Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre de la justice, à France 2 le 11 février 2026, sur la création d'unités judiciaires à priorité éducative, le couvre-feu pour les mineurs, le procès contre le Rassemblement national, l'élection présidentielle de 2027 et les djihadistes français en Syrie.

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Média : France 2

Texte intégral

GILLES BORNSTEIN
Bonjour à tous, bonjour Monsieur le Garde des Sceaux. Vous avez publié hier une circulaire pénale et éducative relative à la justice des mineurs que voilà. Elle est davantage pénale ou davantage éducative ?

GERALD DARMANIN
Elle est les deux, puisque la sanction fait partie de l'éducation. On a peut-être beaucoup d'entre nous des enfants ; quand on les élève, on voit que l'éducation c'est évidemment extrêmement important et de temps en temps il faut mettre des interdits. Il faut dire qu'on ne peut pas faire certaines choses. Quand ces interdits sont violés, il faut faire des sanctions, ça s'appelle la sanction, et la sanction fait partie de l'éducation, elle ne s'oppose pas à l'éducation.

GILLES BORNSTEIN
Alors vous créez des UJPE, des Unités judiciaires à priorité éducative. Là aussi, même question, c'est davantage des écoles ou plutôt des prisons ?

GERALD DARMANIN
Ce sont des écoles, davantage.

GILLES BORNSTEIN
Des écoles.

GERALD DARMANIN
Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui dans les centres éducatifs fermés ou dans les foyers classiques, un jeune qui est confié à la Protection judiciaire de la jeunesse par la justice, quand il a fait des bêtises, il a commis des délits, parfois des crimes, il n'a que cinq heures de cours par semaine. Alors que dans le monde normal, s'il était à l'école, classiquement, ce qu'il devrait normalement faire, il a 26 heures de cours par semaine. Donc comment on peut créer des foyers éducatifs où il y a cinq fois, six fois, sept fois moins d'heures de cours que dans le collège ou dans le lycée classique ?

GILLES BORNSTEIN
Donc il y en aura plus ?

GERALD DARMANIN
Oui, parce que nous recrutons nous-mêmes, d'ailleurs, des professeurs.

GILLES BORNSTEIN
Vous-mêmes, c'est-à-dire le ministère de la Justice recrute des professeurs ?

GERALD DARMANIN
Le ministère de la Justice lance un concours, de plus de cinquante places de professeurs techniques qui dépendront du ministère de la Justice et qui ne seront là [que] pendant les vacances scolaires, puisqu'aujourd'hui les professeurs de l'Éducation nationale, et c'est tout à fait évidemment leur droit et leur statut, ne sont pas là dans nos foyers lors des vacances scolaires. Donc un gamin qui arrive en centre éducatif fermé, placé par la justice, parce qu'il a commis un délit au mois de mai, il ne voit pas de prof avant le mois de septembre. C'est ce que j'arrête. On mettra des profs tout au long de l'année.

GILLES BORNSTEIN
J'ai lu qu'il n'y aurait pas de téléphones portables dans ces unités judiciaires.

GERALD DARMANIN
Oui, désormais, tous les enfants, tous les adolescents qui seront à la PJJ, confiés aux centres éducatifs fermés, confiés aux nouvelles unités que j'ai créées : il n'y aura plus de téléphones portables dans les chambres. Il y aura des moments collectifs où les adolescents pourront regarder leur téléphone sous le regard de leur éducateur, mais au moment où ils vont rentrer dans leur chambre, il y aura interdiction de téléphone portable. C'est la première fois.

GILLES BORNSTEIN
Alors, vous écrivez : " Il incombe dès lors à l'autorité judiciaire d'adapter la réponse pénale, comprenant une mesure de placement ", et pour les primo-délinquants, ceux qui n'ont pas d'antécédent judiciaire, vous demandez un couvre-feu quasiment systématique.

GERALD DARMANIN
Exactement. J'ai fait voter dans la loi, comme en Espagne, le fait que le procureur de la République peut, lorsqu'il voit un acte de délinquance se dérouler, et que cet enfant, cet adolescent, n'a pas eu d'antécédent judiciaire, lui donner comme interdiction de sortir de chez lui en dehors des heures de cours, en dehors des heures de sport, en dehors des heures d'apprentissage. C'est le cas le week-end, c'est le cas le matin, c'est le cas l'après-midi, pour éviter des répétitions d'actes de récidive, et pour dire qu'une sanction existe immédiatement.

