Texte intégral
M. le président. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains, sur le thème : "Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ?".
Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l'orateur disposera alors à son tour du droit de repartie, pour une minute.
Madame la ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l'hémicycle.
Dans le débat, la parole est à M. Philippe Mouiller, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Philippe Mouiller, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, un constat grave a conduit le groupe Les Républicains à inscrire ce débat à l'ordre du jour : depuis près d'une décennie, le mal-être gagne une grande partie de notre jeunesse. La crise sanitaire a ouvert la voie à une prise de conscience collective de la situation, ce déclin silencieux, qui a commencé dès le milieu des années 2010, ayant longtemps été négligé.
Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, dans le rapport d'information de la commission des affaires sociales publié en juin dernier sur l'état des lieux de la santé mentale depuis la crise du covid-19, ont dressé un état des lieux accablant. Les troubles anxiodépressifs touchent près de 30 % des 11-24 ans, avec une prévalence particulièrement importante chez les jeunes filles.
Cette souffrance s'exprime sous des formes de plus en plus graves chez des enfants de plus en plus jeunes. En 2022, quelque 24 % des lycéens déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois et 13 % avoir déjà fait une tentative de suicide. La semaine dernière, dans la presse, la Fédération hospitalière de France alertait sur la hausse de 118 % sur cinq ans des hospitalisations pour tentatives de suicide des filles de 10 à 14 ans. Tous ces chiffres sont glaçants et nous obligent à nous emparer du sujet.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la dégradation de la santé mentale des jeunes, même si les liens de causalité se traduisent difficilement par des chiffres.
Le premier constat qui s'impose, à la fois cause et conséquence de la dégradation de la santé mentale des jeunes, c'est que la psychiatrie est à bout de souffle. Dans certains territoires, la démographie médicale a décliné. En psychiatrie de secteur, un tiers des postes de psychiatres sont vacants et un quart des départements sont dépourvus de pédopsychiatres.
Dans les centres médico-psychologiques, qui sont pourtant la pierre angulaire du système de prise en charge, les délais d'attente pour obtenir un rendez-vous médical peuvent atteindre six mois.
Inévitablement, cette situation conduit à ce qu'un nombre important de jeunes en souffrance se retrouve en situation d'errance médicale, creusant le lit des pathologies psychiatriques chroniques et participant à la hausse du nombre des passages aux urgences pour des motifs psychiatriques.
Concernant les troubles considérés comme légers à modérés, là aussi, la prise en charge en soins de ville fait défaut, soit par manque de médecins, soit par manque de formation de ces derniers, soit par défaut de coopération entre les professionnels de santé. Faute d'accompagnement précoce, les troubles anxiodépressifs s'installent dans la durée et favorisent les conduites addictives, l'isolement social et les difficultés scolaires.
Depuis quelques années, d'autres facteurs participent de façon croissante au mal-être des jeunes.
Il faut citer en premier lieu l'utilisation des réseaux sociaux, qui expose les jeunes au harcèlement en ligne et à des contenus encourageant explicitement des troubles alimentaires, l'automutilation et même le suicide.
Le contexte socio-économique et géopolitique, particulièrement anxiogène, dans lequel vivent les jeunes est également une cause importante. Comment, dans ce monde marqué par les crises successives, avoir pleinement foi dans l'avenir ?
Le spectre de la crise sanitaire doit aussi être évoqué, puisque cette période a durablement affecté la capacité des jeunes à nouer des liens sociaux et que de nombreuses familles ont été affaiblies sur le plan économique.
Enfin, il ne faut pas omettre, bien sûr, les effets de la déstigmatisation des troubles psychiques. La libération de la parole et l'amélioration du repérage, fruits de campagnes d'information des pouvoirs publics et d'initiatives de la société civile, participent à la hausse de la prévalence visible des troubles. Ces avancées sont positives, mais elles ont pour corollaire d'exacerber les défaillances de notre système de santé, en allongeant les files d'attente pour recevoir une prise en charge adaptée.
Les pouvoirs publics ne sont pas non plus restés impassibles face à cette situation. La mise en place, il y a quatre ans, du dispositif Mon soutien psy a été une réponse pertinente pour améliorer le suivi des jeunes atteints de troubles légers à modérés. Ce dispositif ne mobilise toutefois que 15 % des psychologues libéraux, et sa couverture territoriale reste insuffisante pour répondre à toute la demande.
Il nous faut également reconnaître que des moyens financiers et humains ont été mobilisés, notamment ces dernières années, pour renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) et les maisons des adolescents. Néanmoins, le rattrapage à effectuer est tel que ces efforts n'ont, pour l'heure, pas produit d'effet significatif.
Plusieurs axes de travail sont incontournables pour améliorer la prise en charge de la santé mentale des jeunes, à commencer par celui de la politique de prévention.
En la matière, le rôle que peut et que doit jouer la médecine scolaire est crucial. Pourtant, à l'heure actuelle, plus de 40 % des postes de médecins de l'éducation nationale sont vacants et moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire de la sixième année.
De la même manière, dans nos départements, les maisons des adolescents devraient pouvoir mobiliser rapidement une aide psychologique pour les jeunes en situation de vulnérabilité, mais elles ne disposent pas partout des effectifs nécessaires pour cela.
Lorsque la souffrance est repérée, il faut ensuite assurer la continuité des parcours de soins. Là aussi, notre système fait défaut. La raison principale est que la démographie médicale est insuffisante ou inégalement répartie.
Dans nombre de territoires, dans le secteur médical comme dans le secteur social et médico-social, notamment dans le domaine de l'aide sociale à l'enfance, le manque de pédopsychiatres, de psychologues et d'infirmiers spécialisés en santé mentale est criant. Sans renforcement des effectifs, les parcours de soins resteront fragmentés, incomplets et, dans le pire des cas, inexistants.
Mes chers collègues, les jeunes représentent l'avenir de notre société ; quand ils souffrent, c'est la Nation tout entière qui se retrouve fragilisée. Nous devons prendre conscience des conséquences en chaîne que produit leur mal-être : isolement, phobie scolaire, augmentation des troubles, développement de comorbidités… Autant de difficultés qui entravent l'épanouissement et la construction personnels à des âges où tout devrait pourtant sembler possible.
