Interview de Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, à RTL le 9 avril 2026, sur le conflit au Moyen-Orient.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Alice Rufo - Ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants ;
  • Thomas Sotto - Journaliste

Média : RTL

Texte intégral

THOMAS SOTTO
Et c'est donc la ministre déléguée aux Armées, Alice RUFO, qui est l'invitée de RTL matin. Bonjour et bienvenue sur RTL, Alice RUFO.

ALICE RUFO
Bonjour.

THOMAS SOTTO
Le cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran est fragile, on le sait, mais il semble tenir, en tout cas, ce matin encore. Est-ce que le plus dur est passé pour vous ? Est-ce que la guerre au Moyen-Orient est derrière nous ?

ALICE RUFO
Non, la guerre n'est pas derrière nous, mais le cessez-le-feu est une bonne nouvelle qui ouvre une phase où la négociation est possible.

THOMAS SOTTO
La négociation est possible, mais est-ce qu'aujourd'hui, vous diriez que l'Iran n'est plus une menace, comme Donald TRUMP qui est très optimiste ?

ALICE RUFO
Non, l'Iran a des capacités, enfin, un programme nucléaire, des capacités balistiques et des capacités de déstabilisation régionale qui étaient, et qui restent, évidemment préoccupantes.

THOMAS SOTTO
Préoccupantes, mais identiques à ce qu'elles étaient ? Finalement, tout ça n'a peut-être servi à rien ?

ALICE RUFO
Je pense quand même que le programme nucléaire, aujourd'hui, n'est pas mis sous contrôle par un accord international, comme c'était le cas lorsque les Européens, notamment, avaient poussé pour un accord sur le nucléaire iranien. Il y a des capacités balistiques iraniennes dont on voit les conséquences, et puis il y a des capacités de déstabilisation régionale par des proxys, comme on dit. Maintenant, le terme est devenu familier, malheureusement.

THOMAS SOTTO
En gros, des sous-traitants, hein. Voilà. Le Hezbollah.

ALICE RUFO
Voilà. Des milices, ou des... Bon. Qui déstabilisent profondément la région. C'est un fait.

THOMAS SOTTO
C'est un fait. Israël dit de son côté que rien n'est fini après le cessez-le-feu et a continué à pilonner le Liban. Mercredi Noir au Liban, titre par exemple l'Est républicain. Ce qu'il se passe au Liban sous le feu nourri des Israéliens est-il acceptable pour la France ?

ALICE RUFO
Non, ce qui s'est passé hier au Liban est inacceptable.

THOMAS SOTTO
Inacceptable ?

ALICE RUFO
Oui, complètement inacceptable. Et d'ailleurs...

THOMAS SOTTO
Et ça veut dire quoi ?

ALICE RUFO
Ça veut dire que la guerre s'était étendue au Liban du fait des frappes du Hezbollah sur Israël, et le fait est sur les populations du nord d'Israël, et on l'a dit aussi clairement que cela, c'est-à-dire qu'on a bien dit que c'était le Hezbollah qui portait la responsabilité d'avoir entraîné le Liban en conflit. Et donc, évidemment, Israël a le droit de se défendre, mais la disproportion de la réponse, singulièrement hier, avec ces frappes massives, alors même que le cessez-le-feu doit inclure évidemment le Liban, le cessez-le-feu qui est négocié, qui est discuté. C'est absolument inacceptable. Et ça met en péril à la fois le cessez-le-feu, et puis évidemment la souveraineté et l'intégrité du Liban.

THOMAS SOTTO
Mais Alice RUFO, une fois qu'on a dit que c'est inacceptable, il se passe quoi derrière ? Jean-Luc MELENCHON parle de carnage et il demande à la France d'intervenir. Est-ce qu'on va intervenir au Liban ? Est-ce qu'on va soutenir le Gouvernement libanais ?

ALICE RUFO
Moi, j'étais au Liban la semaine dernière.

