIRE
Alors, ce n’est pas tant le gouvernement que l'Etat, et l'Etat récupère, mais je vous rassure, pour redistribuer aux entreprises.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Comment ?

OLIVIA GREGOIRE
Pour augmenter le paquet de 3 milliards…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Comment vous allez redistribuer justement ce que vous allez récupérer auprès des…

OLIVIA GREGOIRE
Nous sommes en train en ce moment de regarder, on vient d'en parler, les seuils, les critères. Quand les critères sont un peu trop compliqués, il faut les simplifier, ça a un effet. Vous faites rentrer plus d'entreprises dans le dispositif, ça coûtera donc peut-être plus cher que 3 milliards, l'argent qu'on va capter va venir aider les PME qui vont pouvoir bénéficier du dispositif simplifié. Dernière chose et non des moindres, ça n'a jamais été fait dans l'histoire économique française. C'est quand même important de le rappeler. L'Etat se porte garantie des factures pour les entreprises qui ont des difficultés à obtenir un contrat. L'Etat se porte en contre-garantie bancaire pour signer les contrats. Ça n'est pas anodin.

LAURE CLOSIER
Non, c'est un gros risque.

OLIVIA GREGOIRE
C'est un très gros risque, merci de le souligner, ça s'appelle y aller à budget découvert, c'est inédit, et ça va rassurer les fournisseurs d'énergie qui pour les petites entreprises notamment avaient parfois du mal à afficher les offres, craignant que les entreprises ne soient pas solvables. L'Etat va être garant, donc…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc on ne pourra plus couper l'énergie à des entreprises, le fournisseur, vous savez, on en a vu plein, qui coupe l'offre d'énergie parce qu'il pense que l'entreprise ne pourra pas payer, ne pourra plus faire ça.

OLIVIA GREGOIRE
25 points annoncés dans une charte, je vous rassure je ne les détaille pas. Dans ces points, les fournisseurs d'énergie qui s'engagent à ce que chaque entreprise ait une offre, il y a une meilleure visibilité, donc on peut peut-être regarder ce qui a été annoncé hier, c'est le fruit quand même d'énormément de boulot.

(…)

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Olivia GREGOIRE, il y a un autre sujet de préoccupation ici, c’est la relation avec la grande distribution. Les négociations sur les prix, on dit qu’il y a encore à peu près 50% des négociations annuelles qui n’ont pas abouti, et ici les producteurs sont inquiets parce qu’ils n’arrivent pas répercuter sur leurs prix l'augmentation de leurs charges. Tout à l'heure on aura Didier DUHAUPAN des MOUSQUETAIRES, vous pouvez rester là si vous voulez pour lui tirer les oreilles. Qu'est-ce qu'on peut faire pour faire avancer les négos ?

OLIVIA GREGOIRE
Moi je ne tire aucune oreille. J'ai surtout à cœur d'être à leurs côtés et de les aider dans un moment compliqué, difficile avec une solution pour chaque problème, ce qui peut être un peu compliqué, je l'entends. On a toutes les semaines un comité de suivi. Bref, une réunion très concrète avec le ministre de l'Agriculture, le ministre de l'Industrie, moi-même et l'ensemble de la chaîne de l'agroalimentaire. Les producteurs mais aussi, bien sûr, la grande distribution.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et les industriels aussi…

OLIVIA GREGOIRE
Tout le monde.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Qu’on aura sur le plateau dans un quart d’heure.

OLIVIA GREGOIRE
Je n’ai pas la liste mais je peux vous dire que ce sont de grosses réunions. Toutes les semaines on les tient et toutes les semaines on les anime. Pendant des mois on a vu les PME qui parvenaient, comme on dit, à passer l'augmentation du coût de l'énergie dans leurs prix auprès des distributeurs. Compte tenu de l'évolution de ces prix, ça devient de plus en plus difficile. Un premier chiffre que je partage avec vous quand même, 73 % de nos PME fin août-début septembre avaient réussi à répercuter aussi sur leurs prix de vente l'augmentation des prix. Donc chacun prenait un peu sa part. Compte tenu de l'évolution importante, l'Etat, enfin le gouvernement, s'est engagé à demander à la grande distribution de faire un effort notamment sur ce qu'on appelle les pénalités logistiques. Faire en sorte que quand il y a un décalage de temps dans la livraison qui peut être lié à un problème lié à l'énergie. Ce sont des pénalités qui coûtent cher.

LAURE CLOSIER
Des pénalités parfois de quelques minutes, quelques heures.

OLIVIA GREGOIRE
Tout à fait. Il y a des pratiques assez différentes mais il est vrai que ces pénalités, elles pèsent sur des PME qui ont déjà peu de marge, vous l'avez dit. Et donc on a demandé un effort sur les pénalités logistiques, notamment à l'endroit des PME pour qu'on ne fasse pas payer à des PME qui subissent elles-mêmes les problèmes de logistique.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce qu’il y des pratiques abusives ? Est-ce que c'est vrai que certains distributeurs commandent plus parce qu'ils savent que, de toute façon, la PME n'arrivera pas à livrer, pour facturer des pénalités de retard ?

OLIVIA GREGOIRE
Alors je vais vous dire : il y a beaucoup de gens qui parlent, beaucoup de fantasmes. Ce n’est pas nouveau. Beaucoup comme ça d'imprécations sur ce sujet, puis il y a la réalité des faits. La réalité c'est que moi, je supervise la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes, la DGCCRF, vous avez certains produits très spécifiques qui sont très impactés. La farine : les meuniers, le problème des céréales, et donc oui je sur la farine, on a énormément de mal parce que la situation géopolitique fait une tension sur le prix incroyable. Il y a d'autres produits. J'en prends un très concret, le beurre sur lequel on a plus de mal par exemple à comprendre l'augmentation des prix. Parfois en une nuit, le cours prend 20-25%.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Sur l'eau minérale aussi parfois. Le fait que certains producteurs d’eau minérale proposent des hausses de 20%.

OLIVIA GREGOIRE
Un problème, un contrôle, une solution.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bon.

OLIVIA GREGOIRE
Mais oui. C’est facile d'aller en plateau et dire : ça augmente, ça augmente. Oui, moi je suis là pour dire 1/ on est en train typiquement de regarder…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On est là pour ça aussi.

OLIVIA GREGOIRE
Et heureusement. Heureusement que vous êtes là mais ce sont des sujets sur lesquels 1/ on bosse ; 2/ on a souvent tendance à stigmatiser dans notre pays ceux qui ne font pas l'effort. Bien sûr il y a toujours eu des filous et il y en a encore. Il y a aussi des grands distributeurs qui font des efforts. Je n’ai pas vocation à les nommer tous, mais vous avez aujourd'hui des grands distributeurs qui ont pris un engagement très fort il y a encore quelques heures sur un moratoire sur les pénalités logistiques sur les PME. Donc il y a aussi des acteurs de la grande distribution qui font des efforts. C'est un sujet qu'on suit toutes les semaines. On accompagne les producteurs et la grande distribution. (…)

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci Olivia GREGOIRE, ministre des PME et du Commerce, d’avoir été avec nous ce matin.

OLIVIA GREGOIRE
Merci à vous.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 7 octobre 2022