Texte intégral
ALICE RUFO
Bonjour,
HADRIEN BECT
Et merci d'être avec nous ce matin sur France Info. On va évoquer beaucoup de sujets avec vous. Évidemment, le réarmement de la France, avec cette réunion qui s'est tenue à Matignon sur l'économie de guerre hier. Vous y étiez. On va parler de la crise énergétique quand même, évidemment. Mais d'abord, évoquons la cause de cette crise. C'est bien sûr la guerre au Moyen-Orient et l'actualité de ces dernières heures. Ce sont ces pourparlers indirects entre Américains et Iraniens. Écoutons Steve WITKOFF.
STEVE WITKOFF, EMISSAIRE DES ETATS-UNIS POUR LE MOYEN-ORIENT
Je peux vous annoncer, aujourd'hui, que nous avons présenté une liste de 15 mesures qui constitue le cadre d'un accord de paix. Celle-ci a été transmise à l'ensemble du gouvernement pakistanais, qui agit en tant que médiateur, et cela s'est traduit par des messages forts et positifs lors des discussions.
HADRIEN BECT
Steve WITKOFF qui est l'émissaire de Donald TRUMP, notamment pour le Moyen-Orient. Alors, on a l'impression que côté iranien, la négociation est un petit peu plus complexe. Et voilà, et c'est l'information de la nuit que Donald TRUMP recule encore. Il avait donné un ultimatum à l'Iran qui est finalement reporté au 6 avril. Est-ce qu'on est crédible, selon vous, quand on menace le lundi et qu'on recule le vendredi ?
ALICE RUFO
Je pense qu'il faut quand même se dire que c'est plutôt mieux s'il y a une voie de sortie politique et des perspectives de négociation et pas de frappe sur les infrastructures énergétiques. Vous savez qu'on a appelé, la semaine dernière, à un moratoire. Après, il faut trouver un chemin à un moment donné. Et manifestement, les États-Unis le cherchent, tant mieux. Parce que cette crise, on voit bien, a des conséquences quand même très lourdes. J'ajoute que dans la phase de négociation qui est en cours, il faut aussi tenir compte des intérêts des autres pays. Parce que cette crise a eu des conséquences sur le monde entier et singulièrement sur les pays du Golfe.
HADRIEN BECT
On va en parler, bien sûr, qui sont proches de la France.
ALICE RUFO
Donc, c'est très important que dans ces négociations, chacun puisse bien être associé.
MATHILDE SIRAUD
Quand Donald TRUMP dit qu'il y a des discussions avec l'Iran, c'est un peu plus compliqué du côté iranien. Est-ce qu'on peut faire confiance aux États-Unis ? Vous vous faites confiance alors que Téhéran dément, ces pourparlers. On a du mal à y voir clair et de comprendre la stratégie de Washington là-dedans.
ALICE RUFO
C'est vrai qu'il y a un sujet de lisibilité sur la stratégie de Washington depuis le début, d'ailleurs de cette guerre, dont nous n'étions absolument pas informés, je vous le dis ici, ni prévenus, et dont on a eu du mal à comprendre les objectifs précis qui ont d'ailleurs changé, le régime, le nucléaire. Ce qui est important pour nous, parce que je ne peux parler que pour nous-mêmes, ce qui est important pour nous, c'est qu'il y ait une désescalade militaire. Parce qu'on voit bien que l'escalade militaire a des conséquences très lourdes et très graves pour la région et au-delà. Et qu'on arrive à parler des sujets tels que le nucléaire iranien, sur lequel, pardon, on a une petite expertise, puisque depuis 2003, les Européens ont travaillé sur ce sujet et étaient parvenus à un accord qui avait permis, lui, de mettre le programme iranien sous contrôle. Donc, il faut écouter ce que dit aussi le patron de l'Agence internationale pour l'énergie atomique, Raphaël GROSSI, il faut s'appuyer sur l'expertise, parce que là, la situation est grave et il faut absolument en sortir.
MATHILDE SIRAUD
Mais qu'on comprenne bien, êtes-vous optimiste quant à une résolution, par les voies diplomatiques, de ce conflit ? On sait qu'il y a, par ailleurs, un Conseil de l'ONU aujourd'hui, il y a aussi une réunion du G7 en région parisienne. Tout ça, ça peut permettre d'avancer dans le bon sens ?
