Déclaration de M. Jean-Noël Barrot, ministre délégué, chargé de l'Europe, sur la désinformation et les ingérences informationnelles au sein de l'Union européenne, à Bazoches-sur-Guyonne le 29 avril 2024.

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Circonstance : Conférence de presse conjointe avec Mme Anna Lührmann et M. Adam Szlapka, réunis en format Weimar

Texte intégral

Bonjour à toutes et tous,

Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,


C'est aujourd'hui, avec cette réunion des ministres chargés de l'Europe au format Weimar, un moment important, qui se tient alors que la mandature actuelle touche à sa fin et alors que se profile à l'horizon la suivante, qui se tient dans un lieu important pour l'Histoire européenne, la Maison Jean Monnet, artisan inlassable de la construction européenne et de la paix, et que nous avons décidé conjointement de choisir pour échanger sur des sujets qui nous paraissaient essentiels.

La question de l'Ukraine, et vous verrez dans notre déclaration finale - sur laquelle Adam [Sz?apka] reviendra - que nous appelons à ce que, pour l'Ukraine et la Moldavie, la suite du processus d'adhésion puisse se faire avant la fin de la présidence belge.

Sur la question de l'Etat de droit - et je crois que c'est aujourd'hui un moment très important - vous verrez dans la déclaration que l'Allemagne, la Pologne et la France soutiennent d'une seule voix le principe selon lequel le respect de l'Etat de droit doit demeurer une priorité absolue pour la mandature qui s'ouvre. Je veux signaler que ce n'est pas tout à fait rien que la France, la Pologne et l'Allemagne parlent aujourd'hui de ce sujet du respect de la démocratie, des libertés fondamentales et des droits humains d'une seule voix. La Pologne est de retour dans l'Union européenne et je suis très heureux que nous puissions tenir cette réunion et porter ce message ensemble, cher Adam.

Nous avons abordé également les coopérations scientifiques et culturelles, avec l'idée d'engager notre jeunesse, d'engager nos chercheurs, d'engager nos artistes dans le renforcement des liens entre nos trois peuples.

Et puis nous avons abordé - et je vais consacrer quelques instants pour aborder notre déclaration sur ce point - le sujet de la désinformation et des ingérences informationnelles, en rappelant que, au mois de février, les ministres des affaires étrangères réunis à La Celle-Saint-Cloud en format Weimar ont dénoncé publiquement une opération "Portal Kombat", d'origine russe, avec la création de près de 200 sites Internet destinés à perturber le débat public et à affaiblir dans l'opinion le soutien à la résistance ukrainienne. Au mois de mars, les autorités polonaises et les autorités tchèques ont révélé l'existence d'une autre opération d'ingérence majeure dans la vie démocratique européenne, avec la dénonciation du portail "Voice of Europe", qui a servi de relais à ces ingérences.

Aujourd'hui, un mois plus tard, nous dénonçons publiquement la poursuite de l'opération d'ingérence "Portal Kombat", puisque nous avons détecté, grâce au travail de VIGINUM, 31 sites supplémentaires, associés à des canaux Telegram, destinés à relayer de la propagande russe et créés à partir d'un serveur installé en Russie entre le 20 et le 26 mars dernier. Ces sites Internet ciblent 19 Etats membres de l'Union européenne, si bien que la quasi intégralité des pays européens sont désormais concernés par cette opération de propagande, ainsi que des pays situés dans les Balkans occidentaux, en Afrique et en Asie.

La révélation et l'attribution de ces manoeuvres informationnelles contribuent à les dévitaliser. Elles contribuent également à élever le niveau de vigilance de nos concitoyens face à des informations qui n'ont pour seule vocation que de déstabiliser nos opinions publiques dans une période fondamentale pour la démocratie européenne qu'est la campagne qui se déroule jusqu'aux scrutins du 6 au 9 juin prochain.

J'appelle les grandes plateformes de réseaux sociaux à faire le nécessaire pour bloquer l'accès à ces sites, dont il a été établi qu'ils participent à une opération d'ingérence étrangère dans notre processus électoral.

(...)

Q - Deux questions sur la désinformation. La première, c'est que la question de la désinformation russe, elle n'est pas nouvelle, et pourtant il semblerait que de nombreux Etats membres ne soient pas encore... n'aient pas une force de frappe pour vraiment répondre à cette question. Des "dedicated units" n'existent pas forcément dans certains Etats membres. Comment est-ce que vous expliquez ce manque de ressources européennes face à l'urgence ? Et une deuxième question. Vous avez parlé de "Voice of Europe", Monsieur le Ministre : est-ce qu'il y a une volonté de la part de vous trois de - je vais le faire en anglais - "include Voice of Europe in the EU sanctions list" ?

