Interview de M. Laurent Nunez, ministre de l'intérieur, à France Inter le 16 février 2026, sur la mort d'un étudiant et militant identitaire de 23 ans, roué de coups à Lyon et l'ultra-gauche.

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Média : France Inter

Texte intégral

BENJAMIN DUHAMEL
Bonjour Laurent NUNEZ.

LAURENT NUNEZ
Bonjour.

BENJAMIN DUHAMEL
Merci d'être avec nous ce matin, sur France Inter. Alors que beaucoup de questions restent encore en suspens après la mort de Quentin DERANQUE, étudiant et militant identitaire de 23 ans, roué de coups à Lyon, jeudi soir, en marge d'une conférence de Rima HASSAN à Sciences Po Lyon, un drame qui fracture la classe politique. Pour commencer, je voudrais savoir comment est-ce que vous qualifiez ce qui s'est passé jeudi soir dans les rues de Lyon ? Est-ce que c'est une rixe qui a dégénéré en lynchage ? Est-ce que Quentin DERANQUE a été victime d'un guet-apens, comme le dit l'avocat de sa famille ?

LAURENT NUNEZ
Bonjour. D'abord, une pensée évidemment, à nouveau, j'adresse toutes mes condoléances à la famille. Le qualifier... Effectivement, l'avocat parle de lynchage et de guet-apens. Je crois le lynchage à coup sûr. A coup sûr. Il y a un affrontement qui se termine par un lynchage. Plusieurs individus qui portent des coups dont ils ne peuvent pas imaginer une seconde qu'ils ne peuvent pas... qu'ils ne sont pas mortels, ces coups-là. Ça n'est pas possible autrement. Ensuite, le guet-apens, ça suppose une préméditation. Voilà. Le parquet le confirmera ou pas. Mais ça semble la préméditation à ce point-là. Je n'en suis pas complètement certain. Par contre, le lynchage, évidemment, c'est manifeste. C'est manifeste. Et d'ailleurs, c'est pour ça que le procureur ouvre pour violence criminelle.

BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce que le mot rixe vous paraît adapté, ou est-ce qu'il représente une forme d'atténuation de ce qui s'est passé ?

LAURENT NUNEZ
Ça peut être vu comme une forme d'atténuation. Ça fait penser à un affrontement entre bandez. Là, c'est beaucoup plus grave. Ce sont des mouvances ultra qui recourent de part et d'autre. De part et d'autre. Très souvent à la violence. Et donc, non, le mot rixe me semble un peu sous-estimer le phénomène. Et quand bien même, ça aurait commencé par une rixe, ça se termine par un lynchage qui entraîne la mort d'un jeune homme de 23 ans. Donc, c'est très grave. Pour moi, il n'y a même pas débat sur ce terme.

BENJAMIN DUHAMEL
Vous avez affirmé hier soir que c'était manifestement l'ultra-gauche qui était à la manoeuvre. Et vous avez rajouté que les témoignages allaient dans le sens de profils liés à la Jeune Garde, cette organisation antifasciste dit soutant, en juin dernier. Est-ce que vous pouvez nous préciser ce matin, Laurent NUNEZ, les éléments qui vous font dire qu'il s'agirait notamment de militants de la Jeune Garde ?

LAURENT NUNEZ
D'abord, première chose, c'est qu'il n'y a que le parquet qui pourra le confirmer. Moi, je ne peux... Je n'ai pas... C'est lui qui confirmera l'appartenance…

BENJAMIN DUHAMEL
Je me réfère à ce que vous avez dit hier soir.

LAURENT NUNEZ
Il y a le groupe qui est, pour l'instant, dissout. Il a un recours, mais qui n'est pas suspensif. Donc, le groupe, pour l'instant, est dissout. Et puis ça peut être la participation de certains membres qui ont été d'ancien moment de la Jeune Garde, enfin, on le dit ancien, parce qu'elle est dissoute, et qui peuvent survenir ponctuellement. Voilà. Moi, ce sont les témoignages, ce que j'entends dire. Et puis vous êtes à Lyon, la Jeune Garde était très présente sur Lyon. On parle d'un mouvement d'ultragauche. Manifestement, c'est l'ultra-gauche. Aucun doute là-dessus. Et donc, voilà. On pense évidemment tout de suite à la Jeune Garde. Mais le procureur confirmera, affirmera. On verra bien.

BENJAMIN DUHAMEL
Il y a un élément très important, est-ce que vous pouvez nous confirmer l'information, notamment de nos confrères de Mediapart, selon laquelle l'assistant parlementaire de Raphaël ARNAULT, Député la France insoumise, co-fondateur de la Jeune Garde, était présent sur les lieux de de l'agression ?

