Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre de la justice, à CNews le 19 mai 2026, sur les relations franco-algériennes, les crimes d'inceste, la loi pour la justice criminelle, l'élection présidentielle de 2027 et le mariage des OQTF.

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Média : CNews

Texte intégral

LAURENCE FERRARI
Notre invité ce matin dans la grande interview au CNews/Europe1, c'est Gérald DARMANIN. Bonjour à vous.

GERALD DARMANIN
Bonjour.

LAURENCE FERRARI
Merci d'être là. Ministre de la Justice, bien sûr. Merci de réserver vos premières paroles à nos antennes puisque vous revenez d'un voyage express en Algérie. Le but était de relancer la coopération judiciaire, quasi interrompue depuis deux ans, évoquer le sujet des biens mal acquis et bien sûr la situation de notre compatriote Christophe GLEIZES. Qu'avez-vous obtenu, Gérald DARMANIN, des autorités algériennes et du Président TEBBOUNE que vous avez longuement rencontré hier ?

GERALD DARMANIN
D'abord, la reprise de notre coopération judiciaire à la demande du Président de la République française. Je me suis rendu en effet en Algérie pour des moments très importants. D'abord, je pense évidemment à Christophe GLEIZES, à sa maman, à sa libération prochaine. Nous l'espérons toutes et tous.

LAURENCE FERRARI
Vous avez des gages rassurants en la matière ?

GERALD DARMANIN
Je pense que ce n'est pas sur un plateau de télévision qu'on peut le faire. Mais en tout cas, je peux dire que nous avons été très rassurés par la façon dont Christophe GLEIZES est traité. Et puis, bien sûr, nous avons rappelé qu'il faut rendre Christophe GLEIZES non pas à la France, mais à sa mère. Et je pense que le Président TEBBOUNE y sera sensible. En tout cas, nous lui faisons confiance. Je lui fais confiance pour cela.

LAURENCE FERRARI
Vous ne dites pas à la France, mais c'est un compatriote français.

GERALD DARMANIN
Oui, bien sûr. Mais je pense que c'est avant tout une mère de famille qui est particulièrement blessée, touchée, qui a pu rencontrer le ministre de la Justice algérienne, qui a pu visiter son fils à plusieurs reprises. Voilà, je pense qu'il ne faut pas faire davantage de déclarations. Mais nous sommes tous touchés par l'humanité de cette situation. Et je peux vous dire que j'avais, avec mon homologue, avec le Président TEBBOUNE, des échanges extrêmement francs sur cette question.

LAURENCE FERRARI
Il faut un peu gommer le côté français pour mettre en avant la situation humanitaire de notre compatriote journaliste, condamné à sept ans de prison pour apologie du terrorisme ?

GERALD DARMANIN
Non. D'abord, effectivement, maintenant, sa peine est définitive puisqu'il n'a pas fait le pourvoi en cassation. Et voilà, c'est au Président TEBBOUNE, me semble-t-il, que de pouvoir faire ce geste pour cette famille et bien sûr, pour notre bonne relation.

LAURENCE FERRARI
Espérons-le dans les prochains jours.

GERALD DARMANIN
Il y avait... Pardon.

LAURENCE FERRARI
Allez-y.

GERALD DARMANIN
Non, non, nous avions d'autres sujets, notamment des coopérations judiciaires extrêmement importantes de la lutte contre la criminalité organisée.

LAURENCE FERRARI
Le narcotrafic.

GERALD DARMANIN
Exactement… Qui touche les dirigeants de la DZ Mafia, mais qui touche aussi d'autres sujets, qui touche la sécurité de l'Algérie et la sécurité de la France. Le plus grand pays d'Europe qu'est la France, avec le plus grand pays d'Afrique qu'est l'Algérie, doivent se respecter et doivent aussi garantir leur sécurité. Depuis très longtemps, j'ai été quatre ans et demi ministre de l'Intérieur, je peux dire que nous avons avec l'Algérie une parfaite collaboration en matière de terrorisme.

LAURENCE FERRARI
Ça, ça n'a jamais cessé ?

GERALD DARMANIN
Il y a sans doute eu ces derniers mois des difficultés, mais je peux assurer que si nous avons, par exemple, organisé les Jeux olympiques d'été avec une grande efficacité, c'est parce que de grands pays étrangers, de grands services étrangers performants comme l'Algérie nous ont aidés à nous renseigner, à interpeller, à prévenir des attentats. Et c'est vrai parce que l'Algérie a avec la France un combat contre l'islamisme radical, contre le terrorisme islamiste qui l'a touché dans sa chair. Vous savez qu'il y a eu des dizaines de milliers de morts, bien plus d'ailleurs du terrorisme islamiste en Algérie.

LAURENCE FERRARI
La décennie noire, 200 000 morts.

GERALD DARMANIN
Exactement. Et nous remercions l'Algérie de son combat continuel contre le terrorisme islamiste.

LAURENCE FERRARI
Qui, d'ailleurs, se répand dans tout le continent africain.

GERALD DARMANIN
Exactement. En Europe, au continent africain.

LAURENCE FERRARI
Au Mali.

GERALD DARMANIN
Et l'Algérie est un partenaire essentiel. Quand on est ministre de l'Intérieur, on doit travailler avec l'Algérie. C'est le cas de la DGSI. C'est le cas de la DGSE. Nous devons avoir ce même partenariat. C'est ce que j'ai dit au Président TEBBOUNE. C'est ce que j'ai dit à mon homologue dans la lutte contre la criminalité organisée, qui est elle aussi une menace de sécurité intérieure extrêmement forte qui touche la France et qui touche l'Algérie. Et je pense que les autorités algériennes l'ont compris et nous sommes revenus avec de très nombreuses informations.

LAURENCE FERRARI
Concernant quoi ? Des patrons de la DZ Mafia qui sont en Algérie ?