GILLES BORNSTEIN
Donc là, ça sera aux parents de s'assurer de l'effectivité du couvre-feu. Ils devront interdire à leur enfant de sortir.

GERALD DARMANIN
Exactement, et si ce couvre-feu est violé, dans ces cas-là, on confie cet enfant à une structure comme la Protection de la jeunesse.

GILLES BORNSTEIN
Alors, pour les mineurs nécessitant un encadrement plus strict, que demandez-vous ?

GERALD DARMANIN
Alors, aujourd'hui, nous avons une difficulté, c'est que les enfants, les adolescents qui sont confiés dans des centres fermés, ce n'est, entre guillemets, que 600 jeunes. Alors, il faut évidemment beaucoup s'intéresser à eux, c'est sans doute ceux qui ont commis les crimes et les délits les plus graves, mais il y a tous les autres, des milliers d'autres enfants qui sont dans ce qu'on appelle le milieu ouvert, qui doivent aller voir leur éducateur, tout en étant dans leur famille. Donc, on doit beaucoup renforcer, parce qu'aujourd'hui, un agent de la PJJ, il a trente-quarante gamins à suivre, c'est beaucoup trop. Donc, nous renforçons de 150 éducateurs, grâce au budget et aux réformes que j'ai portées, parce qu'aujourd'hui, il y aura un agent de la PJJ pour à peu près 23-25 gamins. Ça aidera à encadrer judiciairement ceux qui commettent des méfaits et qui attendent de passer devant la justice.

GILLES BORNSTEIN
On saura le 7 juillet si Marine LE PEN peut ou non se présenter à l'élection présidentielle. Et vous aviez écrit : " il serait profondément choquant que Marine LE PEN soit jugée inéligible et ainsi ne puisse pas se présenter devant le suffrage des Français ". Est-ce que vous maintenez cette phrase aujourd'hui ? Est-ce que ça vous choquerait que Marine LE PEN ne puisse pas se présenter ?

GERALD DARMANIN
Alors, c'est une phrase que j'ai prononcée lorsque j'étais député, donc libre de ma parole. Je suis Garde des Sceaux, je suis en charge d'une institution judiciaire. Je n'ai pas, évidemment, la même fonction, et donc je laisse la justice faire son travail. Ce que je constate, c'est qu'il y a eu les deux procès, y compris l'appel, qui se sont déroulés avant cette élection présidentielle, et que nous connaîtrons la décision de la justice en toute indépendance avant cette élection présidentielle. Et quand bien même Madame LE PEN serait condamnée, et quand bien même elle ferait un pourvoi à la Cour de cassation, je me suis assuré que ce pourvoi soit rendu avant l'élection présidentielle.

GILLES BORNSTEIN
La décision sera rendue mi-juillet, début juillet ? Est-ce que vous trouvez que vous aviez fait accélérer le processus ? Vous vous étiez assuré, comme vous le dites, que tout puisse se faire avant l'élection présidentielle ? Là, ça fait long, il y a quoi, il y a cinq mois d'ici la décision d'appel ? Est-ce que c'est trop long ?

GERALD DARMANIN
La justice fait son travail. Le procès de Madame LE PEN a été assez long. La justice a été de qualité en ce qui la concerne, puisqu'on a passé de longs mois à s'intéresser au Rassemblement national, aux très nombreux prévenus. Et après de longues années d'instruction... Ce n'est pas le cas de tous les justiciables. Moi je constate : quelqu'un qui s'est fait violer attend six ans la condamnation de son auteur, quelqu'un qui a connu un meurtre dans sa famille attend huit ans la condamnation de l'auteur. Et donc là, je pense que ce qu'on peut dire, c'est que la justice a été à l'écoute de l'enjeu démocratique qui était très important. Et donc je ne pense pas que ce soit trop long, la justice fait son travail et elle le fait dans un dossier très complexe, avec beaucoup d'enjeux.

GILLES BORNSTEIN
Bruno RETAILLEAU devrait annoncer sa candidature à la présidentielle aujourd'hui, c'est ce qu'on dit. Ça vous paraît une bonne idée ? Ça ferait beaucoup de candidats, qu'est-ce que vous en pensez ?

GERALD DARMANIN
Que chacun montre son ambition et dise ce qu'il a envie de dire aux Français, je trouve ça tout à fait normal. Bruno RETAILLEAU comme d'autres, évidemment, comme Édouard PHILIPPE, comme Gabriel ATTAL, comme Xavier BERTRAND, comme David LISNARD, on peut en citer beaucoup.