À ces considérations humaines et sociales s'ajoute un enjeu budgétaire majeur. Les coûts que devra assumer notre société si nous n'assurons pas une politique de prévention et de prise en charge adaptée seront sans commune mesure avec les investissements auxquels il nous faudrait consentir dès maintenant. Les troubles psychiques représentent déjà le premier poste de dépenses de l'assurance maladie ; laisser cette vague de mal-être grandir, c'est ignorer une bombe à retardement budgétaire.
En somme, nous avons encore beaucoup à attendre de la consécration de la santé mentale en grande cause nationale pour deux années consécutives.
Si le Gouvernement a reconduit la mise en avant de ce thème pour 2026, encore faut-il démontrer, madame la ministre, qu'il ne s'agit pas d'un choix par défaut pour une année précédant l'élection présidentielle. Nous attendons des mesures. C'est notamment le sens de ce débat, qui doit permettre au Sénat de contribuer à ces réflexions et, surtout, d'interpeller le Gouvernement sur l'ambition dont il convient de faire preuve sur le sujet. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées du groupe UC. – Mmes Émilienne Poumirol et Cathy Apourceau-Poly applaudissent également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Monsieur Mouiller, je rejoins vos constats. C'est un débat auquel je suis ravie de participer avec vous et qu'il faut aborder, me semble-t-il, avec beaucoup d'humilité.
Il faut agir sur les causes du phénomène, ainsi que sur l'offre de soins, et tout cela de façon interministérielle. Aussi, je reviendrai sur deux éléments, avant que nous n'entrions dans le débat interactif en tant que tel.
En premier lieu, puisque vous avez mentionné le sujet de sa reconduction, je vous indique que je dresserai, au début du mois de juin prochain, avec les parlementaires et les acteurs concernés, le bilan de la grande cause de 2025 – ce qui a été mis en place, ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné –, ainsi que les perspectives d'action pour 2026, année que j'ai voulu cibler sur la santé mentale des jeunes.
En second lieu, vous savez que le Premier ministre s'est engagé à nommer un délégué interministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. Celui-ci – je vous en fais l'annonce – sera dorénavant rattaché à la direction générale de la santé, ce qui permettra de gagner en opérationnalité et en efficacité.
Je tiens à faire un point sur la démographie. Comme vous l'avez indiqué, le nombre de psychiatres est insuffisant. Malgré tout, en 2025, ont été ouverts dans cette spécialité 554 postes d'internes, contre 170, par exemple, pour la gériatrie. En outre, ce chiffre est en augmentation, même s'il faut que les postes soient pourvus.
Comme vous le savez, le nombre d'internes commence à augmenter, consécutivement à la fin du numerus clausus. Aussi, les perspectives s'améliorent. Par ailleurs, un tiers des internes en psychiatrie s'orientent vers la pédopsychiatrie – je rappelle qu'il faut désormais choisir tôt sa spécialisation. J'ajoute que 900 infirmiers en pratique avancée (IPA) sont formés en psychiatrie, ce qui représente un tiers des formations de ce corps de métier. Enfin, nous avons doublé le nombre de psychologues en moins de dix ans.
Quoi qu'il en soit, l'accès aux professionnels reste compliqué, et nous avons donc tous à participer au travail de maillage du réseau.
Pour terminer, je vous rejoins sur la prévention et sur l'aide sociale à l'enfance.
M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre. J'y reviendrai en répondant aux différentes questions.
M. le président. La parole est à Mme Marion Canalès. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
Mme Marion Canalès. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe Les Républicains d'avoir inscrit ce sujet à l'ordre du jour de nos débats. Parce que, sur l'initiative de nos collègues du RDSE, le Sénat a créé une mission d'information sur la souffrance psychique au travail, j'aimerais commencer mon intervention par la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel.
Près d'un quart des salariés de moins de 30 ans ont connu au moins un arrêt de travail lié à des troubles psychologiques ; certains de nos collaborateurs nous font eux-mêmes remonter cette tendance lourde.
Nous observons chez les jeunes non pas une simple évolution conjoncturelle, mais une transformation profonde du rapport au travail, de l'entrée dans la vie active et, plus largement, de l'équilibre psychique d'une génération. En 2024, près de quatre jeunes travailleurs sur dix ont été en incapacité de travail pour des raisons psychologiques : burn-out, dépression, anxiété, stress… C'est près de dix points de plus que chez les salariés plus âgés.
Plus inquiétant encore, cette fragilité n'est pas temporaire. Parmi ces jeunes en incapacité pour troubles psychiques, 22 % basculent en invalidité lorsqu'il s'agit de dépression ou de troubles anxieux, 18 % dans le cas des burn-out. Cela signifie concrètement qu'une part non négligeable des jeunes actifs entre dans la vie professionnelle pour en sortir durablement… Il s'agit non pas seulement de questions individuelles ou de parcours de vie fragilisés, mais d'un enjeu social, économique et même démocratique.
En effet, quel modèle de société construisons-nous lorsque l'entrée dans le monde professionnel devient un facteur de vulnérabilité ? Surtout, que faisons-nous dès à présent pour prévenir ces situations ?
C'est bien là que notre responsabilité entre en jeu, car le diagnostic est connu et les causes identifiées : intensification du travail, précarité des débuts de carrière, isolement professionnel parfois, pression à la performance… De surcroît, le développement de l'intelligence artificielle vient, dans de nombreux secteurs d'activité, ajouter une pression et un stress supplémentaires.
Malgré cela, la prévention reste largement perfectible. Actuellement, 55 % des entreprises ne disposent pas d'outils de mesure des risques psychosociaux suffisamment efficaces ; autrement dit, dans plus d'une entreprise sur deux, nous ne savons pas précisément ce qui se joue.
Nous continuons donc, en somme, à traiter la santé mentale comme une conséquence, là où elle devrait être pensée comme une condition, que ce soit celle de la performance économique, celle de la cohésion sociale et, par-dessus tout, celle de l'épanouissement professionnel. C'est précisément l'enjeu des travaux qui ont été engagés par le Sénat au travers de sa mission d'information.