GERALD DARMANIN
Concernant un certain nombre de personnes ou leur réseau qui sont à la fois peut-être en Algérie, dont certains ont été interpellés, d'autres, j'espère, le seront dans les prochains jours. D'autres doivent être extradés vers la France puisqu'aujourd'hui, ça fait très longtemps qu'on n'a pas obtenu d'extradition de la part de l'Algérie et de même que nous l'avons obtenu d'autres pays et j'avais réussi à la demande du Président de la République, notamment avec les pays frontaliers de l'Algérie, avec le Maroc, à obtenir des extraditions de personnes qui sont extrêmement dangereuses.

LAURENCE FERRARI
Félix BINGUI qui est jugé en ce moment même à Marseille.

GERALD DARMANIN
Voilà, notamment. Alors que ça faisait des années que le Maroc n'avait pas extradé des dirigeants de mafia sur le sol européen. Nous devons obtenir la même chose de nos amis algériens. Pour ça, on doit leur parler avec respect et avec confiance.

LAURENCE FERRARI
Avec respect et confiance. Est-ce que ce respect est mutuel? Est-ce que vous pensez que l'Algérie respecte la France, Gérald DARMANIN?

GERALD DARMANIN
Je pense que nous devons tous les deux progresser dans le respect de nos deux peuples et de nos deux gouvernements. On a des désaccords avec l'Algérie. Et j'ai personnellement avec…

LAURENCE FERRARI
Sur quoi ?

GERALD DARMANIN
Je pense, de nombreux désaccords sur la politique…

LAURENCE FERRARI
Situation migratoire ?

GERALD DARMANIN
La politique migratoire, sur une situation internationale. L'Algérie, par exemple, ne soutient pas l'Ukraine comme nous le soutenons. Ils ont, on le sait tous, une relation particulière avec les Russes. Mais la diplomatie consiste justement à parler avec les gens avec lesquels on n'est pas d'accord. Sinon, il n'y a pas de diplomatie. Et moi, je respecte l'Algérie. C'est un grand peuple. C'est le plus grand pays d'Afrique. On ne peut pas faire sans l'Algérie. Et je ne pense pas que l'Algérie puisse faire sans la France.

LAURENCE FERRARI
Pourtant, vous aviez à l'époque, quand Bruno RETAILLEAU a instauré le rapport de force, dit que oui, il n'y a que le rapport de force qui marche. C'était votre position à l'époque.

GERALD DARMANIN
J'ai été, quatre ans et demi, ministre de l'Intérieur. Et en 2024, la dernière année où j'étais ministre de l'Intérieur, j'ai réussi, grâce au travail qu'on avait avec nos amis algériens, à expulser 3 000 personnes particulièrement dangereuses vers l'Algérie. J'ai toujours fait… J'ai essayé de le faire sans tambour ni trompette. Parce qu'en général, ce qu'aiment les Français, c'est l'efficacité politique, pas toujours les paroles. Bruno RETAILLEAU a essayé de faire ce qu'il a pu.

LAURENCE FERRARI
Mais ça n'a pas marché ?

GERALD DARMANIN
On avait deux styles différents. Je pense que ça saute aux yeux, mais je respecte Bruno RETAILLEAU. J'ai toujours pensé qu'il allait mieux parler, quitte à dire nos désaccords, plutôt que d'avoir une inefficacité politique, parce que quand on a une inefficacité politique, qui les paye? Ce sont les Français. Parce qu'il y a des attentats qui peuvent se commettre sur le sol national. Après, il est vrai que l'Algérie - et Bruno RETAILLEAU a eu raison de le dire - ne reprend pas tous ses ressortissants. Ce n'est pas le seul pays, d'ailleurs. Nous devons continuer à faire ce travail. Et j'ai toute confiance dans le travail que fait Laurent NUNEZ, qui connaît bien ces questions et qui avait agi sous mon autorité à l'époque.

LAURENCE FERRARI
Vous dites que la France avait un certain nombre de demandes, notamment d'extradition d'un certain nombre de personnalités. J'imagine que l'Algérie en avait aussi. Qu'est-ce que vous avez accepté ? Qu'est-ce que vous avez concédé au régime algérien ?

GERALD DARMANIN
La France a trois types de demandes. Elle a d'abord des demandes de renseignements. Nous devons savoir ce qui se passe chez les personnes qui ont quitté le sol national, parfois pour fuir la justice française. Elle a ensuite une deuxième demande, qui est de l'interpellation. Nous avons quelques objectifs, comme dirait la police judiciaire, à interpeller. Ils ne doivent pas rester en liberté.

LAURENCE FERRARI
Franco-algérien ou Algérien ?

GERALD DARMANIN
Voilà des gens qui sont binationaux, qui sont Algériens ou qui sont Français en effet, qui doivent être interpellés et, nous espérons, être mis en détention. Et puis, il y a des gens qui doivent être extradés en effet, sur le territoire national, notamment lorsqu'il s'agit de Français évidemment. Nous avons d'ailleurs des bonnes nouvelles de la Cour suprême algérienne pour obtenir ces extraditions. Et j'espère que dans les prochaines semaines, nous obtiendrons, pour la première fois depuis extrêmement longtemps, des extraditions.

LAURENCE FERRARI
Est-ce qu'il y a des contreparties ?

GERALD DARMANIN
Bien sûr qu'évidemment l'Algérie demande des choses à la France. Et c'est tout à fait normal, notamment dans les affaires dites des biens mal acquis. Il y a plus de 130 demandes par les autorités judiciaires algériennes pour lutter contre la corruption du clan dit Bouteflika. Et le Président TEBBOUNE y est très attaché. Je lui ai assuré… C'est pour ça que je suis avec le procureur national financier qui m'a accompagné et qui, en toute indépendance, a pu parler avec ses homologues pour dire que nous prendrons en considération, évidemment, avec le plus grand des sérieux, les demandes du Président TEBBOUNE pour récupérer l'argent qui appartient au peuple algérien et qui a été détourné – j'attends la décision de justice évidemment - détourné par des dignitaires algériens qui ont trahi la confiance du peuple algérien.

LAURENCE FERRARI
Est-ce qu'il y a d'autres demandes d'extradition qui vous ont été formulées par les autorités algériennes pour des opposants algériens ? Je pense notamment à ceux qui sont des opposants au Président TEBBOUNE ou à l'agent consulaire algérien détenu à Paris, puisqu'il est accusé d'être impliqué dans l'enlèvement de l'influenceur algérien Amir DZ.

