Texte intégral
FLORENCE PARACUELLOS
Et Benjamin DUHAMEL, vous recevez le ministre de l'Économie et des finances.
BENJAMIN DUHAMEL
Bonjour Roland LESCURE,
ROLAND LESCURE
Bonjour,
BENJAMIN DUHAMEL
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. On va essayer d'y voir un peu plus clair sur les conséquences économiques concrètes de la guerre. Je voudrais commencer par la question d'éventuelles pénuries, pour le patron de TOTAL, Patrick POUYANNE, la France se dirige vers, je cite, " Une ère de pénuries énergétiques " si le blocage du détroit d'Ormuz se prolonge encore deux ou trois mois, ce à quoi Emmanuel MACRON a répondu que tout était sous contrôle. Alors une question simple Roland LESCURE, deux ou trois mois, ça correspond aux vacances d'été. Est-ce que vous avez la certitude que les Français auront du carburant pour partir en vacances ?
ROLAND LESCURE
En tout cas, on se prépare à tout. Même Patrick POUYANNE, qui je pense, n'est plus tout à fait dans son rôle quand il inquiète avec la menace d'éventuelles pénuries, rajoute bien un certain nombre de " Si " à sa déclaration.
BENJAMIN DUHAMEL
Il dit : " Si le détroit d'Ormuz reste bloqué, deux ou trois mois ".
ROLAND LESCURE
Oui, et je ne sais pas, et lui non plus, qu'il en sera dans deux ou trois mois. Donc il faut qu'on se prépare à toutes les opportunités, se préparer le pire, mais aussi espérer le meilleur.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc ça veut dire se préparer, y compris à un scénario de pénurie de carburant à l'été.
ROLAND LESCURE
Se préparer à un théo dans lequel le détroit d'Ormuz serait fermé de manière durable. Trois choses là-dessus. Le sujet potentiel, c'est le kérosène. On a eu un certain nombre de communications, on y reviendra sans doute de compagnies aériennes sur le sujet. Pourquoi ? Parce qu'on importe un peu plus de 20% de notre kérosène du Golfe.
BENJAMIN DUHAMEL
Alors vous parlez des compagnies aériennes, pour rentrer dans le sujet directement, vous avez TRANSAVIA, la filiale d'AIR FRANCE, qui dit qu'en mai-juin, on annule 400 vols, avec des effets concrets pour des Français qui voient leurs billets annulés.
ROLAND LESCURE
Oui, et j'aimerais savoir si c'est une histoire de prix ou une histoire de volume. Moi, ce que je peux vous dire sur le kérosène, pour être très clair, c'est que, je le répète, 20% de notre kérosène vient du Golfe, donc évidemment, on suit ça comme le lait sur le feu depuis le début. On n'avait annoncé aucune pénurie en avril, on n'a pas eu de pénurie en avril. Ce que je peux vous dire aujourd'hui, on est à la fin du mois d'avril, c'est que je n'ai pas non plus d'inquiétude. Pour le mois de mai, au-delà, on fait deux choses. Un, on augmente le raffinage. On a autorisé des raffineries françaises, notamment à Gravenchon, à augmenter le raffinage. Et deux, si jamais on faisait face à des enjeux d'importation, on a nos stocks stratégiques. Vous savez qu'on a trois mois de stocks stratégiques, on a une bonne partie de ces stocks qui sont en kérosène, d'autres qui sont en brut, qu'on peut donc raffiner. Donc, il n'y a pas d'inquiétude à avoir sur l'approvisionnement.
BENJAMIN DUHAMEL
Et ces stocks stratégiques permettraient d'éviter une situation de pénurie carburant, même si le détroit d'Ormuz restait bloqué pour les vacances d'été ?
ROLAND LESCURE
Si demain, on arrêtait totalement d'importer du pétrole, du diesel et du kérosène, on aurait trois mois de stocks. La réalité, évidemment, vous le savez, c'est qu'on a des approvisionnements diversifiés qui ne viennent pas tout du Golfe. À peu près 20% du kérosène, à peu près 15% du diesel et très peu de brut. Donc, globalement, on a des mois devant nous. Ça ne veut pas dire que ce serait une bonne nouvelle, parce qu'évidemment, les prix resteraient élevés. C'est l'enjeu majeur. Mais pour vous donner un ordre de grandeur de comparaison, au Japon, ils ont libéré 80 millions de barils de leurs stocks stratégiques. Nous, moins de 2 millions. Donc, on a encore énormément de réserves.
BENJAMIN DUHAMEL
Je vois ce matin que vous essayez de rassurer les Français.
ROLAND LESCURE
Non, je présente des faits. Je ne suis là ni pour inquiéter, ni pour rassurer.