Tout d'abord, il faut mettre en place et généraliser une véritable culture de la prévention et, notamment, de la mesure. Il est indispensable d'accompagner les entreprises, quelle que soit leur taille, pour qu'elles disposent d'outils simples, fiables et partagés, afin d'évaluer les risques psychosociaux et d'agir.
Ensuite, il convient d'engager une réflexion à 360 degrés : la prévention doit être universelle, ciblée et adaptée aux publics les plus exposés. C'est d'ailleurs l'un des axes structurants de la mission d'information sur les politiques de prévention en santé, dont j'ai le plaisir d'être la rapporteure aux côtés de Nadia Sollogoub et de Marie-Do Aeschlimann : il s'agit de penser une prévention qui soit non pas uniquement descendante, mais réellement adaptée aux réalités des publics et des territoires.
Dans un contexte de dégradation avérée de la santé mentale – M. Mouiller vient de détailler ce constat –, les jeunes, notamment les filles, en paient le prix fort. Quelque 42 % des 18-24 ans sont touchés et les consommations d'antidépresseurs ont bondi depuis 2019. Il en va de même pour les hospitalisations pour tentatives de suicide : l'augmentation est de 118 % chez les filles, sachant que, pour ces dernières, les hospitalisations pour gestes auto-infligés ont progressé de 46 %.
La Fédération hospitalière de France a publié des chiffres le 15 avril dernier, car, avec le suivi de 95 % de la file active des enfants et des adolescents par l'hôpital public, ce dernier est en première ligne face à l'augmentation des besoins, nuit et jour.
Débats, missions, commissions d'enquête, rapports, questions posées à l'Assemblée nationale comme au Sénat par toutes les familles politiques, provenant de l'ensemble des territoires que nous représentons : beaucoup a été dit sur la santé mentale.
En janvier 2024, la Haute Assemblée adoptait une résolution de Nathalie Delattre, car notre collègue, estimant qu'une prise en charge précoce et de qualité d'un enfant atteint de troubles est le gage d'une meilleure stabilisation ou guérison, proposait que la santé mentale, plus précisément celle des jeunes, soit au cœur de l'action collective.
En outre, en 2025, sur l'initiative du groupe socialiste, notre hémicycle débattait des moyens à prévoir pour traduire en actes la grande cause nationale.
De surcroît, Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin ont remis l'an dernier, au nom de la commission des affaires sociales, un rapport contenant vingt-deux recommandations, lesquelles avaient notamment pour objet l'explosion des troubles psychiques chez les jeunes.
Enfin, synthèse d'un grand nombre de données, le récent rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap et les coûts de ces défaillances pour la société, publié en décembre dernier, tendait à souligner la forte progression des troubles psychiques, particulièrement chez les jeunes, et les défaillances de la réponse à ce fléau pour la santé publique.
À l'image de ce qui se dessine pour le travail social, c'est à se demander si la santé mentale ne finira pas par devenir l'un des secteurs les plus documentés de l'action publique, tout en restant pourtant l'un des moins transformés. Quand la santé mentale passera-t-elle du statut de grande causerie nationale à celui de grande cause nationale, en traduisant enfin les mesures en actes ?
Les défaillances dans nos réponses entraînent, en effet, des coûts très importants, éprouvant nos finances publiques : les dépenses de santé relatives aux troubles de santé mentale sont en passe de devenir le premier pôle de dépense de l'assurance maladie, soit près de 28 milliards d'euros en 2023. J'ai même trouvé des chiffres bien plus importants, mais j'ai retenu le plus faible d'entre eux.
Ces coûts considérables pourraient pourtant être évités si les causes premières des défaillances étaient correctement traitées. Nos jeunes exigent une politique ayant pour objet d'anticiper, d'accompagner et d'évaluer, de cesser de réparer ce qui aurait pu être évité et de considérer chaque euro utilement dépensé comme un investissement dans la stabilité. Il est temps de prendre ce virage préventif en matière de santé mentale, comme dans toutes les actions en matière de santé, et vite, pour eux et pour notre avenir commun.
Nous avons quelque peu commencé à prendre ce virage en matière de protection de l'enfance. Je veux brièvement mentionner ce sujet, car les enfants de l'aide sociale à l'enfance sont surreprésentés parmi les jeunes pris en charge dans les services psychiatriques.
Il existe parfois de bonnes nouvelles en matière de protection de l'enfance et de santé mentale : je pense au programme Pégase, expérimenté et récemment généralisé de manière à être à la hauteur de ses ambitions. Nous avions eu beaucoup d'inquiétudes, mais, finalement, les tout-petits en grand danger retrouvent grâce à ce dispositif, après un parcours de soins en santé mentale, un développement normal. Je remercie les personnes qui ont conçu ce dispositif.
Toutefois, il reste beaucoup à faire. Yannick Neuder nous rappelait ici même l'an dernier son souhait d'engager une réforme des urgences psychiatriques, afin de garantir une prise en charge adaptée dans chaque territoire et de désengorger les services hospitaliers – ils absorbent 95 % de la file active des jeunes –, à la suite du rapport parlementaire de deux députés.
Où en sommes-nous ? Comme nous l'avons relevé lors du débat précédent relatif aux Sdis, certains services de pompiers assument une partie de ces urgences psychiatriques, in fine, dans leur mission de secours aux populations.
Quand déciderons-nous de renforcer les maisons des adolescents, partout en France ? Je sais que des moyens supplémentaires ont été dégagés, mais pas à la hauteur des besoins exprimés.
Pourtant, je rappelle que non seulement le Président de la République avait qualifié ces établissements d'acteurs centraux de la prévention des troubles psychiques, mais aussi que la recommandation du rapport de Mme Brulin et de MM. Sol et Chasseing était claire : "Développer les antennes des maisons des adolescents et les dispositifs mobiles pour accroître leur accessibilité territoriale".
Par ailleurs, mes collègues préconisaient dans leur rapport de "renforcer les centres médico-psychologiques" pour les maintenir comme structure pivot de la prise en charge. Et le ministre de la santé nous avait lui-même affirmé sa volonté de renforcer les CMP infantojuvéniles, tout en permettant une meilleure orientation.