ALICE RUFO
Je crois en la diplomatie, de manière générale. Je pense que c'est la diplomatie qui peut nous aider à sortir de la crise. Maintenant, être optimiste, ce serait être naïve. Je pense que la situation est très grave. Être pessimiste, ce serait être abandonné le combat pour essayer d'en sortir. Donc, ce n'est pas une question d'optimisme ou de pessimisme, c'est une question de volonté. Il faut vraiment poser de tout notre poids pour que cette escalade militaire cesse et qu'on arrive à trouver une issue à cette guerre.
HADRIEN BECT
Vous avez évoqué tout récemment la perspective d'un conflit long. Là, quand vous voyez l'attitude de Donald TRUMP, alors il est déjà long, effectivement, on arrive à 28 jours, bientôt un mois. Quand vous voyez l'attitude de Donald TRUMP, est-ce que vous avez l'impression qu'une sortie de crise s'esquisse ? Ou est-ce que dans tous les cas, ça ne pourra pas se faire ? Je rappelle que vous avez une expérience aussi de diplomatie. Est-ce que ça ne pourra pas se faire de toute façon en quelques jours ? C'est forcément encore au moins plusieurs semaines.
ALICE RUFO
Non, je préfère répondre très honnêtement. Je pense qu'on n'est pas au bout, loin de là, et que le conflit va durer du fait de ses conséquences. Il y en a beaucoup, il y en a partout. Maintenant, de quel sujet on parle ? Si on parle d'Ormuz, de toute façon, ça ne peut pas se régler en 24 heures. Ce n'est pas vrai. Il faut préparer les choses, et c'est d'ailleurs ce à quoi on travaille.
HADRIEN BECT
On va parler effectivement très spécifiquement du détroit d'Ormuz.
ALICE RUFO
Il y a des conséquences au Liban, il y a des conséquences dans la région, il y a évidemment la question nucléaire, il y a la question des missiles qui ne vont pas se régler du jour au lendemain. Donc, ça va être compliqué, ça va être long. Mais oui, pour vous répondre très clairement, j'ai eu une expérience diplomatique, en effet. Il y a un G7 aujourd'hui. Je pense que la diplomatie doit vraiment reprendre ses droits. Nous, on fait ce qu'on doit faire, en termes de posture militaire, d'accompagnement de nos partenaires. On fait ce qu'on doit faire. Mais c'est à la diplomatie de reprendre ses droits.
MATHILDE SIRAUD
Et comment nous, Européens, nous devons justement réagir ? Vous avez évoqué ce G7 aujourd'hui, qui se tient près de Rambouillet. Marco RUBIO sera présent, chef de la diplomatie américaine. Et on voit bien que les Américains ne cessent de critiquer notre manque d'implication, notamment pour débloquer le détroit d'Ormuz. Est-ce que c'est une forme de chantage ? Ou est-ce que, malgré tout, il faut qu'on réagisse ?
ALICE RUFO
Non, mais on réagit sur le détroit d'Ormuz, mais à nos conditions.
MATHILDE SIRAUD
Et à ces déclarations ? Quand on dit que les Européens ne sont pas suffisamment impliqués ? Il y a une apathie ?
ALICE RUFO
Ça dépend de quel est l'objectif que vous fixez, à ce à quoi vous demandez de participer. Si les États-Unis nous demandent de participer à la réouverture de vive force du détroit d'Ormuz, je crois que la réponse a été claire.
HADRIEN BECT
Quand on dit de vive force, c'est-à-dire y aller et participer, aller dans la guerre ?
ALICE RUFO
Participer à l'offensive. On ne participe pas. D'ailleurs, on n'a pas été associé à cette guerre. On ne l'a pas choisie, on n'en a pas été informé. On n'y participe pas. Donc, s'il s'agit de nous demander de participer à la guerre, de manière offensive, comme les Américains le font, non, évidemment. Après, entre ça et ne rien faire, il y a une énorme marge. Le chef d'état-major des armées, hier encore, a réuni ses homologues pour préparer leur prise de la liberté de circulation dans le détroit d'Ormuz. Ce n'est pas par des opérations militaires offensives, qu'elles soient côté iranien ou côté américain, qu'on rétablit une liberté de circulation maritime.