BENJAMIN DUHAMEL
Fin mars, moi, je vous ai entendu dire qu'il y a un choc pétrolier. Le lendemain, vous disiez qu'en fait, il n'y en a pas. Je suis désolé. Vous comprenez peut-être que les Français se disent " En fait, quand on a un ministre de l'Économie qui nous dit qu'il n'y a pas de risque de pénurie, ça ne veut pas dire qu'il n'y en aura pas à l'été ".
ROLAND LESCURE
Non, écoutez, je vous trouve un peu injuste, mais peu importe.
BENJAMIN DUHAMEL
C'est factuel.
ROLAND LESCURE
Non, pas tout à fait. J'ai regretté d'utiliser ce terme que j'appliquais à l'Asie et qu'on a, à tort, je pense, appliqué à l'Europe.
BENJAMIN DUHAMEL
Je crois que tout le monde avait compris que vous parliez de l'Asie.
ROLAND LESCURE
Non. Vous reprendrez mes déclarations. Elles étaient à l'Assemblée Nationale, devant la représentation nationale, devant l'ampleur de la polémique. J'ai effectivement regretté d'avoir utilisé ce terme. Mais en Asie, oui, on a un choc pétrolier. En Asie, il y a 80 millions de marines de réserve stratégique du Japon qui ont été libérées. Il y a des rationnements aux Philippines. Il y a du télétravail généralisé au Vietnam. En Europe, heureusement, et en grande partie parce qu'on est mieux préparé et mieux diversifié, on ne fait pas face à ce type d'horizon.
BENJAMIN DUHAMEL
Juste avant de parler de la question des marges des distributeurs, sur la question du kérosène, donc, et des vols qui sont annulés par TRANSAVIA, est-ce que le Gouvernement a prévu quelque chose ? Ou est-ce que vous regardez simplement cette manière de faire des annonces et annuler du vol ?
ROLAND LESCURE
On ne perd rien. Depuis le début, on est engagé dans les discussions avec l'ensemble des filières, les distributeurs, les filières industrielles, et évidemment, on discute avec les compagnies aériennes. Ce que je peux vous annoncer, c'est qu'avec Philippe TABAROT, le ministre des Transports, mon collègue, on va recevoir l'ensemble des compagnies aériennes pour faire le point sur la préparation de l'été. Pas seulement les enjeux de volume, mais aussi les enjeux de prix, les enjeux…
BENJAMIN DUHAMEL
Donc vous allez demander des comptes, en quelque sorte, à TRANSAVIA, aux compagnies aériennes ?
ROLAND LESCURE
Je suis désolé, mais je ne suis pas dans une logique où je cherche des coupables les uns après les autres. Je sais qu'on adore ça, en France. Moi, je cherche à avoir des discussions responsables avec des industries qui sont concernées par la crise et qui concernent le quotidien de nos concitoyens. Donc on le fait avec les distributeurs, on le fait avec les importateurs, on le fait avec les compagnies aériennes, on le fait avec tout le monde.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, cette réunion à venir avec les compagnies aériennes. Autre sujet où on a besoin de votre éclaircissement, c'est la question des marges des distributeurs. Un document de travail du Gouvernement, révélé par nos confrères de France Info, montrait que les marges brutes des distributeurs de carburant étaient plus importantes qu'aujourd'hui, qu'avant la guerre. Colère en réponse des distributeurs, qui disent que ce n'est pas vrai. Le patron de CARREFOUR, Alexandre BOMPARD, vous demande de corriger, je cite, un document erroné et biaisé. Alors, qui dit vrai, Roland LESCURE ? Est-ce que c'est vos services, ou est-ce que ce sont les distributeurs ?
ROLAND LESCURE
Ce que je peux vous dire, c'est qu'un, je regrette cette fuite, parce qu'elle n'aurait jamais dû avoir lieu. C'est un document de travail imparfait, sur lequel on travaille, y compris d'ailleurs, en collaboration avec les distributeurs, pour mieux comprendre, effectivement, et assurer, on l'espère, la transparence, sur le fait qu'aucun des distributeurs ne s'en est mis plein les poches.
BENJAMIN DUHAMEL
Et quand vous dites un document imparfait, est-ce que le constat qui est posé, c'est-à-dire l'augmentation des marges brutes, est réel ?