Quand déciderons-nous enfin de soutenir davantage ces structures, actuellement saturées ? Cette question est non pas la mienne, mais celle de nombreux professionnels à travers notre pays. C'est celle qu'a posée la semaine dernière la Fédération hospitalière de France. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, puisque vous avez commencé votre propos en abordant la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel, j'en profite pour saluer l'action que mène le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, sur ce sujet.
Peut-être avez-vous eu l'occasion d'entendre qu'il avait mis en place, alors qu'il dirigeait encore la SNCF, un bilan de santé psychologique pour le personnel. Ses équipes et lui-même œuvrent désormais à inclure les entreprises dans la prise en charge de la santé mentale, en les invitant à considérer le sujet comme une préoccupation à prendre à bras-le-corps pour améliorer le bien-être des salariés.
La politique du Gouvernement vise à améliorer la santé mentale en agissant sur l'ensemble des facteurs qui sont liés. Aussi, je ne vous rejoins pas lorsque vous affirmez qu'il ne s'agirait que de faire des discours et de formuler des promesses. En réalité, énormément d'actions sont mises en œuvre. C'est d'ailleurs pour cette raison que je propose de faire, au début du mois de juin prochain, le bilan de la grande cause de 2025 : examinons collectivement ce qui a été accompli.
Je n'ai pas le temps de détailler, mais, dans l'ensemble des déterminants, que l'on considère l'activité physique, les usages du numérique, le sommeil, l'alimentation ou le repérage des troubles, des mesures ont été prises, et cela de manière collective, car elles relèvent parfois de propositions de loi.
Est-ce suffisant ? Non. L'état de la santé mentale des jeunes – je vous rejoins sur ce point – n'est pas bon. Nous devons continuer à progresser ; d'où la continuité de la grande cause en 2026 et les mesures qui seront proposées cette année.
Si l'on évoque uniquement la question financière, le budget alloué à cette politique a déjà été augmenté de 44 %. Les centres médico-psychologiques ont reçu 38 millions d'euros de plus ; il s'agissait d'un engagement du ministre Neuder. En face des discours, il y a donc des actes.
Je suis intimement persuadée qu'il s'agit là d'un sujet de société.
M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre. J'achèverai ma réponse à l'occasion d'autres interventions qui rejoindront celle de Mme Canalès.
M. le président. La parole est à Mme Céline Brulin.
Mme Céline Brulin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce débat, inscrit à l'ordre du jour par le groupe Les Républicains, prolonge utilement le rapport d'information que Jean Sol, Daniel Chasseing et moi-même avons rédigé : Santé mentale et psychiatrie : pas de "grande cause" sans grands moyens.
Tous les indicateurs le montrent : la santé mentale des jeunes se dégrade, tout particulièrement chez les filles, avec des troubles qui surviennent de plus en plus précocement, tandis que les moyens pour soulager les maux se dégradent. Rouen, dans le département où je suis élue, est ainsi la première file active de France, avec plus de 10 000 jeunes patients suivis par an par les services du centre hospitalier du Rouvray.
Les raisons sont nombreuses, plusieurs ont été évoquées : temps d'exposition aux écrans, notamment aux réseaux sociaux, manque d'interaction sociale, monde de plus en plus anxiogène, difficultés financières, voire précarité pour de nombreuses familles, ou encore consommation de substances addictives. La crise sanitaire a amplifié cette dégradation de la santé mentale des jeunes, même si de nombreux phénomènes inquiétants préexistaient.
Chacun des jeunes concernés mérite de bénéficier d'un accompagnement, d'une prise en charge et, si nécessaire, de soins. Pourtant, c'est souvent le parcours du combattant pour les familles, entre les difficultés de diagnostic et d'accès à une réponse adaptée. C'est aussi une bombe à retardement pour la société tout entière. Il faut donc agir d'urgence dans plusieurs directions ; nous avons développé les axes de travail dans le rapport que plusieurs collègues ont eu l'amabilité de citer.
Par exemple, il faut redonner aux centres médico-psychologiques les moyens de réaliser leur mission. Effectivement, quelques ressources ont été dégagées, mais elles sont très insuffisantes, car ces établissements sont encore presque tous sous tension, en manque de personnel, ce qui les contraint à répondre aux demandes dans des délais qui finissent par être indécents, malgré le dévouement des différents professionnels qui y travaillent en coopération.
Comme cela a déjà été souligné, il faut des mois pour obtenir un premier rendez-vous dans bien des cas. Les CMP ont aussi besoin de déployer bien plus d'équipes mobiles pour aller au-devant des jeunes souffrant de troubles. Au-delà de ces structures, il est d'ailleurs nécessaire, à mon sens, de développer les équipes mobiles en psychiatrie, notamment celles qui sont adossées aux établissements hospitaliers, pour se déplacer vers des familles qui ne se rendent pas dans des structures de soins pour différentes raisons, qu'elles soient sociales, culturelles, d'éloignement, etc.
Il faut évidemment renforcer aussi l'hôpital public et la psychiatrie publique, qui est sinistrée, la situation étant encore plus grave pour la pédopsychiatrie. Redonnons leurs lettres de noblesse à ces spécialités ; la mission d'information a rencontré de jeunes professionnels qui ont des idées pour ce faire. Cela commande évidemment d'augmenter, par exemple, le nombre de professionnels formés dans nos universités, tout particulièrement dans les spécialités autour de la psychiatrie.
Il convient également de renforcer le temps dédié à la psychiatrie dans la formation de l'ensemble des professionnels de santé. Trop d'infirmiers et de professionnels de premier recours en général se sentent démunis pour apporter la bonne réponse à leurs patients. Il faudrait que les médecins généralistes eux-mêmes puissent s'appuyer sur des psychiatres référents.
On le sait, l'adolescence est une période charnière dans la construction d'un individu. Pour accompagner des jeunes qui rencontrent parfois des moments compliqués, les maisons des adolescents doivent être développées. Des annexes permettraient de mieux mailler le territoire national, tous les partenaires de ces maisons en disant le plus grand bien.
On ne peut évidemment pas évoquer la santé mentale des jeunes sans faire mention de la santé scolaire et universitaire. Les établissements d'enseignement pourraient être un lieu d'importance pour apporter des réponses plus précoces.