THOMAS SOTTO
Oui.

ALICE RUFO
On soutient évidemment les autorités libanaises et l'armée libanaise. On leur a livré d'ailleurs des matériels la semaine dernière pour avoir le monopole des armes au Liban, ce qui est leur objectif, et pour renforcer leur souveraineté, pour aider aussi les populations civiles. Il y a un gros effort humanitaire de la France qui est fait et qui va être accentué. J'ajoute, parce que c'est plus mon domaine, que la force des Nations Unies qui est au sud du Liban, la FINUL.

THOMAS SOTTO
La FINUL. Les casques bleus.

ALICE RUFO
Qui est militaire, qui fait aussi de l'humanitaire dans le Sud. Et il n'y a pas beaucoup de personnes qui font de l'humanitaire dans le sud. C'est dangereux, hein, le sud du Liban aujourd'hui. Donc, on fait ce qu'on doit faire en soutien au Liban dans la période. Et puis on a un rôle à jouer, qui est important, notamment avec les Américains et les Israéliens dans ce qu'on appelle le mécanisme tripartite, pardon pour le mot, mais c'est un mécanisme qu'on avait mis en place, de surveillance du dernier cessez-le-feu en 2024. On a évidemment un rôle à jouer, majeur, pour obtenir que le Liban fasse partie du cessez-le-feu.

THOMAS SOTTO
Pour vous, il n'y a pas d'ambiguïté, le Liban doit faire partie, et fait partie du cessez-le-feu. Donc, Benyamin Netanyahou se met à la faute, là ?

ALICE RUFO
Le Liban doit faire partie du cessez-le-feu, je le dis clairement, et on va y travailler. Et d'ailleurs, on y sera. Et le Président de la République a parlé au président TRUMP hier pour cela en particulier. Il a parlé au Président iranien également.

THOMAS SOTTO
Donc Benyamin Netanyahou se met à la faute ?

ALICE RUFO
En tout cas, la réponse israélienne est profondément disproportionnée. Et les frappes d'hier sont inacceptables. Je ne peux pas le dire plus clairement que cela.

THOMAS SOTTO
Il y a donc une nouvelle donne qui est en train de se dessiner dans la région. Quel peut être le rôle de la France dans les 15 jours qui viennent et après le cessez-le-feu, s'il tient ?

ALICE RUFO
Alors, d'abord, la France, elle a un rôle à jouer dans la région, parce qu'elle y est très présente. On parle à tous. Ce n'est pas si fréquent dans le monde d'avoir des gens qui parlent à tous comme ça. On a des forces qui sont présentes. On est des gens qui luttons contre le terrorisme dans la région, qui avons des moyens déployés dans la région. Donc, on pèse, contrairement à ce que j'entends ici et là. Et puis on a pris une position, depuis le début de cette guerre, qui est très claire, qui est comprise par nos partenaires internationaux. Et donc, on va peser pour faire en sorte que le cessez-le-feu soit durable et que les objectifs que nous, nous visons, dont évidemment, j'entendais votre éditorial, la réouverture du détroit d'Ormuz, puisqu'on voit les conséquences que nous payons, nous, puisse se faire.

THOMAS SOTTO
C'est-à-dire, est-ce que nos troupes pourraient participer à une sécurisation du détroit d'Ormuz ? Est-ce que c'est sur le tapis, ça ?

ALICE RUFO
En fait, quand on parle de participation militaire, il faut être très précis. On a toujours dit qu'on ne participerait pas, à un moment donné, les États-Unis nous le demandaient, à une réouverture de vive force du détroit d'Ormuz. On a aussi dit qu'on travaillait à une planification de sécurisation. Ça veut dire quoi en fait ? Ça veut dire du déminage, des capacités de réassurance.

THOMAS SOTTO
Il est miné ou pas ? Parce qu'on n'arrive pas à le savoir. Il est miné ce détroit d'Ormuz ou pas ?