HADRIEN BECT
De façon très concrète, si on vient justement sur le sujet du détroit d'Ormuz, qu'est-ce qui ferait que la France se dirait " Là, ça y est, on peut aller participer à la sécurisation du détroit d'Ormuz ". C'est quoi ? C'est que les frappes s'arrêtent ? C'est qu'il y a un accord de cesser le feu ? C'est qu'il y a des discussions avec les Iraniens ? C'est que les Iraniens aient donné une forme d'accord ?
ALICE RUFO
Oui, c'est exactement, vous le dites très bien. Il faut qu'il y ait une baisse sensible des tensions, parce qu'il faut que le trafic reprenne. Le trafic ne peut pas reprendre dans une situation d'escalade militaire telle. Donc, il faut qu'il y ait une baisse des tensions. Il faut faire un bilan clair de la situation sur ce qu'il faut sécuriser dans le détroit. Et puis, il faut évidemment que ce soit le plus large possible et qu'il y ait des systèmes de déconfliction, y compris avec les Iraniens. Voilà, c'est ça qu'il faut comme condition.
HADRIEN BECT
Qu'est-ce que ça veut dire pour que chacun comprenne quand vous parlez là de déconfliction dans le détroit d'Ormuz, de façon concrète ?
ALICE RUFO
De façon concrète, ça veut dire qu'il y ait des canaux de discussion. Encore une fois, quand vous faites, par exemple, on peut imaginer des systèmes d'escorte. L'escorte, ce n'est pas fait pour aller débloquer quelque chose de manière offensive. C'est fait pour protéger une circulation. C'est de la protection. C'est pour rassurer et protéger et permettre la reprise du trafic civil. Dans ces cas-là, vous avez quand même besoin de vous assurer de la baisse des tensions pour ne pas repartir dans une situation de conflictualité.
HADRIEN BECT
Alors, il faut être capable, c'est ce que vous nous dites, de discuter avec les uns et les autres, de voir quel est l'état des tensions et ensuite d'avancer.
ALICE RUFO
Oui, c'est exactement ça. Il faut que la situation devienne plus calme et il faut surtout travailler dans le temps comme on le fait avec beaucoup de partenaires. Je crois que le chef d'état-major des armées en a réuni plus de 30 hier. Il faut travailler avec les pays d'Asie-Pacifique qui sont très directement impliqués. Le président de la République ira dans la région la semaine prochaine. Je pense qu'il en parlera, je suis même sûre qu'il en parlera avec ses homologues. Je crois qu'il ira faire une tournée asiatique.
HADRIEN BECT
Notamment au Japon…
ALICE RUFO
Notamment au Japon. C'est là où les conséquences sont les plus dures à l'échelle internationale et je pense que c'est dans l'intérêt des pays de nos partenaires d'Asie-Pacifique que le trafic dans le détroit d'Ormuz reprenne. Il faut en parler à des conditions qui sont celles de cette mission et qui ne sont pas celles d'une opération offensive telle que la conduit les États-Unis.
MATHILDE SIRAUD
Le Gouvernement fait savoir que la France tient un rôle défensif dans la région. On sait qu'il y a le porte-avions Charles DE GAULLE qui est déployé en Méditerranée orientale. Est-ce que vous nous confirmez ce matin que le porte-avions est toujours présent en Méditerranée orientale ? Et peut-être vous préciser le rôle précisément de ces derniers jours dans la région ?
ALICE RUFO
Oui, je peux vous préciser le dispositif dans la région.
HADRIEN BECT
Il ne va pas seul.
ALICE RUFO
Le porte-avions Charles DE GAULLE est en Méditerranée orientale dans un dispositif de réassurance de nos partenaires, en particulier européens. Par ailleurs, Charles DE GAULLE, c'est une capacité unique d'appréciation de situations sur zone complètement souveraine. Vous avez une possibilité de comprendre la situation, de comprendre ce qui se joue.
MATHILDE SIRAUD
C'est pour surveiller principalement ?