GERALD DARMANIN
Alors en ce qui concerne l'agent consulaire algérien, je ne ferai pas beaucoup d'autres remarques que de dire et je l'ai rappelé aux autorités algériennes qu'il était bien traité. Il est en détention provisoire, décidé par un juge d'instruction. Il n'appartient pas au ministre de la Justice d'y intervenir. Mais il est bien traité par l'administration française. Et nous espérons, le plus rapidement possible, que cette affaire soit jugée en respectant le temps de la justice pour que cela soit derrière nous. Mais ce n'est pas à moi d'intervenir, ce que j'ai rappelé au Président algérien, et comme nous n'intervenons pas dans les affaires algériennes. Et le deuxième sujet, en effet, il y a des opposants politiques qui existent…

LAURENCE FERRARI
Réfugiés donc ?

GERALD DARMANIN
Certains ont le statut de réfugiés, d'autres ne l'ont pas. Mais la France, bien évidemment, ne donne pas les opposants politiques au régime politique. Mais évidemment, nous sommes très attentifs au fait que l'Algérie a un certain nombre de demandes de coopération judiciaire, policière. Et tout ce qui sera fait par le droit doit être fait. Il y a sans doute eu aussi des blocages côté français parce qu'il y a eu des manques de moyens, notamment. Quand on n'a qu'une seule personne au parquet national financier qui s'occupe des 130 demandes de lutte contre les biens mal acquis algériens, on peut aussi comprendre que nous n'avons pas toujours été en mode prioritaire pour ces demandes et nous le serons désormais.

LAURENCE FERRARI
Il y aura une délégation, vous le confirmez, de magistrats algériens qui vont venir enquêter en France ?

GERALD DARMANIN
Alors, nous les avons invités à venir au début juin prochain. Et je remercie le Président TEBBOUNE d'avoir accepté que les hauts dignitaires de la magistrature algérienne rencontrent tous les grands magistrats français pour faire avancer ces dossiers.

LAURENCE FERRARI
La question de l'immigration n'est pas de votre ressort. Évidemment, c'est celle de Laurent NUNEZ, pour les laissez-passer consulaires et les OQTF. Néanmoins, on voit que le nombre d'expulsions est encore extrêmement infime. Il était de zéro il y a quelques mois. Laurent NUNEZ, à votre place, il y a quelques jours, disait que ça repartait 150 laissez-passer consulaires accordés. Est-ce que c'est ça le travail de confiance que nous faisons avec l'Algérie ?

GERALD DARMANIN
On était parti, on était à 3 500 expulsions en 2024. On est passé effectivement au retour de zéro en 2025. Laurent NUNEZ reprend un travail extrêmement difficile qui s'agit de renouer la confiance. Et déjà, quand on était à 3 500 expulsions par an, qui touchaient notamment des fichés S ou qui touchaient des personnes qui étaient des délinquants ou des criminels…

LAURENCE FERRARI
On était loin du compte.

GERALD DARMANIN
On était à 30% de ce... Donc, c'étaient les meilleurs résultats qu'a obtenu la France et ce n'était pas très fameux. Mais au moins, on avait priorisé les gens les plus dangereux. S'il n'y a pas beaucoup d'attentats ces derniers temps, si on a pu organiser la Coupe du monde de rugby, les Jeux olympiques d'été sans qu'il y ait un seul attentat en toute sécurité en France, c'est parce que nous avons fait ce travail long, difficile et parfois très critiqué de coopération avec l'Algérie et avec d'autres pays. Laurent NUNEZ est un grand professionnel. Il le sait, souvent, l'efficacité se voit à la fin et pas au début.

LAURENCE FERRARI
Un tout petit mot des accords de 68, Edouard PHILIPPE et Gabriel ATTAL disent tous les deux vouloir dénoncer cet accord franco-algérien qui confère un statut particulier aux Algériens en matière d'immigration, un privilège de Charles DE GAULLE. À l'époque, vous partagez cette position, c'est toujours le cas ?

GERALD DARMANIN
Oui, il faut dépasser cet accord. D'abord, je pense que l'Algérie de 1968…

LAURENCE FERRARI
Il est obsolète ?

GERALD DARMANIN
Il y avait 25-26 millions d'Algériens en 1968. C'étaient des circonstances extrêmement différentes. La société était très différente. La France était très différente. Il faut dépasser ça. On n'est plus du temps du Général DE GAULLE. Et donc, il faut un traité avec l'Algérie. J'espère, je rêve un jour d'un traité…

LAURENCE FERRARI
Plus restrictif ?

GERALD DARMANIN
Un jour, j'espère un traité d'amitié. On n'en est pas du tout là, mais un traité d'amitié avec l'Algérie, mais qui respecte les deux pays. Donc, il faudra renégocier très certainement, bien évidemment, ce traité et le dépasser. Je pense que les autorités algériennes le savent. Le Président de la République française lui-même l'a dit. Le Premier ministre, Sébastien LECORNU, s'était exprimé à l'Assemblée nationale. Il faut dépasser ce traité et faire respecter nos pays et nos intérêts des deux côtés.

LAURENCE FERRARI
Gérald DARMANIN, on est sur CNews ET Europe1. Vous êtes la sixième personnalité française à se rendre en Algérie. On voit qu'il y a une accélération. Est-ce que le Président MACRON vous a reçu avant que vous partiez, vous a donné un ordre de mission précis en disant : " Je veux que ça soit réglé avec l'Algérie avant la fin de mon mandat " ?

GERALD DARMANIN
Non, ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent. Le Président de la République a une énorme expérience. Il est respectueux, en tout cas, de ses ministres. Il m'a demandé d'agir en son nom, d'apporter des messages au Président TEBBOUNE, aux autorités algériennes de confiance, de respect, de demande de respect réciproque et mutuel. Et en ce qui me concerne, en m'occupant des affaires de l'État régaliennes depuis maintenant quasiment dix ans auprès du Président de la République, de porter un certain nombre d'échanges, de secrets.