LAURENT NUNEZ
Non, je ne peux pas vous le confirmer. Il n'y a que le parquet qui peut le faire. Mais de ce que je comprends, il y a de nombreux témoignages, notamment de militants de la partie adverse, qui le disent. Voilà. On verra. Les investigations sont en cours. On verra. Ce sera confirmé ou infirmé.

BENJAMIN DUHAMEL
Donc, des témoignages qui vont dans le sens de la présence de l'assistant parlementaire de Raphaël ARNAULT ?

LAURENT NUNEZ
Je confirme qu'il y a des témoignages dans le sens.

BENJAMIN DUHAMEL
Ce collectif antifasciste est lié à la France insoumise. Jean-Luc MELENCHON, le 30 avril 2025, on l'entendait il y a un instant dans l'édito de Patrick COHEN, affirmait dans un meeting à Auxerre que la Jeune Garde était alliée et liée à la France insoumise. Pour autant, hier soir, Jean-Luc MELENCHON a condamné ce crime et a affirmé que la France insoumise n'avait rien à voir avec cette histoire. Est-ce que vous le jugez de bonne foi, Jean-Luc MELENCHON, quand il dit que la France insoumise n'a rien à voir avec tout cela ?

LAURENT NUNEZ
D'abord, il y a deux choses. Il y a deux choses. Premier point : le discours. La radicalité dans le discours, ça peut se traduire par de la violence dans la rue. Voilà. Donc, il faut toujours veiller dans la discussion politique à la modération. En démocratie, on n'a pas de discours radical. Parfois, il peut y avoir une traduction dans la rue. Premier point. Deuxième point. Non. Le lien entre... à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui sont en cause. Le lien entre la France insoumise et la Jeune Garde, il est très fort. Il ne faut pas le nier. Il y a quelques jours encore, il y avait un communiqué de la France insoumise qui me demandait, enfin, demandait au Gouvernement de renoncer à la procédure de dissolution en cours, qui doit donner lieu à une décision du Conseil d'État dans les jours ou les semaines qui viennent. Donc, il y a des liens extrêmement forts entre la France insoumise et la Jeune Garde. Et ça fait partie des éléments que j'ai pris en compte, d'ailleurs, pour nuancer, je dis bien nuancer et non pas étiqueter, la France insoumise, à l'extrême gauche de la vie politique française, pour les blocs de nuance.

BENJAMIN DUHAMEL
Et vous faites référence à ce communiqué de presse du 11 février où, effectivement, le groupe insoumis à l'Assemblée nationale vous demandait instamment de renoncer à la dissolution de la Jeune Garde. Vous dites " Il faut faire attention à la radicalité dans les mots ". C'est-à-dire que vous considérez qu'il y a une violence verbale, une radicalité, dans les propos de Jean-Luc MELENCHON, qui peut ensuite armer un certain nombre de militants violents ?

LAURENT NUNEZ
Qui peut avoir une traduction dans la rue. Voilà. Quand les mots dépassent la normalité, et quand il y a une forme de radicalité, ça peut être traduit par des violences dans la rue. Juste un mot quand même sur la Jeune Garde. Je veux quand même préciser. J'entendais l'extrait du meeting de Jean-Luc MELENCHON. La Jeune Garde, c'est un mouvement qui appelle à la violence, qui est structuré autour de la violence, et qui organise des formations de ses militants au combat. Et c'est bien pour ça que nous avons lancé une procédure de dissolution. C'est justement parce que ce sont des groupes qui provoquent, qui appellent, à des manifestations armées ou à des manifestations violentes. Il faut bien le dire. C'est un groupe qui organise des manifestations. Et on documente leur participation à de nombreuses actions violentes telles que celles qu'il y a eu jeudi soir.

BENJAMIN DUHAMEL
Marine LE PEN vous demande notamment de classer un certain nombre d'organisations antifascistes comme des organisations terroristes.

LAURENT NUNEZ
Ça n'a aucun sens. Ça n'a aucun sens. Voilà. Les mots juridiques ont un sens. Le terrorisme, c'est vraiment autre chose. Par contre, attention, l'ultra-gauche, l'ultra-gauche française, tombe souvent dans la violence, mais nous sommes très attentifs. Tous les services de renseignement sont mobilisés, les services de police, de gendarmerie, contrairement à ce qu'on a pu lire hier, ou entendre. On ne minimise pas.

BENJAMIN DUHAMEL
Il n'y a pas de sous-estimation de la menace de l'ultra-gauche.

LAURENT NUNEZ
On ne sous-estime pas cette violence. Les services du ministère de l'Intérieur, comme l'ultradroite, ne la sous-estiment pas.

BENJAMIN DUHAMEL
Je rappelle, et on le disait, qu'effectivement, la Jeune Garde a déposé un recours devant le Conseil d'État contre sa dissolution. Est-ce qu'il faut aller plus loin que la dissolution de la Jeune Garde ? Vous avez par exemple un collectif qui a été lancé en janvier dernier, lancé notamment en présence de Raphaël ARNAULT, qui s'appelle le Collectif Génération Antifasciste. Est-ce qu'il faudra aller plus loin et opérer d'autres dissolutions de collectifs ?