ALICE RUFO
C'est pour réassurer. Vous savez qu'à Chypre, il y a eu des difficultés. C'est un dispositif complet qui permet de réassurer nos partenaires en Europe, en Méditerranée orientale. Après, vous avez des frégates dans la mission ASPIDES qui protègent le trafic maritime en mer rouge. Et ensuite, vous avez des dispositifs dans les pays du Golfe, il faut bien séparer les variables, qui font de la protection de nos partenaires du Golfe et vous avez des forces au Sud-Liban.
HADRIEN BECT
Mais est-ce que, pardonnez-moi, le Charles DE GAULLE, on sait que c'est souvent un outil diplomatique le Charles DE GAULLE.
ALICE RUFO
C'est aussi un outil militaire.
HADRIEN BECT
A-t-il eu un usage militaire à ce stade ?
ALICE RUFO
Ah, par définition, le Charles DE GAULLE est un moyen militaire. Il est accompagné de très nombreuses frégates. Et vous savez, le signalement stratégique du fait d'avoir un moyen militaire comme le Charles DE GAULLE sur place est une réassurance très forte au demain. C'est pour ça que c'est salué par nos partenaires européens.
MATHILDE SIRAUD
Donc, il reste présent dans la zone jusqu'au terme du conflit ?
ALICE RUFO
Il reste présent dans la zone jusqu'à ce que le chef des armées décide de le faire aller ailleurs ou qu'il bouge. Mais là, il est dans la zone, il est sur zone et je pense que c'est très important pour la réassurance de nos partenaires. Et j'ajoute que c'est vrai que la France, pardon de le dire comme ça, mais c'est vrai que la France, c'est le seul pays capable de faire ce niveau de réassurance en mer, en Méditerranée, au niveau européen. Donc, il faut jouer notre rôle et le porte-avions nous permet de le jouer.
HADRIEN BECT
Alors si on prend la carte, Alice RUFO, vous l'avez évoquée, il y a la Méditerranée orientale avec le groupe aéronaval avec notamment le Charles DE GAULLE, la mission qui est en mer Rouge et aussi effectivement nos bases qui sont du côté des pays du Golfe. On rappelle que la France a des accords de défense avec le Koweït, avec le Qatar, c'est encore plus vrai je crois, avec les Émirats. Nos forces sont intervenues pour faire quoi ? On imagine la sécurisation de l'espace aérien. Est-ce que les interventions étaient très régulières ces derniers jours ?
ALICE RUFO
Oui, elles étaient régulières et elles étaient efficaces et c'est concrètement pour vous répondre des interceptions de drones, de missiles, de moyens qui arrivent pour menacer la sécurité des partenaires du Golfe.
HADRIEN BECT
Avec nos Rafale donc ?
ALICE RUFO
Avec les moyens dont on dispose sur place. J'ajoute qu'on est en train de travailler, j'imagine qu'on va y venir, mais c'est sûr, à développer des systèmes d'interception qui sont parfois moins coûteux parce qu'on voit bien qu'on est quand même dans une situation de guerre où la région est ailleurs, en Ukraine, où la masse compte.
HADRIEN BECT
Avec effectivement le coût que peut représenter une interception par des moyens traditionnels versus le prix d'un drone.
ALICE RUFO
Absolument, on a des missiles qui sont chers pour intercepter des moyens qui ne sont pas chers. C'est ce qu'on a vu en Ukraine avec les drones Shahed iraniens. Quand on disait que l'Iran soutenait la Russie et réciproquement j'ai entendu le ministre des Affaires étrangères russe hier soir. Il y a quand même un partenariat russo-iranien qui est très fort et qui se matérialise notamment dans les drones Shahed, qu'il faut pouvoir intercepter. D'ailleurs on a des solutions technologiques pour le faire, notamment avec des entreprises françaises dont il faut accélérer la production en masse parce qu'on voit bien qu'il y a un rapport coût-efficacité important dans cette guerre.
HADRIEN BECT
On va en parler dans quelques minutes. Encore quelques questions sur l'Iran. On parlera donc également de l'économie de guerre. C'est juste après l'info en une minute. Il est 9h moins le quart et voici Diane FERCHIT.