LAURENCE FERRARI
C'est un dossier qu'il veut régler ou pas ?

GERALD DARMANIN
Je pense que c'est important pour le Président de la République de laisser une relation la plus saine possible avec l'Algérie, bien évidemment. Il s'est beaucoup impliqué dans ce dossier. Il n'a pas toujours été payé de retour. Voilà, il y a peut-être eu, de chaque côté, des difficultés. Nous ne sommes pas là pour nous soumettre. L'Algérie n'est pas là pour se soumettre. C'est un pays indépendant. La France est un pays indépendant. On est là pour se respecter. On a une histoire aussi très difficile avec l'Algérie.

LAURENCE FERRARI
Oui, mais est-ce qu'on peut tourner la page 64 ans après Gérald DARMANIN ? Est-ce qu'il n'est pas temps ? La France l'a fait, est-ce que l'Algérie peut le faire ?

GERALD DARMANIN
Mais bien sûr que... Personnellement, je suis né en 1982. Donc, évidemment, pour moi…

LAURENCE FERRARI
Vous êtes jeune.

GERALD DARMANIN
C'est gentil, mais pour moi, je n'ai pas la même vision et le même rapport à cette histoire que des personnes qui sont nées dans les années 40 ou dans les années 50.

LAURENCE FERRARI
Et vous avez un lien particulier avec l'Algérie, comme vous l'avez rappelé.

GERALD DARMANIN
Mon grand-père était tirailleur algérien. Il a servi à l'armée française, puis il a choisi la France. Voilà, et je pense que les Algériens savent que je les respecte. Je pense que les Français doivent être plus fiers d'eux-mêmes aussi et se faire respecter avec l'Algérie, comme tous les autres pays qui nous entourent.

LAURENCE FERRARI
Effectivement, le Rassemblement national, lui, réclame une diplomatie de la fermeté et non de la courbette. Qu'est-ce que vous leur répondez, Gérald DARMANIN ?

GERALD DARMANIN
La courbette, c'est ce qu'ils avaient contre monsieur TRUMP et monsieur POUTINE.

LAURENCE FERRARI
Contre ou pour ?

GERALD DARMANIN
On n'a pas de leçon de courbette à avoir de la part du Rassemblement national. S'ils étaient en responsabilité, ils seraient obligés de parler aux grands pays africains qu'est l'Algérie, parfois avec des désaccords, bien évidemment. Nous parlons avec nos voisins et parfois de nos amis. Et je pense que chacun voit qu'avec l'Algérie, nous avons des relations qui sont entre chien et chat. Mais nous devons nous parler, même quand c'est difficile. Et nos services secrets, moi, je pense que c'est un point très important, pour que les Français comprennent, se parlent quasiment quotidiennement pour la sécurité des Algériens et des Français.
En Algérie, il y a une frontière immense, notamment avec le Sahel. Ce qui se passe aujourd'hui au Mali, ce qui se passe en Mauritanie, ce qui se passe au Niger, ce qui se passe en Tunisie, ce qui se passe en Libye, c'est l'Algérie qui est également notre partenaire sur ce point. Nous ne devons pas laisser tomber les Algériens. Les Algériens ne doivent pas nous laisser tomber. Donc, même quand c'est très difficile, nous devons discuter avec eux.

LAURENCE FERRARI
C'est peut-être pour ça que l'Algérie cherche des alliés et a pacifié, normalisé ses relations avec la France, Gérald DARMANIN ?

GERALD DARMANIN
En tout cas dans les matières de défense, madame RUFO l'a démontré dans les matières diplomatiques. On aimerait parfois plus de soutien de l'Algérie, notamment sur le dossier ukrainien ou dans les affaires de sécurité, sécuritaires… Oui, nous devons nous aider mutuellement.

LAURENCE FERRARI
Deux questions rapides encore sur ce sujet. Après, on passe à la France. Jean-Luc MELENCHON applaudit cette visite et il dit, voilà, c'est une excellente nouvelle. La brouille sans fin entre nos deux pays n'aurait pas de sens. Vous êtes à l'aise avec ce soutien ?

GERALD DARMANIN
J'ai vu que le président MELENCHON avait évoqué que ma visite était une bonne chose. Je ne suis pas sûr qu'on ait la même conception, puisque nous, nous luttons fortement contre l'islamisme radical avec nos amis algériens et nous luttons fortement contre la criminalité organisée et la lutte contre la drogue. Ça n'a pas paru tout à fait évident dans les positions de MELENCHON ces derniers mois, mais tant mieux, s'il y a une conversion… c'est une bonne chose.

LAURENCE FERRARI
Le Président de la République entend-il se rendre en Algérie d'ici la fin de son mandat ?

GERALD DARMANIN
C'est à lui de le décider. Je pense personnellement que ce serait une bonne chose que les présidents algériens et français se rencontrent à nouveau.

LAURENCE FERRARI
Gérald DARMANIN, on est sur CNews et sur Europe1. Depuis la fin du mois de janvier, on va parler de la protection de l'enfance, un sujet qui vous tient à coeur. Une commission d'enquête parlementaire se penche sur le sort que la justice française réserve aux enfants qui dénoncent des crimes d'inceste. Vous avez été auditionné la semaine dernière. 160 000 enfants seraient victimes de ces crimes. Vous avez défendu l'idée de protéger immédiatement les enfants en danger, une forme de justice prioritaire. En quoi ça consisterait exactement ?