ALICE RUFO
En fait, qu'il soit miné ou pas dans la période, vu que les Iraniens communiquent en ce sens-là, vous avez des voies de passage qui sont organisées comme si c'était le cas. Mais pour revenir à votre question, pour l'instant, non. Il faut établir les conditions de sécurisation du détroit. Il faut une baisse des tensions, qui n'est pas objective, là, à l'heure où l'on se parle. Et puis il faut travailler sur la base du droit international qui existe, et auquel il faut donner une force, là, dans la période, donner force à ce droit-là. Ça ne veut pas dire déployer des moyens militaires demain matin dans le détroit d'Ormuz. Ça ajouterait encore à une conflictualité, qu'on cherche précisément à faire baisser. Mais que la France, avec ses partenaires internationaux, ait un rôle à jouer pour travailler dans le cadre de la négociation qui est en train de s'ouvrir, en démultipliant ses efforts, justement maintenant, pour arriver à une situation où la circulation puisse reprendre dans des conditions de sécurité acceptable, y compris avec des moyens qu'on travaille et qu'on planifie, vous savez que le chef d'état-major des armées réfléchit, etc. Mais ce n'est à aucun moment une opération, telle que l'a souhaité les Américains, offensive.

THOMAS SOTTO
D'accord. Bon. Dans ce contexte général, Alice RUFO, que va faire notre porte-avions nucléaire, le Charles de Gaulle ? Il va rester en Méditerranée ?

ALICE RUFO
Le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, enfin, le groupe aéronaval et les frégates qui sont avec lui sont en Méditerranée orientale dans une mission de réassurance de nos partenaires européens.

THOMAS SOTTO
Donc, pas question de bouger, là, pour l'instant ?

ALICE RUFO
Non. Et j'ajoute qu'on a une présence, aussi, maritime, en mer rouge, avec des frégates, où quand même une partie du trafic international se joue.

THOMAS SOTTO
On a été très heureux de revoir hier Cécile KOHLER et Jacques PARIS, de retour en France après presque 4 ans passés en Iran. Qu'est-ce qu'on a promis aux Iraniens en échange de cette libération ? Est-ce qu'il y a eu des contreparties ?

ALICE RUFO
Non, il n'y a pas de contreparties. D'abord, je veux saluer la libération des otages, puisque le Quai d'Orsay, notre ambassadeur que j'ai écouté hier.

THOMAS SOTTO
Qui sera l'invité de Marc-Olivier FOGIEL à 08 h 15.

ALICE RUFO
Ah ben, voilà. Parfait. Il pourra vous dire à quel point l'effort de la diplomatie française a été important. Puis, d'autres services de l'État, y compris le ministère des Armées...

THOMAS SOTTO
Il n'y a pas un dit ? Il n'y a pas un « On vous les rend, mais en échange, vous nous garantissez que vous n'interviendrez pas contre nous » ?

ALICE RUFO
Non.

THOMAS SOTTO
Non ? On n'a pas...

ALICE RUFO
Ce n'est pas comme ça que ça se passe.

THOMAS SOTTO
D'accord. Bon. On sait que nos finances ne sont pas très flamboyantes, Alice RUFO. Tout ce qu'on a investi vers l'Iran, vers le Moyen-Orient, est-ce que c'est retiré à l'Ukraine ? Le Président Zelensky est très, très, inquiet.

ALICE RUFO
Moi, je comprends l'inquiétude du Président Zelensky, puisque regardez, merci d'ailleurs d'en parler, puisqu'on n'en parle plus. Pourtant, il continue à y avoir des frappes. Il continue à y avoir des attaques contre la population civile en Ukraine. Donc, je comprends ton inquiétude. Et c'est important d'en reparler, et c'est important de dire qu'une partie de notre sécurité à nous, parce que c'est de ça qu'on parle en premier lieu, se joue en Ukraine. L'inquiétude, elle vient du fait qu'au fond, les Américains pourraient avoir moins de moyens que les Européens, d'ailleurs. Une partie de nos partenaires achète pour donner à l'Ukraine. Bon. Nous, on a veillé dès le début. On a un peu anticipé les choses et la déstabilisation globale. Et donc, on a veillé dès le début à maintenir notre soutien à l'Ukraine à un bon niveau. Et évidemment que les Européens, qui font déjà énormément, continuent dans cette ligne avec une grande unité.