(…)
MATHILDE SIRAUD
De retour sur le plateau du 8 h 30 de France Info ce matin avec notre invité Alice RUFO, ministre déléguée aux armées. On évoque avec vous dans le détail la situation au Moyen-Orient. On va venir bien sûr à la question de nos capacités militaires à nous, Français. Mais d'abord un mot sur la mort de l'adjudant-chef Arnaud FRION. C'était il y a quelques semaines en Irak, tué par des milices pro-Iran. Pourquoi est-ce que la France a fait le choix de ne pas riposter ?
ALICE RUFO
Le major Arnaud Frion, à qui je rends hommage encore une fois aujourd'hui, était engagé dans une mission de lutte contre le terrorisme en Irak. Le fait d'avoir ciblé des forces françaises engagées dans la lutte contre le terrorisme est une erreur majeure et c'est extrêmement grave et impardonnable. C'est au demeurant que le président de la République a dit directement au président iranien. La réponse qui a été apportée par la France, c'est ça, c'est de dire que c'est absolument inacceptable. Et vous savez, le majeur Arnaud FRION, comme ses frères d'armes, se bat pour nous, pour notre sécurité. Il faut continuer de lutter contre le terrorisme, c'est le plus important. C'est pour ça qu'il est mort, pour la France, pour notre sécurité. Et nos soldats, quand ils sont engagés dans la lutte contre le terrorisme, il faut être fidèles à leur vocation, à leur mission, à leur engagement. Il faut continuer de lutter contre le terrorisme.
MATHILDE SIRAUD
Est-ce qu'on a formellement identifié quels étaient les auteurs de ce drame ? Est-ce qu'on sait qu'elle était vraiment, on a dit que c'était une milice pro-iran, vous avez des détails à nous communiquer ?
ALICE RUFO
On a des détails, il y a un travail de renseignement qui est en cours, ça a été revendiqué. Les milices pro-iraniennes en Irak ont un rôle de déstabilisateur majeur. J'ajoute que l'escalade militaire partout dans la région ne va pas dans le sens de la stabilisation en Irak, à laquelle on a tant travaillé, y compris en s'engageant, comme c'est le cas, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Donc, on voit bien les conséquences de cette guerre et l'extrême déstabilisation régionale, qui doit quand même nous amener à recentrer nos intérêts. Nos intérêts, c'est de stabiliser la région, de lutter contre le terrorisme, et c'est pour ça que nos forces sont engagées.
MATHILDE SIRAUD
Nos intérêts qui posent bien sûr la question des moyens, et justement de nos capacités militaires dans le détail. On imagine que c'est une information, bien sûr, assez sensible, mais on vous pose quand même la question, est-ce qu'aujourd'hui, en France, en termes de munitions, nous sommes à sec ?
ALICE RUFO
Non, je ne peux pas dire ça. On ne découvre pas le sujet des munitions. Les lois de programmation militaire successives, et singulièrement celles de 2023, plus l'accélération, le lancement par le Premier ministre du Sentier de l'économie de guerre, qui porte sur la production il y a quelques années, produisent des résultats. C'est long, pour ce qui concerne les munitions complexes. On commence à avoir des premiers résultats. Maintenant, très honnêtement, toutes les évolutions des conflits qu'on voit en Ukraine et au Moyen-Orient nous conduisent à accélérer. Il faut absolument aller plus vite sur la production.
HADRIEN BECT
Justement, pour bien comprendre, parce que l'urgence des munitions, ces informations qu'on avait eues au moment du début de la guerre en Ukraine, selon lesquelles la France tiendrait pour une guerre de haute intensité quelques jours, en termes de munitions, c'était il y a 4 ans que ces informations ont été données, avec l'idée qu'il fallait se réarmer. Sébastien LECORNU annonce 8,5 milliards d'euros une nouvelle fois.
ALICE RUFO
En plus de ce qui a été programmé dans la LPM.
HADRIEN BECT
En plus, pardonnez-moi, effectivement. Est-ce qu'on a réussi à reconstituer un peu des stocks ces dernières années ? Et pourquoi dites-vous que c'est si long ?