GERALD DARMANIN
Ce serait d'appliquer le principe de précaution qui vaut pour l'écologie. Je pense qu'elle pourrait valoir pour les enfants lorsqu'il y a des dénonciations, des soupçons d'inceste. Et on sait tous qu'ils existent et qu'ils existent de façon extrêmement nombreuse. Et aujourd'hui, la justice est trop lente, beaucoup trop lente et parfois condamne les mères, puisque ce sont souvent les mères, qui ne rendent pas les enfants à leur père lorsqu'il y a un certain nombre de garde alternée, par exemple, des divorces ou des séparations, voire condamnent pénalement ces mères alors qu'elles essayent de protéger leurs enfants.
Alors, il s'agit pour la justice, il y a un principe de précaution de dire : " Non, on ne donne pas l'enfant au père, au grand-père s'il y a un soupçon ". La condition, évidemment, c'est que ce soupçon doit être levé extrêmement vite et que la justice doit faire sa révolution pour qu'en quelques semaines, on puisse voir si ces faits sont avérés. Moi, je suis père de famille. Si pour une raison ou pour une autre, demain, il y avait des difficultés à ma famille, je comprendrais extrêmement bien que la loi de la République protège mes enfants quitte à ne pas les voir pendant plusieurs semaines. Mais aujourd'hui, nous livrons malheureusement à leurs bourreaux par notre mauvaise organisation, par notre naïveté et aussi parce que, je l'ai dit, c'est une honte qui ne touche pas que la justice, qui touche toute la société. Nous ne faisons pas confiance à la parole de cet enfant.

LAURENCE FERRARI
Donc, il faut des ordonnances de sûreté pour placer sans délai un enfant sur lequel il y a une suspicion de maltraitance, on les place. Où, Gérald DARMANIN, vous savez à quel point l'aide sociale à l'enfance est débordée ? Les centres de l'aide sociale à l'enfance sont saturés.

GERALD DARMANIN
Alors, il y a deux choses différentes. Il y a évidemment le drame que représente déjà l'aide sociale à l'enfance avec des centaines de milliers de gamins depuis des années qui ont plus de chances d'être handicapés que les autres, vont vivre 20 ans de moins que les autres dans un département.

LAURENCE FERRARI
45% d'entre eux sont issus de l'ASE pour les SDF.

GERALD DARMANIN
Bien sûr, ils ont une chance sur deux d'être SDF dans leur vie, avec des difficultés extrêmement fortes. Avec Stéphanie RIST, nous portons un projet de loi extrêmement ambitieux qui vise à restructurer cette aide sociale à l'enfance. Mais par ailleurs, il y a aussi plein d'incestes qui se déroulent dans des familles qui ne sont pas à l'aide sociale à l'enfance. Ça touche tous les milieux sociaux. Je ne voudrais pas qu'on pense que ce sont que des milieux les plus pauvres ou les plus ouvriers qui seraient concernés. Bien évidemment, ça touche tous les milieux sociaux et c'est leur mère, leur famille qui peut les protéger. Donc, concrètement, nous avons un projet de loi qui arrive. Ça a été validé par le Conseil d'État qui arrive à la table du Conseil des ministres. Et je propose une ordonnance de sûreté qui aujourd'hui dit, s'il y a une suspicion, s'il y a une dénonciation d'inceste, nous avons, ou de maltraitance de manière générale, nous avons une justice qui, en quelques heures, est capable de mettre à l'abri auprès de sa famille ou ailleurs, s'il s'agit d'aide sociale à l'enfance, un enfant. La justice agira très vite, lèvera ce soupçon, poursuivra très rapidement une sorte de bretelle d'autoroute prioritaire pour la lutte contre l'inceste et contre les viols et protégera cet enfant.

LAURENCE FERRARI
Est-ce qu'il faut que ces crimes d'inceste soient imprescriptibles, Monsieur le Garde des Sceaux ?

GERALD DARMANIN
Oui, je me suis exprimé depuis de nombreux mois désormais sur le fait que j'étais pour l'imprescriptibilité des crimes qui touchaient les enfants. Il y a un débat fort dans le monde du droit, dans la magistrature, pour s'y opposer, comme qu'on doit pardonner. Aujourd'hui, les crimes sont imprescriptibles que pour les crimes contre l'humanité. Moi, je pense qu'on tue l'humanité d'un enfant, d'un adulte plus tard lorsqu'il a été violé par ceux qui sont censés les protéger, ses parents, ses grands-parents, ses cousins. Je pense qu'il faut mettre fin à ce déni. Surtout que les preuves d'aujourd'hui ne sont pas les preuves de 1960. On dit souvent qu'il faut refuser l'imprescriptibilité parce qu'on n'a pas les preuves et que ce sont des procès sans preuves. Mais d'abord, les adultes mettent énormément de temps à dire qu'ils ont été violés quand ils étaient petits. Moi, j'ai personnellement un témoignage personnel de quelqu'un qui, sur son lit de mort, à plus de 70 ans, a avoué que quand il était petit, il avait été violé. Je pense que c'est vraiment quelque chose qui nous touche toutes et tous. Donc, il faut comprendre ce temps aussi de l'aveu. Et deuxièmement, les preuves d'aujourd'hui, les preuves numériques, notamment les preuves médicales, seront bien mieux gardées dans 20, 30 ou 40 ans que les preuves des années 1960. Donc oui, je suis pour mettre l'imprescriptibilité pour les crimes qui touchent les enfants.

LAURENCE FERRARI
Gérald DARMANIN, vous portez aussi un projet de loi pour la justice criminelle, le respect des victimes. Le premier volet de ce plan sur a été adopté au Sénat. Il sera débattu, on l'espère, et voté fin juin à l'Assemblée. L'objectif, c'est d'accélérer le traitement des affaires criminelles tout en renforçant la place des victimes dans le système. Et accélérer, c'est vraiment le noeud de la justice. C'est pour ça qu'il y a une défiance des Français par rapport à la justice sur la durée de traitement des affaires criminelles. Je crois qu'on est sur un délai de six ans pour des viols, huit ans pour des homicides.

GERALD DARMANIN
En première instance, sans l'appel.

LAURENCE FERRARI
Vous vous rendez compte, il y a des gens qu'on peut remettre en liberté alors qu'ils sont coupables. Comment est-ce que vous pensez pouvoir accélérer cela ?