THOMAS SOTTO
On ne va pas renier là-dessus ?

ALICE RUFO
Nous, non.

THOMAS SOTTO
Nous, la France, ou nous, l'Europe.

ALICE RUFO
La France, non. Les Européens, non plus. Ce n'est pas la ligne européenne.

THOMAS SOTTO
D'accord. C'est dans ce contexte, évidemment, qui n'est pas très rassurant, de monde instable, que le projet de loi de programmation militaire a été réactualisé, avec 36 milliards supplémentaires ajoutés pour la période 2024-2030. Tiens, on parlait des Russes. On a vu qu'ils étaient capables de faire 1 000 drones par jour contre l'Ukraine il y a quelques jours. Si ça vous tombait dessus, est-ce qu'on est capables de riposter à ça aujourd'hui en France ? Est-ce qu'on sait faire face ?

ALICE RUFO
D'abord, les armées françaises sont, par définition, prêtes. Et d'ailleurs, elles démontrent plutôt...

THOMAS SOTTO
S'il y a la guerre...

ALICE RUFO
Nous ne sommes pas dans la situation de l'Ukraine. Je voudrais quand même le redire pour aussi donner des éléments objectifs. Nous sommes un pays qui est membre de l'Alliance Atlantique, membre de l'Union Européenne. Nous avons la dissuasion nucléaire, nous avons des moyens très importants. Donc, voilà. Après, vous pointez la problématique des drones, la question des drones, dont on voit, et vous avez raison, en Ukraine, comme au Moyen-Orient, à quel point ils ont des effets de saturation, y compris sur les défenses aériennes et antimissiles, et puis à quel point il y a une différence dans le... On appelle ça " Cost to Kill ", pardon, ce n'est pas une très jolie expression, mais c'est : combien ça coûte de détruire un autre moyen. Et donc, un différentiel entre des moyens pas cher.

THOMAS SOTTO
C'est le rapport entre le coût et le nombre de morts.

ALICE RUFO
Voilà, le coût, c'est ça. Le coût, non, mais la manière dont on abat un autre système d'armement. Bon. Donc, ça, on en tire les leçons depuis un moment. Justement, l'actualisation de la loi de programmation militaire que vous citez accélère très sensiblement dans le domaine des drones et de la lutte anti-drone, pour, précisément, compléter les moyens de nos armées sur ces sujets de saturation, tout en ne touchant pas à la cohérence de notre modèle d'armée.

THOMAS SOTTO
Qu'est-ce qu'on souhaite à une ministre des Armées qui fête ses 40 ans aujourd'hui ?

ALICE RUFO
Alors, je n'ai pas du tout 40 ans. C'est vachement gentil, mais merci. Qu'est-ce qu'on souhaite ?

THOMAS SOTTO
Oui.

ALICE RUFO
Que le cessez-le-feu soit durable.

THOMAS SOTTO
Que le cessez-le-feu soit durable ?

ALICE RUFO
Et qu'on puisse sécuriser le détroit d'Ormuz.

THOMAS SOTTO
Catherine VAUTRIN, vous auriez un petit message ou pas, à la ministre des Armées.

ALICE RUFO
Pas encore, mais il est très tôt.

THOMAS SOTTO
Il est très tôt. Ça va venir. Merci beaucoup en tout cas. Excusez-moi pour l'erreur sur l'âge, Alice RUFO.

ALICE RUFO
Non, c'est plutôt dans ce sens. Ça va.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 avril 2026