GILLES BORNSTEIN
Comme Gérald DARMANIN.

GERALD DARMANIN
Moi j'ai fait le choix de me concentrer pour le bien public, pour les affaires de l'État. Le jour où j'ai envie d'avoir de l'ambition et de présenter un projet, je quitterai évidemment le Gouvernement. Mais ce que je veux dire à Bruno RETAILLEAU, comme à Édouard PHILIPPE, comme à Gabriel ATTAL, comme à tous les autres, c'est qu'il faudra que nous nous entendions, il faudra que nous ayons un seul candidat à l'élection présidentielle. On est à quinze mois de l'élection présidentielle, on a encore un petit peu le temps, mais je l'ai déjà dit à plusieurs reprises : il nous faut un moyen de nous sélectionner, entre nous, pour que nous ayons un seul candidat. J'appelle ça la primaire. Il faut qu'on ait une primaire de la droite et du centre.

GILLES BORNSTEIN
…Donc, vous demandez une primaire…

GERALD DARMANIN
Sinon je ne vois pas très bien comment on sélectionne notre candidat. Donc une primaire de la droite et du centre qui doit se dérouler, je l'espère, avant Noël de cette année, c'est-à-dire dans onze mois - on a quand même le temps - pour qu'on ait un candidat. Parce que si on n'a pas un seul candidat, non seulement on va perdre la présidentielle, mais en plus on ne sera même pas au second tour de l'élection présidentielle. Donc c'est-à-dire que nous laisserons nos électeurs choisir entre le Rassemblement National et La France Insoumise. Et j'aurai donc été pour l'instant le seul à dire : attention, attention, danger.

GILLES BORNSTEIN
Alors vous venez de dire que, manifestement, enfin que, pour l'instant, il n'est pas question de présidentielle. En revanche, il y a un remaniement qui est imminent, rendu encore plus imminent par le départ d'Amélie DE MONTCHALIN. Est-ce que vous souhaitez rester au Gouvernement ?

GERALD DARMANIN
C'est au président de la République d'en décider. Moi, je travaille.

GILLES BORNSTEIN
Non, mais c'est au président de la République de décider si vous restez ou pas, mais vous, vous en avez envie ou pas ?

GERALD DARMANIN
Moi, je ne suis pas propriétaire de mon poste, ça fait neuf ans que je suis ministre du président de la République.

GILLES BORNSTEIN
Est-ce que vous avez envie de rester ?

GERALD DARMANIN
Je fais beaucoup de choses pour la justice. Encore ce matin, j'envoie une circulaire aux agents de la PJJ. Je transforme les prisons en prisons, de vraies prisons qui luttent contre les narcotrafiquants. J'ai un projet de loi qui arrive au mois d'avril.

GILLES BORNSTEIN
Mais vous avez envie de rester, un peut quand même.

GERALD DARMANIN
Mais ce n'est pas une question d'envie d'être ministre. Ce président de la République décidera si je suis un bon ministre et si je dois rester.

GILLES BORNSTEIN
Dernier point, 4 500 djihadistes ont été transférés de Syrie en Irak. Est-ce qu'on a l'assurance qu'aucun ne s'est évadé ?

GERALD DARMANIN
Nous avons l'assurance grâce au président de la République, à nos amis kurdes, à nos amis américains. Et désormais, nous travaillons avec le nouveau Gouvernement syrien, avec tous les doutes qu'on peut avoir, évidemment, que pour l'instant, en effet, personne qui a été dans les prisons de DAECH, les prisons syriennes, ne s'est évadé.

GILLES BORNSTEIN
Mais il y aurait trois Français parmi ces prisonniers transférés. L'Irak, les États-Unis eux aussi demandent aux pays de les rapatrier. Est-il question que la France rapatrie ces trois djihadistes ?

GERALD DARMANIN
Alors, il y a beaucoup de binationaux. Il n'y a pas que des Français. Les personnes que vous évoquez sont aussi binationales. Donc, devant des personnes extrêmement dangereuses, le mieux n'est pas de ramener ces personnes sur le sol national, mais en même temps de garantir la sécurité de nos concitoyens. Les attentats qui se sont déroulés sur le sol français, type Bataclan, c'étaient des gens qui étaient libres de leurs mouvements dans cette zone particulièrement difficile. Tant qu'ils sont emprisonnés sur place, je pense qu'il n'est pas nécessaire, évidemment, de les rapatrier.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 février 2026