Néanmoins, pour détecter, repérer et engager une prise en charge le plus tôt possible, il nous faut des infirmiers, des médecins et des psychologues scolaires et universitaires, dont nous manquons terriblement, comme cela a été souligné. Des postes sont ouverts, mais non pourvus, en raison – ce n'est peut-être pas la seule raison – de la faiblesse des rémunérations dans ce mode d'exercice par rapport à d'autres.
Je ne puis malheureusement pas développer plus longuement les pistes sur lesquelles il est urgent de s'engager. Elles sont pourtant indispensables au regard du nombre de jeunes touchés, pour leur bien-être, pour leur santé et pour leur bon développement.
Je rejoins aussi ce qu'ont affirmé mes autres collègues : l'urgence est d'autant plus manifeste que l'Insee a révélé il y a quelques jours que 43 % des arrêts de travail sont désormais liés à des motifs psychologiques, faisant de la santé mentale la première cause d'arrêt de travail hors maladie ordinaire. Engager un grand effort en faveur de la santé mentale est donc un investissement qui peut, y compris sur le plan de l'équilibre des comptes de notre système de protection sociale, se révéler particulièrement bénéfique.
M. le président. Il faut conclure, ma chère collègue.
Mme Céline Brulin. Je me joins d'ores et déjà aux orateurs qui attendent de prendre la parole pour que 2026, deuxième année consécutive où la santé mentale est érigée en grande cause nationale, soit l'occasion d'un véritable effort.
Notre société et chacun des individus qui la composent ne s'en porteront que mieux. (Mme Cathy Apourceau-Poly et M. Guy Benarroche applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je tiens à souligner que nombre des recommandations de votre rapport sont d'ores et déjà mises en œuvre ou en voie de l'être. Je ne puis évidemment toutes les citer, mais je reviendrai sur certaines d'entre elles.
Ainsi des formations aux premiers secours en santé mentale (PSSM) : à ce jour, 300 000 personnes ont été formées. Ce dispositif marche très bien ; il faut poursuivre l'effort engagé, mais aussi le développer en direction des lycéens.
Vous avez évoqué la prise en charge des enfants relevant de la protection de l'enfance. Au sein de l'aide sociale à l'enfance (ASE), un parcours coordonné renforcé permet désormais de prendre en charge leur santé mentale, au même titre que l'ensemble de leurs soins de santé. Je rappelle que ces enfants représentent 50 % des mineurs hospitalisés dans les services de pédopsychiatrie ; il est donc important de leur apporter ces soins.
Concernant les équipes mobiles, nous réalisons actuellement une cartographie du territoire, afin de les déployer en 2026, grâce à des financements alloués par les ARS.
Je vous rejoins sur la nécessité de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) pour enfants et adolescents. Je précise toutefois qu'il ne suffit pas de mobiliser des financements : il faut également des professionnels. Cela implique de former, par exemple, davantage de psychologues et d'infirmières en pratique avancée.
En ce qui concerne la formation, je vous rejoins également. Comme je l'ai indiqué, la fin du numerus clausus nous permet d'accroître le nombre de médecins formés. Quant au maillage territorial, il est indispensable, et je formulerai des propositions en ce sens au cours de l'année 2026.
Enfin, je ne puis que souscrire à vos propos concernant les difficultés de la santé scolaire. Nous travaillons, avec le Conseil national de l'ordre des médecins, à définir les modalités d'un exercice complémentaire permettant, par exemple, à des généralistes qui le souhaitent de consacrer une journée par semaine à la médecine scolaire.
Cette option n'était pas autorisée jusqu'à présent ; elle le sera dorénavant. Nous allons ainsi tâcher de renforcer la médecine scolaire par ce biais.
M. le président. La parole est à Mme Anne Souyris. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
Mme Anne Souyris. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, si je me permettais de paraphraser Karl Marx, voici ce que je vous dirais : la "grande cause nationale" n'a fait qu'interpréter les politiques de santé mentale de différentes manières ; ce qui importe c'est de les transformer – et d'agir.
Pour la troisième fois en trois ans, notre assemblée débat de la santé mentale, érigée en grande cause nationale. Pour la troisième fois résonnent les mêmes arguments, dans ces murs comme au-dehors ; rien ne change fondamentalement. Pourtant, l'heure est grave : 1,6 million de jeunes sont confrontés à des problèmes de santé mentale et un tiers des 11-24 ans présentent des signes de troubles anxieux ou dépressifs.
Cette épidémie est une vitrine des inégalités. Elle touche davantage les jeunes filles, les jeunes racisés, les jeunes LGBTQI, les jeunes issus des territoires ruraux ou des classes populaires. Le risque d'hospitalisation est trois fois plus élevé parmi les 20 % de la population les plus défavorisés.
Chaque année, les indicateurs s'affolent davantage.
Si la crise du covid-19 et l'omniprésence des réseaux sociaux sont fréquemment citées, et si leurs conséquences sont indéniables, ces facteurs n'ont fait qu'accentuer des dynamiques déjà à l'œuvre. Plus encore, ces causes ne doivent pas masquer la responsabilité qui est celle des gouvernements successifs, par leur inaction.
Les dispositifs de participation citoyenne déployés par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) l'année dernière ont permis aux jeunes d'évoquer les raisons de leur mal-être. L'isolement social et le sentiment de solitude, qui touchent quatre jeunes sur dix, sont, avec la précarité, les premiers facteurs identifiés.
J'espère que ce double combat, éminemment politique, fera l'objet d'un large consensus dans la perspective de 2027 et deviendra une priorité non seulement humaniste, mais aussi budgétaire. En effet, mes chers collègues, ce mal-être endémique ne se réglera pas à coups de débats lancés au Sénat un mardi soir à vingt-deux heures trente…
J'évoquerai un premier chiffre, cinglant : la moitié des jeunes souffrant d'un mal-être psychologique ne bénéficie d'aucune prise en charge. Les centres médico-psychologiques pour enfants et adolescents sont saturés ; certains affichent encore aujourd'hui des délais d'attente supérieurs à un an. Le manque de professionnels se fait sentir et les inégalités territoriales d'accès aux soins s'accentuent. Le nombre de pédopsychiatres a diminué de 30 % en dix ans.