GERALD DARMANIN
Il y a une question de moyens. Il y a 450 magistrats de plus qui arrivent en septembre. Le président de la République a augmenté 1 500 le nombre de magistrats en six ans. C'est un effort absolument considérable. Et puis, il y a une question d'organisation. Nous ne sommes pas organisés comme les autres pays qui nous entourent. Et en effet, six ans pour attendre un jugement pour viol, huit ans pour un crime, ça n'a pas de sens. Ça n'a pas de sens pour les victimes, évidemment, qui ne peuvent pas se reconstruire, pour les gens qui sont en détention provisoire, en effet, qui ne sont pas jugés et qui parfois sont libérés alors qu'ils sont dangereux. Et ça n'a pas de sens pour la peine prononcée huit ans après. Donc, il faut non pas que nous accélérions, parce que j'aimerais bien, mais on ne peut pas. Déjà, si on divisait par deux ce délai, non pas six ans d'attente pour un viol, mais trois ans, ce serait déjà beaucoup.

LAURENCE FERRARI
C'est déjà énorme.

GERALD DARMANIN
Ce serait déjà beaucoup. Mais c'est l'objectif qu'on se donne dans les trois ans qui viennent, par des moyens supplémentaires et par cette loi. Cette loi, elle est combattue parce que nous bousculons évidemment l'organisation de la justice par des gens.

LAURENCE FERRARI
Par qui, les magistrats ?

GERALD DARMANIN
Non, les magistrats ont voté très majoritairement, sauf le syndicat de la magistrature pour ce texte. Pour la première fois, c'est un texte qui a été voté au conseil syndical du ministère de la Justice et a soutenu le garde des Sceaux dans cette démarche. Non, mais je peux comprendre les questions des avocats pénalistes, parfois de l'opposition, parfois des associations. Elles sont très sincères.

LAURENCE FERRARI
C'est pour ça que vous avez reculé sur le plaidé coupable criminel qui devait concerner les viols et les agressions sexuelles.

GERALD DARMANIN
Moi, si j'avais majorité à l'Assemblée nationale, évidemment, nous serions dans une autre discussion. Mais je fais de la politique avec la réalité. J'essaie de convaincre que tout autour de nous, il y a une nouvelle organisation de la justice criminelle, parce que ce qui compte, c'est de pouvoir juger les crimes. Moi, j'ai des victimes qui me disent : " Celui que j'ai accusé est mort. Et après trois ans d'instruction et trois ans d'attente, on m'explique que je n'aurai pas de procès puisque l'accusé est mort ". On ne juge pas les morts en France. J'ai des victimes qui disent : " Mais moi, je ne comprends pas. Il a passé deux ans de détention provisoire. Aujourd'hui, il s'est remarié, il a eu des enfants. Je m'en veux, dit la victime, parce qu'il va être envoyé en prison s'il est condamné alors qu'il est désormais père de famille ". On ne peut pas faire subir ça aux victimes. Et la France doit pouvoir organiser mieux sa justice en respectant les droits de la défense, en respectant la présomption d'innocence, surtout en respectant les victimes. Le problème, c'est pareil qu'avec les enfants. Nous ne mettons pas les victimes au centre du fonctionnement de la justice. C'est ça, notre difficulté en France. C'est le procès de l'accusé. C'est le procès de la psychologie de l'accusé. Mais ce n'est pas le procès de la victime qui est davantage mis à l'écoute de la société dans d'autres sociétés. Et nous devons mettre davantage la victime au centre de notre système judiciaire.

LAURENCE FERRARI
Donc ce plaidé coupable criminel que vous proposez avec l'accord de la victime et le parquet concernerait qui finalement ? Si vous excluez les victimes de viols et de crimes passibles de la…

GERALD DARMANIN
Pour l'instant, nous proposons pour les braquages, qui sont des crimes, et pour les coups mortels. Voilà, on a compris que pour les viols, il y avait des questions de sensibilité qui s'exprimaient. Je le respecte tout à fait. Je ne veux pas que ce plaidé coupable soit mal compris.

LAURENCE FERRARI
Mais ça concerne, quoi, quelques dizaines d'années ?

GERALD DARMANIN
Oui, aujourd'hui, bien sûr. Mais ce qui est important de savoir quand même, c'est qu'il va falloir qu'on réfléchisse à ce procès. Il y a plein de victimes qui veulent le procès cathartique, bien sûr. Et il y a des victimes qui ne le veulent pas que l'expert psychiatre rappelle qu'elles ont été malmenées quand elles étaient petites ou que l'avocat de la défense les malmène. Alors c'est au magistrat de bien gérer cela. Il y a plein d'autres choses dans cette loi. Par exemple, aujourd'hui, le fait que l'avocat sera obligatoire pour le dépôt de plaintes des victimes dans les commissariats et brigades de gendarmerie. Ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, par exemple, c'est le fait que tous les magistrats devront être obligatoirement formés aux violences sexuelles pour juger des crimes de violences sexuelles. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Donc, il y a vraiment une révolution avec cette loi. Et j'inspire, j'espère, que le Parlement la votera, l'amendera et la votera.

LAURENCE FERRARI
Sur la délinquance des mineurs, on sait le fléau que ça représente aujourd'hui dans notre pays. La loi sur la délinquance proposait que l'excuse de minorité pour les 17-18 ans devienne l'exception et non plus la règle. Ça a été censuré par le Conseil constitutionnel. Vous allez la reproposer ?

GERALD DARMANIN
Alors, aujourd'hui, non, je n'ai pas de texte pour le faire. Mais moi, je suis très favorable à la fin de l'excuse de minorité. Et je l'ai dit, sans doute qu'il faudra réformer la Constitution manifestement. J'espère que le prochain président de la République et sa majorité parlementaire changeront la Constitution.

LAURENCE FERRARI
Vous êtes sûr qu'il y aura une majorité après l'élection du président de la République ?

GERALD DARMANIN
Je le souhaite. J'espère que notre candidat, de la droite modérée, du centre et de la droite, gagnera l'élection présidentielle, aura une majorité pour réformer le pays.

LAURENCE FERRARI
Alors, quel candidat ? On a l'impression qu'il y a plus de candidats que d'idées dans ce fameux bloc central. Qu'est-ce que vous proposez, vous, Gérald DARMANIN ? Est-ce que vous êtes candidat, tout simplement, déjà ?