LAURENT NUNEZ
Alors, d'abord, pour terminer sur le terrorisme, je complète ma réponse précédente : les services français les suivent de près, parce que d'autres pays, d'autres pays européens, cette mouvance ultra-gauche, elle a pu verser dans des actions à caractère terroriste. C'est pour ça que nous sommes très attentifs, évidemment. Je pense à l'Allemagne, je pense à la Grèce, à l'Italie. Sur la question de ce que vous dites : quand on dissout un mouvement, évidemment qu'on suit ensuite l'évolution des membres qui, souvent, et c'est vrai aussi à l'ultra-droite, essaient de se reconstituer. Et à ce moment-là, on documente cette reconstitution et on va au pénal sur le délit de reconstitution de ligue dissoute. Et c'est ce qui est fait à l'ultra-gauche comme à l'ultra-droite.

BENJAMIN DUHAMEL
Plus généralement, Laurent NUNEZ, la mort de Quentin DERANQUE pose une fois encore la question de la violence en politique. Il reste un mois de campagne avant le tour des élections municipales. Est-ce que vous craignez que ce genre de drame ne se reproduise, qu'il y ait un cycle de représailles qui s'engage ? Est-ce que ce matin, vous êtes inquiet ?

LAURENT NUNEZ
Alors, moi, je ne suis jamais inquiet, toujours déterminé et serein. Mais oui, oui, oui, il faut. On est à un mois des élections municipales. Hier, nous étions à un mois. Donc, maintenant, moins d'un mois des élections municipales. On voit qu'il y a une montée de la détention. Ce drame peut susciter effectivement des affrontements. Donc, c'est pour ça que j'ai adressé un télégramme à tous les préfets, mais qui sont déjà très mobilisés pour être extrêmement attentifs autour des rassemblements politiques, autour des permanences. Il faut savoir que dans la nuit de vendredi à samedi, il y a une dizaine de permanences de Députés de la LFI qui ont été dégradées. Donc, voilà. Il faut qu'on reste extrêmement vigilants. Vous savez, vous avez le précédent, en 2013, il y a eu la mort de Clément MERIC, un militant antifasciste, qui avait été précédé d'affrontements, d'attaques, de répliques. Donc, évidemment, on va être extrêmement…

BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce que là, Laurent NUNEZ, vous avez des éléments à votre disposition qui vous permettent de dire qu'on risque de voir dans les jours qui viennent des éléments de représailles et des nouveaux affrontements ?

LAURENT NUNEZ
Il y a eu hier de nombreux rassemblements des militants nationalistes royalistes et identitaires un peu partout. Donc, voilà. Il y a une mobilisation. Je n'ai pas d'éléments concrets précis, mais c'est mon job de les anticiper. Et nous les anticipons.

BENJAMIN DUHAMEL
D'un mot rapidement, Laurent NUNEZ, vous vous envolerez dans quelques heures pour l'Algérie. Est-ce que vous avez prévu de rencontrer le président TEBBOUNE ?

LAURENT NUNEZ
Je rencontre le ministre de l'Intérieur qui m'a invité. Donc, on va balayer l'ensemble des champs de discussion en cours, et notamment les questions migratoires, de sécurité, de narcotrafic.

BENJAMIN DUHAMEL
Donc, il n'y a pas de rencontres prévues avec le Président algérien ?

LAURENT NUNEZ
Voilà. Je viens en Algérie rencontrer mon homologue. Et puis sur place…

BENJAMIN DUHAMEL
Donc, ça, c'est une façon de dire que peut-être vous le rencontrerez ?

LAURENT NUNEZ
Je verrai bien ce qui se passe sur place. Et j'y vais dans un état d'esprit très constructif. Constructif. Et en tout cas, déterminé à aboutir et à réenclencher une relation sécuritaire avec l'Algérie, et même au-delà, bien évidemment.

BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce que vous avez bon espoir de tenir la libération de notre confrère Christophe Gleizes, qui est emprisonné en Algérie ?

LAURENT NUNEZ
Il y a une procédure judiciaire en cours. Il y a une procédure judiciaire en cours qui se déroule en Algérie. Voilà. C'est tout ce que j'ai à dire. Moi, je vais discuter de sujets sécuritaires. Pour réenclencher une discussion, vous savez, on ne peut pas ne pas avoir de relations sécuritaires avec l'Algérie. Ça n'est pas possible. Ça n'est pas possible. C'est mettre en danger nos concitoyens. C'est mettre en danger nos concitoyens, parce qu'avec l'Algérie, on a toujours travaillé en étroite confiance.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 février 2026