R - Je vais commencer, avant de passer la parole à mes collègues, pour dire que c'est partant du constat de la nécessité de mieux coordonner nos services nationaux de détection et d'attribution des ingérences étrangères que, lors de leur rencontre le 12 février à La Celle-Saint-Cloud, les trois ministres de l'Europe et des affaires étrangères ont décidé de mettre en place un mécanisme d'alerte et de réaction rapide. C'est ainsi qu'à l'instant même où VIGINUM a détecté, au niveau français, ces 31 sites supplémentaires créés entre le 20 et le 26 mars, associés à des chaînes Telegram pour diffuser la propagande russe dans 19 pays européens, ce dispositif d'alerte et de riposte a été activé et les autorités polonaises et allemandes ont immédiatement été tenues informées.

Il est ressorti de nos discussions que ce mécanisme ou, en tout cas, cette coopération devait se renforcer au-delà de notre Triangle [de Weimar]. De nos échanges est ressorti le souhait que lors du prochain Conseil des affaires générales puisse se tenir un point dédié, à l'ordre du jour, à ces questions de désinformation, qui sera l'occasion d'interroger la présidence belge, de la solliciter, pour qu'elle nous fasse état de la mise en place la semaine dernière de l'IPCR, c'est-à-dire un mécanisme de réaction aux crises à la main de la présidence du Conseil de l'Union européenne d'une part ; de solliciter le SEAE et la Commission d'autre part, sur la manière dont ils entendent, dans une période comme celle qu'on traverse et au-delà, coordonner les services nationaux des Etats membres avec l'action qui est menée par les services du SEAE ; et puis de d'interroger enfin la Commission pour qu'elle puisse nous rendre compte de la pression qu'elle exerce aujourd'hui sur les grandes plateformes de réseaux sociaux, aux termes du règlement sur les services numériques, du DSA, pour garantir l'intégrité du scrutin.

S'agissant ensuite de "Voice of Europe", la France et la Pologne - mais je laisserais Adam compléter - ont été à l'initiative de la proposition d'un nouveau régime de sanctions visant les auteurs à l'origine de campagnes d'ingérence étrangère, initiative qui a obtenu le soutien de l'Allemagne, et je les en remercie tous les deux.

(...)

Q - Vous êtes trois ministres, trois pays, à parler d'ingérence étrangère. Est-ce que vous reconnaissez qu'il manque une prise de conscience au niveau européen ? Je rebondis sur la question de mon collègue. ll n'y a pas eu de déclic parmi vos voisins ? C'était ma première question. Et concernant la défense européenne, je voulais savoir ce que les ministres allemand et polonais pensaient de l'idée d'Emmanuel Macron de partager la dissuasion nucléaire française au niveau européen ?

R - La prise de conscience, elle est progressive. C'est vrai, la menace est plus forte aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été. Il faut néanmoins souligner que l'Union européenne s'est dotée, ces cinq dernières années, d'un certain nombre d'outils pour lutter contre les ingérences étrangères et la désinformation. Je pense en particulier au règlement sur les services numériques que j'évoquais tout à l'heure, qui impose aux grandes plateformes de réseaux sociaux d'analyser et de corriger le risque que leur service fait peser sur la qualité du discours civique. C'est donc désormais une obligation qui est faite aux grandes plateformes de lutter activement contre la désinformation. L'Europe est la seule démocratie du monde à avoir pris de telles mesures de coercition vis-à-vis des plateformes. Il faut désormais qu'elles se conforment à ces règles, sous peine d'amendes qui peuvent aller jusqu'à 6% de leur chiffre d'affaires mondial, voire jusqu'au bannissement de l'Union européenne si, de manière répétée, elles ne se conformaient pas à ces règles.

Il y a donc bien une prise de conscience, mais il faut le dire, nous sommes matraqués par la propagande russe dans des dimensions qu'il était encore difficile d'imaginer il y a quelques années. Et cela suppose, de la part des Etats membres comme de la part des institutions européennes, de s'armer pour faire échec à ces tentatives de propagande. Cela suppose aussi, de la part de nos concitoyens, de développer une forme d'immunité contre ces fausses nouvelles, de faire en sorte qu'ils ne puissent pas être contaminés et devenir à leur tour contagieux. D'où l'intérêt des propositions que nous porterons - nous en avons parlé tout à l'heure et Anna Lührmann les a rappelées - pour développer une plateforme européenne de contenus, mais aussi pour que les dispositifs que nous avons chacun à notre manière, chacun dans nos pays développés, pour développer l'esprit critique aux médias, nous puissions les partager, les mettre en commun pour tirer le meilleur de nos expériences respectives.

Et pour la deuxième question, je laisserais mes collègues répondre.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 30 avril 2024