GERALD DARMANIN
Moi, je suis, je pense que tout le monde le voit, aux affaires de l'État. Et l'élection présidentielle, c'est dans un an.

LAURENCE FERRARI
Ça n'empêche pas de préparer la suite.

GERALD DARMANIN
Oui, mais un candidat par jour, je trouve que c'est un peu excessif. Et j'entends ce qu'on me dit, notamment à Tourcoing, chez moi. On me dit : " Mais attendez, mettez-vous d'accord ". Moi, ce que je veux essayer de faire modestement, c'est aller jusqu'au bout au ministère en servant l'Etat, d'aider. Par exemple, si on peut interpeller des personnes qui sont responsables de la mort de personnes en France, comme la DZ Mafia, je serais très heureux et j'aurais été utile à mon pays, d'aider d'avoir un seul candidat. Et je pense que pour cela…

LAURENCE FERRARI
Par une primaire ?

GERALD DARMANIN
Oui, je suis favorable à la primaire. Je ne vois plus très bien comment on l'organise désormais. Et moi, je souhaite désormais que les idées l'emportent sur les égos et les idées l'emportent sur les candidatures. Et les Français, alors, trouveront leur candidat et donc leur prochain président de la République ou leur prochaine présidente de la République.

LAURENCE FERRARI
Gabriel, vous évoquez Marine LE PEN.

GERALD DARMANIN
Il y a plein d'autres femmes que Marine LE PEN.

LAURENCE FERRARI
Dont le sort est entre les mains des juges, puisqu'elle attend la date de son procès en appel.

GERALD DARMANIN
Oui, je n'ai pas de commentaire à faire.

LAURENCE FERRARI
Non, mais est-ce que c'est normal que ce soit la justice qui décide qui peut se présenter à l'élection présidentielle ?

GERALD DARMANIN
Je suis ministre de la Justice, il ne m'appartient pas de commenter à un procès qui est en cours.

LAURENCE FERRARI
Mais l'homme politique le pense ?

GERALD DARMANIN
Oui, mais pour l'instant, il n'est pas libre, l'homme politique, puisqu'il est ministre et il a la charge de sa fonction. Et quand on est ministre, on respecte la charge de sa fonction.

LAURENCE FERRARI
Il y a Gabriel ATTAL qui s'apprête à déclarer sa candidature. Gérald DARMANIN, Édouard PHILIPPE, dont on dit que vous êtes proche. Il vous aurait même proposé de diriger sa campagne. Est-ce que c'est le cas et est-ce que vous allez accepter ?

GERALD DARMANIN
Non, je ne dirigerai pas une campagne présidentielle. Je porte une ligne politique qui est celle de la droite sociale, du gaullisme social. Je me suis engagé pour Philippe SEGUIN. Bon, peut-être que c'est un peu daté. Mais en tout cas, moi, je crois qu'on peut être de droite en respectant l'ordre, mais sans être obnubilé par l'argent et qu'on s'intéresse à l'homme, à la condition de l'homme, comme disait le général DE GAULLE. Voilà donc moi, je porte cet espace. Je suis du Nord-Pas-de-Calais. Je suis pétri de ce catholicisme social là. Et donc, j'essaie d'avoir cet espace politique à la fois de l'ordre, de la protection et en même temps de l'écoute sociale et de l'humanité envers nos concitoyens. C'est ce qui m'intéresse. Ce n'est pas de diriger une campagne électorale ou de faire partie de je ne sais quel autre Gouvernement. C'est de porter cette ligne politique. J'espère que les candidats à l'élection présidentielle entendront que c'est sur cette ligne politique que l'on gagne. La fracture sociale de Jacques CHIRAC, le gaullisme. Je pense d'ailleurs qu'une partie, me semble-t-il, de ce qu'a fait Emmanuel MACRON en 2017, était aussi, non pas en même temps, mais comprendre qu'on ne pouvait pas être bêtement de droite ou bêtement de gauche. J'espère que les candidats à l'élection présidentielle comprendront que cet espace politique est le plus important pour la France. Et c'est celui que je porterai.

LAURENCE FERRARI
Bien sûr, et si vous porterez, parce que si personne ne porte ses idées, est-ce qu'il ne sera pas à vous que ça incombera ?

GERALD DARMANIN
C'est la responsabilité d'un homme politique que de porter ses idées jusqu'au bout, en effet. Mais je ne désespère pas de comprendre que ce qui compte en France, c'est l'écoute sociale et la protection de nos concitoyens. Et ce n'est ni l'argent roi, ni la naïveté sur le plan de la sécurité.

LAURENCE FERRARI
Avec un pays lourdement endetté, qui fait en sorte que nous n'avons plus aucune marge de manoeuvre pour venir en aide aux Français.

GERALD DARMANIN
Oui, nous avons plus de difficultés qu'ailleurs. Mais enfin, la France, elle s'est relevé de tas de difficultés, des crises financières. Quand le général DE GAULLE est arrivé au pouvoir, quand la Ve République est née, au lendemain de la guerre de 1940, au lendemain de la guerre de 1914, on n'est pas foutu.

LAURENCE FERRARI
On n'est pas foutu, mais 1 000 milliards de dettes en plus, ça pèse sur les épaules de la France.

GERALD DARMANIN
Mais la France a toujours su se relever, évidemment. Il faut avoir un constat clair. Mais par exemple, le discours sur les efforts, par exemple, m'a toujours un peu gêné. Bien sûr qu'il faut travailler davantage, mais il y a beaucoup de gens qui travaillent beaucoup. Même Dieu, vous savez que même Dieu, au bout du septième jour, a dit aux gens qu'il fallait se reposer. Bon, donc, il faut un discours sur les efforts et un discours aussi sur le réconfort. Il y a plein de gens qui se posent des questions, qui n'arrivent pas à vivre du fruit de leur travail, malgré le fait qu'ils travaillent énormément, dont les gamins vont à la faculté, dont on ne sait pas très bien pourquoi ils ont un master. Ils n'arrivent pas à trouver un boulot à plus de 1 500 euros par mois. Il y a plein de désespérance. Il y a plein de gens issus d'immigration qui n'y arrivent pas alors qu'ils bossent beaucoup. Il y a plein de gamins qui sont élevés seuls par leur père de famille et les femmes seules. C'est un énorme problème social dans notre pays. Je pense que le candidat de la droite doit aussi avoir cette sensibilité-là. S'il ne l'a pas, il perdra l'élection présidentielle. S'il est capable à la fois de dire qu'il faut faire des efforts et en même temps, réconforter ceux qui font des efforts, alors il gagnera et il aidera notre pays à avoir une majorité à l'Assemblée. Vous dites le candidat de la droite et non pas le candidat du centre, Gérald DARMANIN.