ROLAND LESCURE
Ce que je peux vous dire, à partir du travail que nous avons fait, qui est encore imparfait, mais qui donne un constat assez clair, c'est que pendant quelques jours, on l'a tous vu, les prix ont monté très vite, au début de la crise, et peut-être un peu trop vite, et c'est la raison pour laquelle on demande aujourd'hui, quand les prix baissent, à ce qu'ils baissent à la pompe. Et depuis, les marges, telles qu'on les estime, de manière imparfaite, sont à peu près stables. Donc, il y a eu, les premiers jours, des augmentations très fortes qu'on a tous vues à la pompe, depuis, ça s'est calmé, j'allais dire heureusement, et c'est peut-être lié en partie à la pression que le Gouvernement a mise sur les distributeurs.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, en fait, vous êtes d'accord avec les distributeurs, ce document, il était erroné et biaisé, vous, en quelque sorte, vous le, vous ne le discréditez, mais en tout cas, c'est un document qui disait quelque chose qui n'était pas vrai.
ROLAND LESCURE
C'est un document de travail qui n'avait pas vocation à être publié, parce qu'il était par nature imparfait. S'il était parfait, il serait public. Aujourd'hui, ça fait partie des outils qu'on utilise.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, les distributeurs, aujourd'hui, n'utilisent pas la guerre pour faire des marges excessives sur le dos des Français.
ROLAND LESCURE
À ce stade, je n'ai pas de signe dans ce sens, et j'allais dire heureusement, et j'espère que ça va durer, parce qu'au fur et à mesure que la crise dure, il faut s'assurer que les comportements vertueux continuent.
BENJAMIN DUHAMEL
Roland LESCURE, dans un moment où le gouvernement cherche des économies budgétaires, il y a un député qui vous en suggère une, il s'appelle Charles ALLONCLE. Le rapport voté hier propose de baisser le budget de l'auditoire public d'un milliard d'euros, c'est-à-dire 25% de son budget total, qui en compte 4. Est-ce que le ministre de l'Économie et des Finances que vous êtes considère que c'est une économie intelligente ?
ROLAND LESCURE
Le ministre de l'Économie et des Finances a été un peu surpris, même si, évidemment, l'Assemblée nationale est totalement libre, de la manière dont cette commission d'enquête s'est déroulée. Moi, j'ai été vice-président de l'Assemblée nationale, président de commission, à un moment, et ce n'était pas il y a si longtemps que ça, où les débats étaient un peu plus apaisés, un peu moins caricaturaux, ils cherchaient un peu moins le buzz que la réalité. Moi, je n'ai pas lu le rapport. Je sais qu'un certain nombre de mes collègues, y compris mon suppléant, d'ailleurs, avaient des doutes sur le fond et surtout sur la forme. Un rapport de commission d'enquête, c'est du sérieux. Je ne suis pas sûr qu'un certain nombre d'invectifs, qui étaient en tout cas dans une version liminaire du rapport, avaient vocation à durer.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais est-ce qu'on peut faire un milliard d'euros d'économie sur le budget public ?
ROLAND LESCURE
Écoutez, à ce stade, on est dans la préparation du budget, on n'en est pas là. Moi, en tant que citoyen, en tant qu'homme politique, et ça, ce n'est pas le ministre des Finances qui parle, je suis attaché au service public et je considère qu'on doit pouvoir, à la fois, avoir un service public exemplaire d'un point de vue du budget et aussi d'un point de vue de la neutralité et qu'on peut continuer à financer un service public qui, je suis dans un studio dans lequel ça ne fonctionne pas trop mal, fonctionne plutôt bien et plutôt apprécié des Français.
BENJAMIN DUHAMEL
Un tout dernier mot, Roland LESCURE, vous serez où le 30 mai ?
ROLAND LESCURE
Je serai, alors, je vais être partagé et donc sans doute un peu divisé. Je serai au meeting de Gabriel ATTAL en début d'après-midi et j'espère devant mon écran pour regarder la finale de la Ligue des Champions en fin de journée et voir le PSG gagner la deuxième.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, Gabriel ATTAL qui reproche au Gouvernement d'avoir cédé à la CGT et à la gauche sur le 1er mai, vous applaudirez quand il le répétera en tribune ou pas ?
ROLAND LESCURE
Écoutez, je ne sais pas ce qu'il dira en tribune.
BENJAMIN DUHAMEL
Là c'est compliqué quand on est ministre d'un gouvernement qui a soi-disant cédé à la CGT.
ROLAND LESCURE
Ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a 10 jours, j'étais aux États-Unis, on essayait de gérer les conséquences de cette crise sur l'économie mondiale. Le fait que la France ait envisagé l'espace d'un instant de faire tomber son Gouvernement pour savoir si on allait pouvoir acheter du pain le 1er mai, ça a fait un peu sourire. On devrait pouvoir faire mieux.
BENJAMIN DUHAMEL
Vous ne répondez pas tout à fait à ce qu'a dit Gabriel ATTAL et ça ce sera pour une autre interview. Merci Roland LESCURE d'être venu ce matin au micro d'Inter.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 avril 2026