ALICE RUFO
Est-ce que c'est long de produire des munitions, notamment quand elles sont complexes ? Parce qu'on a un très haut niveau de technologie, ce qui nous permet d'être très efficaces aussi sur le champ de bataille. Maintenant, on voit bien qu'il faut à la fois gagner la supériorité technologique, comme on dit, sur un champ de bataille. C'est vrai que ça prend un peu de temps pour produire. Et puis, il faut avoir de la masse. La masse, ça passe par l'accélération de la production de tous les types de munitions, et ça passe aussi par l'investissement dans des munitions à bas coût, produites en grande quantité, et si possible sans dépendre trop de l'extérieur. C'est exactement le sens de ce qui a été lancé hier.
HADRIEN BECT
Est-ce que toutes nos munitions sont achetées en France aujourd'hui ? Ou pas toutes ?
ALICE RUFO
Nous avons une grande souveraineté sur la production de munitions. Ce qui a été fait ces dernières années, ce qui va être accéléré là récemment, c'est aussi de pouvoir relocaliser en France des chaînes de production. Je vais vous donner un exemple très concret. Avant la guerre en Ukraine, on n'avait plus investi sur la filière poudre et explosifs. On a vu le rôle des obus. Vous vous souvenez, on en parlait beaucoup sur les plateaux, des obus de 155 mm en Ukraine, qui manquaient, qu'on avait besoin d'apporter. On a relancé des sites de production en France. C'est de la souveraineté industrielle à reconstruire. Nous, on ne veut pas la reconstruire uniquement au niveau national, on veut la reconstruire au niveau européen. Mais il faut accélérer cet agenda de souveraineté, parce qu'on voit bien que dépendre des autres dans la situation actuelle est intenable.
MATHILDE SIRAUD
Comment on fait pour accélérer ? Parce qu'on voit bien que c'est la défense, les armées, le seul domaine qui bénéficie d'autant d'investissements publics, dans une ampleur vraiment très importante. On sait que RENAULT, par exemple, s'est adapté, produit maintenant des drones. Mais pourquoi ? Est-ce que vous regrettez que les industriels mettent du temps, finalement, à s'adapter, à changer leurs habitudes et aussi leur production ?
ALICE RUFO
Alors, ça dépend. Il y en a quand même beaucoup qui ont accéléré leur cadence de production. Et ça, je salue ces efforts-là. C'était tout ce qui a été mené, engagé dans le premier étage, si je puis dire ainsi, de l'économie de guerre lancée par Sébastien LECORNU. Maintenant, il faut effectivement aller plus vite. Alors, il y a de la réticence, parfois, à prendre des risques, au sens où, vous voyez, quand vous lancez une chaîne de production ou quand vous accélérez votre production, vous vous dites " mais comment je vais la vendre ? " pour expliquer très simplement…
HADRIEN BECT
Il faut que la commande suive aussi.
ALICE RUFO
Donc, il faut de la visibilité sur les commandes. Bon, en l'espèce, les annonces qui sont faites sur les augmentations budgétaires permettent de donner de la visibilité. Plus, il y a eu une annonce qui a été faite sur un dispositif qui s'appelle FRANCE MUNITIONS, qui sera détaillé dans les prochains jours, qui permet, justement, de massifier la commande, donc de donner de la visibilité aux entreprises. Et évidemment qu'il faut que les entreprises accélèrent. Et puis, il faut aussi développer des filières qui sont très actives, très fortes. Je pense notamment à la question des drones et des interceptions, où vous avez des pépites, des leaders français qui, eux, se sont investis de longue date, y compris... Et c'est très intéressant, en partenariat avec les Ukrainiens…
HADRIEN BECT
Qui sont un peu des leaders en la matière, aujourd'hui.
ALICE RUFO
Oui, et ça, il faut qu'on y aille à fond.
HADRIEN BECT
À quelle échéance est-ce que vous estimez que la France sera dotée correctement ? Je ne dis pas qu'elle ne l'est pas aujourd'hui, mais qu'elle sera dotée, sera capable de faire face, vraiment, à un conflit potentiel en termes de munitions, en termes de réarmement, on va dire.