GERALD DARMANIN
La droite est du centre, bien évidemment. Mais moi, je suis un homme de droite qui a toujours pensé qu'il ne fallait pas être bêtement de droite.

LAURENCE FERRARI
Et si c'est Bruno RETAILLEAU qui se dégage dans les sondages, vous le soutiendrez ?

GERALD DARMANIN
Oui, à condition qu'il ait une ligne sociale.

LAURENCE FERRARI
Ce qui n'est pas le cas.

GERALD DARMANIN
Je la trouve très conservatrice et très libérale. Voilà, mais c'est normal. Moi, je viens du séguinisme. Il vient d'ailleurs, Bruno RETAILLEAU. Il y a plusieurs droites en France. Chacun le sait. Voilà, moi, je suis un gaulliste qui est très fier d'appartenir à une région ouvrière. Et il y a pour ça d'ailleurs que sur le 1er mai, je n'ai pas compris la position de la droite de ne pas respecter la dignité des ouvriers. C'est le Noël des ouvriers, le 1er mai.

LAURENCE FERRARI
Vous dites qu'il faut travailler plus, et vous dites, pour ceux qui sont volontaires, et ne pas travailler le 1er mai ?

GERALD DARMANIN
Ce n'est pas toujours aux femmes de ménage et aux ouvriers de travailler plus. Il y a des cadres qui ont des RTT. Il y a des gens qui devraient travailler.

LAURENCE FERRARI
Il y a des cadres qui travaillent aussi ?

GERALD DARMANIN
Oui, mais moi, je trouve qu'il y a beaucoup de gens, il y a une usine de Tourcoing, vous savez, les dames qui mettent des sardines dans les boîtes de conserve à Boulogne-sur-Mer. Personne n'aimerait avoir leur travail. Il faut les respecter.

LAURENCE FERRARI
Est-ce que le second tour RN et LFI est inéluctable, à vos yeux, Gérald DARMANIN, en 2027 ?

GERALD DARMANIN
Il est de plus en plus probable puisque nous sommes de plus en plus bêtes. Voilà, donc il faut que nous soyons moins bêtes, que nous ayons un seul candidat, qu'on mette fin aux égos. Et alors, on sera au second tour, mais sur un projet.

LAURENCE FERRARI
Et vous choisirez quoi si c'est le RN et LFI ? Vous mettez un signe égal ou pas ?

GERALD DARMANIN
Attendez, moi, je suis un acteur et je suis là pour empêcher que ce scénario horrible arrive. Le RN a un programme communiste économiquement. Je ne suis pas communiste économiquement.

LAURENCE FERRARI
Et LFI ?

GERALD DARMANIN
LFI est dangereux pour la France, notamment le prévu du soutien aux policiers qu'ils n'ont pas, par exemple. Donc, pour moi, ce sont des scénarios absolument à éviter pour le bonheur de notre pays.

LAURENCE FERRARI
Deux questions très rapides pour terminer. Est-ce que vous comprenez, Gérald DARMANIN, la polémique autour du film L'Abandon, qui retrace les derniers jours du professeur Samuel PATY, décapité par un terroriste islamiste ? Comment est-ce que vous expliquez que six ans après, il peut y avoir encore une controverse venant de l'extrême gauche sur ce sujet ? Et faut-il projeter ce film dans les collèges et les lycées ?

GERALD DARMANIN
Je trouve que oui. La société, en tout cas pendant longtemps, a abandonné les gens courageux comme l'était Samuel PATY et plein d'autres professeurs ou médecins ou agents publics. Aujourd'hui, et vous savez, j'ai été ministre au moment où arrivent ces drames et également celui de Dominique BERNARD. J'avais été très attaqué au Parlement notamment, en effet par l'extrême gauche. Tant mieux si désormais le séparatisme, l'entrisme est compris par nos concitoyens. Et oui, dès qu'on pourra dire aux jeunes enfants de la République qu'il y a des héros tous les jours, qui sont leurs professeurs, qui leur apprennent la laïcité, c'est une très bonne chose.

LAURENCE FERRARI
Une dernière question concernant Robert MENARD, maire de Béziers, qui va passer le 30 septembre prochain devant le tribunal correctionnel pour avoir refusé de marier un homme en situation irrégulière et faisant l'objet d'un OQTF. Il risque 5 ans de prison, 75 000 euros d'amendes. Il pourrait perdre son mandat alors qu'il vient d'être élu à 65 %. Est-ce que c'est une situation, comme l'a dit Emmanuel MACRON, ubuesque. Et comment y remédier ?

GERALD DARMANIN
Je ne suis pas sûr que je rendrai un grand service à monsieur MENARD en commentant le procès qu'il va connaître. Mais je veux lui dire et il le sait, puisque depuis longtemps, je l'ai plusieurs fois au téléphone et je l'ai vu à plusieurs reprises. C'est un homme de bien que j'ai porté. Je porte une loi en ce moment avec le Parlement. Je pense au sénateur de Neuilly pour, en effet, que les maires ne puissent pas être condamnés s'ils refusent de pouvoir marier un OQTF. Et on va même plus loin, d'empêcher le mariage d'une personne dont la République a dit qu'elle ne pouvait pas rester sur le territoire national. C'est un peu compliqué car il y a des conventions internationales. Mais je veux dire à Monsieur MENARD que nous nous bougeons beaucoup pour changer la loi.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mai 2026