Parallèlement, la financiarisation s'immisce dans le champ de la santé mentale, comblant le vide laissé par l'abandon de la psychiatrie publique. Entre 2008 et 2022, les hôpitaux publics ont perdu 9 000 places de psychiatrie, tandis que les capacités d'accueil du secteur privé lucratif augmentaient de plus de 30 %.
Je vous ai d'ailleurs interrogée, madame la ministre, sur la position du Gouvernement concernant le privilège de facto accordé aux acteurs privés lucratifs dans le secteur de la psychiatrie, au regard des procédures dont fait l'objet le groupe Emeis, ex-Orpea, dans les régions Grand Est et Auvergne-Rhône-Alpes. J'attends votre réponse sur ce point.
Dans le même temps, à bas bruit, les structures médico-psychologiques de proximité sont menacées de fermeture. Au moment même où nous débattons, le centre d'accueil et de crise Ginette-Amado, situé rue Garancière à Paris, à deux pas d'ici, risque de fermer ses portes.
Ce centre, dont les murs appartiennent au Sénat, offre un service continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sept jours sur sept. Comment pouvons-nous tenir des discours ambitieux dans cet hémicycle tout en acceptant la disparition, à quelques pas d'ici, de l'un des rares centres capables d'assurer une présence permanente pour les personnes en crise ?
Les solutions, nous les connaissons : investir massivement dans la pédopsychiatrie publique en finançant mieux la prise en charge ambulatoire, les centres médico-psychologiques et les soins de proximité ; mettre en œuvre une véritable politique de prévention et de santé environnementale ; donner des moyens au système éducatif et aux politiques publiques en faveur de la jeunesse en instaurant, par exemple, un cursus sportif obligatoire à l'université à des fins de prévention.
Madame la ministre, l'enjeu majeur est que les jeunes puissent se soigner. Ceux qui souffrent d'un trouble psychique doivent bénéficier d'un remboursement intégral de leurs soins. Comme pour toute maladie somatique, le soin psychique doit donc entrer pleinement dans le panier de soins de la sécurité sociale.
Le dispositif Mon soutien psy constituait à cet égard un premier pas ; il convient désormais d'inscrire cette avancée dans le droit commun. Y êtes-vous prête, madame la ministre ? (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, deux minutes, c'est un peu court pour faire pièce à vos propos concernant l'inaction du Gouvernement en énumérant tout ce que nous faisons ! Mais je vous invite à suivre le bilan que nous tirerons de la grande cause nationale de 2025.
Parler d'inaction, c'est, me semble-t-il, nier l'engagement des nombreux professionnels mobilisés sur le terrain, qui expérimentent au quotidien. Des expérimentations "article 51" sont en cours, ainsi dénommées d'après le numéro de cet article de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2018 qui permet, je le rappelle, de financer – à titre expérimental – des organisations territoriales novatrices.
Ces dispositifs permettent notamment de mieux repérer les jeunes présentant des troubles psychotiques, et nous pourrons proposer, à terme, une généralisation de ces pratiques. Le repérage précoce des prémices d'un trouble est en effet déterminant pour prévenir l'entrée durable du jeune dans la psychose.
Parler d'inaction, c'est donc nier tout ce qui est fait.
Pour ce qui est du financement, j'ai rappelé que le budget consacré à la santé mentale avait augmenté de 44 %. Certes, on peut toujours souhaiter davantage, et il reste beaucoup à faire : loin de moi de prétendre que la situation actuelle est confortable pour les jeunes – les délais de prise en charge, notamment, restent longs. Mais il convient aussi de prendre la mesure de ce qui est d'ores et déjà accompli.
Par ailleurs, je tiens à souligner que la santé mentale des jeunes est une responsabilité que notre société doit porter collectivement : c'est seulement ainsi que nous pourrons avancer. Le Gouvernement, de son côté, traite cet enjeu comme étant éminemment interministériel ; mais, plus largement, chacun doit prendre ses responsabilités à l'échelle de la société tout entière.
Concernant le dossier local que vous avez mentionné, les lits de pédopsychiatrie ne sont à ce jour pas ouverts ; nous suivons toutefois ce sujet de très près avec l'agence régionale de santé.
Enfin, pour ce qui est de l'investissement dans les structures de proximité, je réaffirme notre volonté de renforcer les CMP, en particulier ceux qui sont destinés aux enfants et aux adolescents.
M. le président. La parole est à Mme Nathalie Delattre. (Applaudissements sur des travées des groupes INDEP, UC et Les Républicains.)
Mme Nathalie Delattre. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, voilà quinze jours, la Fédération hospitalière de France a publié une nouvelle enquête sur la santé mentale des jeunes.
Les chiffres qui y sont présentés ne sont pas d'anodines statistiques : ce sont des alertes. Un jeune sur trois est aujourd'hui concerné par au moins un trouble psychique ; 42 % des 18-24 ans sont atteints de troubles anxieux ; on observe, en cinq ans, une hausse de 118 % des tentatives de suicide chez les jeunes filles de 10 à 14 ans. Derrière ces chiffres, il y a des visages, des silences, des détresses que personne ne voit, jusqu'au drame.
Dans cet hémicycle, nous avons agi. En janvier 2024, le Sénat a adopté la proposition de résolution que j'avais déposée pour inviter le Gouvernement à ériger la santé mentale des jeunes en grande cause nationale. Cette initiative a conduit Michel Barnier à déclarer la santé mentale "grande cause nationale" en 2025, décision prolongée en 2026 par François Bayrou.
Toutefois, cette reconnaissance ne suffit pas. Les annonces qui ne sont pas suivies de faits ne soignent pas ; au contraire, pendant ce temps, l'urgence fait son chemin. Un comité interministériel a été annoncé, mais il n'a jamais été réuni. Un délégué ministériel à la santé mentale a quitté ses fonctions sans être remplacé. Sur le terrain, les professionnels sont à bout, les jeunes attendent des mois, les portes se ferment et les familles cherchent de l'aide sans trouver personne. Dans l'intervalle, les troubles progressent ; ils se développent plus tôt, plus fort.
Dès lors, que faut-il faire ?