ALICE RUFO
Alors, par définition, notre pays est prêt à faire face à la conflictualité qui s'oppose à lui. La preuve... Mais la preuve, vous savez, il y a plein de pays qui font plein d'annonces, il y a peu de pays qui sont capables de déployer ce qu'on a déployé dans les dernières semaines pour assurer la sécurité à personne. Non, mais je veux dire, tout ça montre quand même que c'est aussi une stratégie à mener, c'est aussi du long terme, c'est aussi une stratégie de souveraineté.
HADRIEN BECT
Mais est-ce que l'horizon 2030, par exemple, c'est un horizon…
ALICE RUFO
Mais bien sûr, on aura doublé la... Mais je ne peux pas, vous voyez, je ne peux pas laisser s'encoder le débat en prêt ou pas prêt, parce que, en fait, par définition, la France part, ces lois de programmation militaire, parce que nous avons la dissuasion nucléaire, est un pays qui sait faire une stratégie. Donc, il faut quand même rassurer sur ce plan-là. Par contre, juste un point, excusez-moi, parce que je n'ai pas répondu à votre question. Les industries duales, comme on dit, vous citez l'exemple de RENAULT, c'est un bon exemple. Il faut absolument développer ça, parce qu'au fond, on voit que dans la conflictualité contemporaine telle qu'elle se déploie, il y a beaucoup de dualité. J'ajoute que ça peut être... Dualité, ça veut dire civil et militaire. Ça peut être très important, parce que c'est aussi important pour les Français qu'ils sachent que l'effort qui est fait pour leur sécurité sont faits par l'ensemble du tissu productif. Et j'ajoute que c'est un investissement, la défense, dans le tissu productif. Donc c'est très important d'engager les industries civiles aussi.
MATHILDE SIRAUD
Justement, on parlait de notre porte-avions Charles-de-Gaulle. On sait qu'il l'était il y a une douzaine de jours au nord-ouest de Chypre. Alors pourquoi on le sait ? Parce qu'il a été localisé grâce à l'utilisation par un militaire de…
HADRIEN BECT
Vous avez fait la mouche, je le dis pour nos auditeurs.
MATHILDE SIRAUD
Cette l'application de sport Strava, qui est utilisée pour aller courir notamment, et qui a permis en fai de localiser le porte-avions. Est-ce que ça y est nos militaires n'ont plus le droit de courir avec leur téléphone portable ?
ALICE RUFO
Il y a quelques dispositifs de sécurité à prendre en la matière. Donc dans ces cas-là, c'est une responsabilité du commandement. C'est comme ça que ça se passe dans les Armées. Et les mesures seront prises. Il ne faut pas que ça se produise.
HADRIEN BECT
Est-ce que quand même, tout cela ne dit pas la faiblesse quelquefois des protocoles de sécurité qui peuvent avoir été faits peut-être il y a plusieurs années avec ces outils, les téléphones qui peuvent nous suivre partout, y compris des applications de sport, etc. Est-ce qu'il ne faut pas tout revoir un petit peu de fond en comble ?
ALICE RUFO
Oui, il faut s'adapter à cette nouvelle donne. Les Armées d'ailleurs le font. Vous savez, on a des dispositifs aussi de sécurité interne qui sont, je ne vous cache pas, assez rigoureux. Ça arrive, le risque zéro n'existe pas. Et dans ces cas-là, il faut prendre des dispositifs et c'est vraiment au commandement de le faire. Maintenant, je vous rassure, nos dispositifs de sécurité militaire sont très sérieux et très solides. Mais effectivement, ça peut arriver, ce type d'incident. Et dans ces cas-là, il faut prendre des mesures adéquates.
HADRIEN BECT
Est-ce qu'à un moment ou l'autre, le Charles-de-Gaulle a été mis en risque ?
ALICE RUFO
Non, et d'ailleurs, vous savez, il y a quelques semaines, avant qu'il aille en Méditerranée, j'étais sur le Charles-de -Gaulle et il y a un drone qui est passé à 14 km et on avait l'impression que c'était un danger. Ce n'est pas vrai. Il faut quand même rassurer, les dispositifs de sécurité, de protection de force, de dispositifs, comme est le Charles-de-Gaulle, sont d'une robustesse absolue.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 30 mars 2026