Pour ce qui est de la pédopsychiatrie, tout d'abord, la crise des vocations est profonde, les postes demeurent non pourvus, les équipes s'épuisent et les structures sont saturées. Sans revalorisation réelle des métiers ni création de capacités supplémentaires, les listes d'attente continueront de s'allonger. Un jeune qui doit attendre six mois pour consulter un pédopsychiatre est un jeune qu'on laisse s'enfoncer.
En ce qui concerne l'école, ensuite, les infirmières scolaires sont en première ligne du repérage précoce. Cependant, avec des ratios pouvant atteindre une infirmière pour 800 à 1 200 élèves, le suivi devient illusoire. Il convient donc de toute urgence de renforcer le maillage territorial et de revaloriser ce métier trop souvent oublié par l'éducation nationale.
S'agissant de la coordination, enfin, les dispositifs existent – maisons des adolescents, centres médico-psychopédagogiques, centres médico-psychologiques –, mais les familles se heurtent encore à des parcours fragmentés, marqués par de nombreuses ruptures.
Madame la ministre, combien de temps allons-nous regarder cette situation se dégrader ? Quand allez-vous réunir le comité interministériel ? J'en appelle également au Président de la République et au Premier ministre : cette politique a besoin d'un cap, d'un responsable, d'une autorité. Il faut nommer maintenant un secrétariat d'État dédié. Ce sujet n'est pas technique ; il est avant tout humain et vital.
Madame la ministre, à chaque retard, c'est un jeune qui s'enfonce ; à chaque renoncement, c'est une famille qui bascule. Vous n'avez plus le droit d'attendre. (Mmes Marie-Do Aeschlimann et Marie-Claire Carrère-Gée, ainsi que M. Philippe Folliot, applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Le comité interministériel – son appellation définitive reste à arrêter, mais il sera bel et bien interministériel – sera ouvert aux parlementaires, ainsi qu'aux acteurs qui souhaitent s'y associer. Comme je l'ai indiqué, nous dresserons au début du mois de juin le bilan des actions menées au cours de l'année 2025, tout en traçant des perspectives pour ce qui reste de l'année 2026.
Il va s'agir d'un moment important pour mettre en lumière les mesures qui ont été mises en œuvre, car il y en a énormément, ce que je n'ai découvert qu'en devenant ministre.
Pour avoir été auparavant parlementaire pendant un certain temps, j'ai pu constater en effet que je n'avais pas eu moi-même connaissance de certaines de ces initiatives lorsque je siégeais à l'Assemblée nationale. Or il est essentiel de valoriser tout ce qui est réalisé et d'évaluer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, afin de définir nos priorités pour l'année en cours.
Le cap est clair : il faut agir sur les multiples déterminants de la santé mentale par des interventions ciblées – sommeil, exposition aux réseaux numériques, alimentation, activité physique –, tout en renforçant l'offre de soins et son maillage territorial. Le cap est très clair, j'y insiste. Il reste à obtenir plus de résultats.
On sait par ailleurs que le nombre de cas recensés tend à augmenter à mesure que nous déployons de nouveaux moyens de repérage. Je partage votre constat : les mesures actuelles ne suffisent pas. Mais, je le répète, bien des choses sont faites et nous devons continuer d'avancer dans cette direction.
M. le président. La parole est à Mme Jocelyne Guidez. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – Mme Marie-Do Aeschlimann et M. Cédric Chevalier applaudissent également.)
Mme Jocelyne Guidez. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, "C'est dans l'angoisse que l'homme prend conscience de sa liberté", écrivait Jean-Paul Sartre dans L'Être et le Néant. Il reformulait ainsi l'intuition d'un philosophe danois pour qui l'angoisse est le vertige de la liberté. Or la jeunesse est l'âge de la liberté. Nos jeunes n'ont sans doute jamais été aussi libres : nous comprenons mieux pourquoi la question de leur santé mentale s'impose dans le débat public.
Je remercie le groupe Les Républicains d'avoir pris l'initiative de ce débat, que nous avions déjà effleuré lors de l'examen de la proposition de loi visant à protéger les jeunes des risques liés à l'usage des réseaux sociaux. Le constat est en effet difficile à ignorer : hausse des troubles anxieux et dépressifs, progression des idées suicidaires, augmentation du recours aux soins psychiatriques depuis la crise sanitaire.
Pour bien agir, encore faut-il bien comprendre les raisons de ce phénomène : nous faisons face à une détérioration profonde de la santé mentale qui dépasse largement le seul champ sanitaire.
Cette tendance procède tout d'abord d'une crise des repères : les cadres structurants – famille, école, autorité – sont fragilisés. Les jeunes, comme l'ensemble de la société, sont projetés dans une individualisation sans limites, et le gain de liberté finit par laisser place à un surcroît d'angoisse. À cette perte de sens et de repères s'ajoute un environnement dérégulé et hyperconnecté, au sein duquel l'influence des réseaux sociaux vient accentuer les fragilités. Voilà l'harmonieux paysage que nous avons sous les yeux !
Toutefois, prenons garde aux simplifications : 55 % des jeunes, dit-on, rencontreraient des problèmes de "santé mentale". Mais veillons à ne pas passer de la prise de conscience à la psychose généralisée. Chacun peut rencontrer un problème de santé mentale au même titre que l'on rencontre des problèmes de santé en général. Entre un trouble anxieux du dimanche soir et une pathologie psychiatrique sévère, il y a un monde, autant qu'entre une carie et un cancer en phase terminale.
Notre système tend aujourd'hui à reproduire cette binarité entre, d'un côté, une psychiatrie hospitalière saturée, et, de l'autre, une offre libérale peu coordonnée. Entre les deux, il manque un véritable continuum de soins.
Je souhaite concentrer plus particulièrement mon intervention sur la question de la qualité des prises en charge, que j'aborderai sous trois angles : temps, ciblage des patients, pratiques.
La priorité absolue, c'est la précocité de l'intervention.
Nous savons que près de 75 % des troubles apparaissent avant l'âge de 25 ans. Pour nombre d'entre eux, une prise en charge précoce influe positivement sur la courbe neurodéveloppementale et réduit les risques de dépression ou d'idées suicidaires, dont la prévalence est particulièrement forte chez les adolescents et les jeunes adultes, singulièrement chez les jeunes filles.
La loi du 15 novembre 2024 visant à améliorer le repérage et l'accompagnement des personnes présentant des troubles du neurodéveloppement (TND) prévoit deux examens obligatoires de repérage des TND, aux âges de neuf mois et de six ans. Madame la ministre, ma première question concerne le déploiement de cette mesure très importante : disposez-vous d'éléments pour réaliser un point d'étape sur sa mise en œuvre ? Qu'en est-il du calendrier ?
La deuxième priorité, c'est l'accompagnement psychologique et le ciblage du public.
Si le dispositif Mon soutien psy a constitué une avancée réelle pour les troubles légers à modérés, il atteint aujourd'hui ses limites pour de nombreux jeunes en souffrance qui en sont exclus, alors même que les structures publiques sont saturées. Votre prédécesseur avait évoqué, en réponse à une question écrite, la création d'une "seconde brique" de Mon soutien psy pour les situations plus complexes. Cette réflexion est-elle toujours d'actualité, s'agissant d'intégrer au dispositif un suivi prolongé et adapté aux troubles plus sévères ?
Enfin – c'est la troisième priorité –, je ne saurais conclure sans évoquer la qualité des pratiques. En matière psychiatrique, celles-ci demeurent très hétérogènes et toutes ne sont pas recommandées par la Haute Autorité de santé. Je pense à la pratique du "packing" ou au recours à la contention et à l'isolement. L'ARS d'Île-de-France a récemment suspendu l'activité des unités d'hospitalisation complète de la Fondation Vallée, établissement pédopsychiatrique situé à Gentilly, et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a également signalé le centre de Melun.
D'où ma dernière question, madame la ministre : allez-vous prendre des mesures pour prévenir de telles pratiques, sanctionner les manquements et conditionner davantage les financements publics au respect des recommandations de bonnes pratiques ?
L'enjeu n'est pas seulement de faire plus : il est de savoir si nous sommes prêts à faire mieux. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Pour ce qui est du repérage précoce, je tiens à dire que les informations relatives aux troubles du neurodéveloppement sont désormais systématiquement inscrites dans le carnet de santé. Il y a là, me semble-t-il, une avancée notable.
Concernant le dispositif Mon soutien psy, je partage votre analyse : nous travaillons actuellement à son adaptation pour les patients présentant des pathologies plus lourdes, dans le cadre d'une gradation des soins. Si je n'ai pas de mesures précises à vous annoncer aujourd'hui, je vous confirme que nos services sont mobilisés sur cette question.
Nous menons, de la même façon, une réflexion sur la pratique de la contention. On sait que l'usage de la contention, particulièrement chez les jeunes, engendre un stress traumatique majeur dont le retentissement est durable sur leur vie psychique. Il existe des établissements, dans notre pays comme chez nombre de nos voisins européens, qui ne recourent pas du tout à cette pratique. La preuve est donc faite qu'il est possible de s'en passer.
Une telle évolution suppose toutefois un effort de formation approfondi à destination de l'ensemble des équipes soignantes. C'est pourquoi il nous faut définir une trajectoire pour tendre vers le zéro contention. Un tel objectif ne peut être atteint du jour au lendemain : il y faut beaucoup de préparation et de travail. Mais c'est possible ! Nous œuvrons en tout cas en ce sens et tâcherons de proposer une trajectoire dans les jours qui viennent.
M. le président. La parole est à M. Cédric Chevalier. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP. – Mmes Nicole Duranton et Anne-Sophie Romagny applaudissent également.)
M. Cédric Chevalier. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, j'ai choisi de laisser la parole aux jeunes. Aussi l'intervention que je m'apprête à vous lire a-t-elle été intégralement et en totale liberté rédigée par Iéléna, 20 ans, étudiante en droit. Après tout, nous passons notre temps à dire que nous écoutons les jeunes ; mais les entendons-nous vraiment ?
À travers les mots de cette étudiante, parfois rudes, mais sincères, et peut-être aussi à travers ses maux, s'exprime une réalité trop souvent minimisée : celle d'une génération confrontée à l'anxiété, à la pression sociale et à la solitude. La santé mentale des jeunes ne peut plus être ignorée ; elle exige une prise en charge accessible, globale et sans stigmatisation, qui reconnaisse enfin leur parole.
Je vous remercie de lui accorder votre écoute.
"Madame la ministre, mesdames, messieurs les sénateurs, la santé mentale a été proclamée “grande cause nationale de 2025” par le Gouvernement. Mais, dans les faits, pour un grand nombre de responsables politiques, cette grande cause semble n'être qu'un slogan ou une simple tendance sur TikTok. Derrière ces mots, derrière ces discours, cependant, la jeunesse vacille. L'urgence, elle, ne peut être encore repoussée.
"Les chiffres sont sans appel. Près de 50 % des jeunes âgés de 11 à 15 ans déclarent souffrir de troubles anxieux et 40 % d'entre eux de troubles dépressifs. Mais ce n'est pas tout : 23 % des lycéens affirment avoir déjà eu des pensées suicidaires, et un lycéen sur dix est déjà passé à l'acte. Le suicide est l'une des principales causes de décès chez les 15-19 ans.
"Ces données ne sont pas abstraites : loin d'être de simples chiffres, elles sont le symptôme d'une jeunesse qui continue de s'enfoncer dans les abysses. Qui sait ? Peut-être votre propre enfant en fait-il partie. Que ferez-vous alors ?
"Pourtant, face à ce constat, rien ne semble réellement fait. Vous parlez, vous alertez, vous publiez des rapports pour essayer de mesurer l'ampleur du problème, mais, dans le même temps, les politiques en faveur de la jeunesse restent trop souvent les premières touchées par les coupes budgétaires.
"La culture, le sport, l'accompagnement social, tous ces leviers qui contribuent à l'équilibre mental des jeunes, sont fragilisés. La baisse des crédits du pass Culture en est un exemple : pour certains jeunes, il représentait le seul moyen d'échapper à leur réalité en achetant des livres, en allant au cinéma, en apprenant, en s'ouvrant au monde.
"Ces inégalités, je les vois sur le terrain. Je suis moi-même bénévole dans une association qui accompagne des jeunes, afin de tenter, à mon échelle, de réduire ces écarts qui les bouleversent. Mais, même engagée, je me sens parfois démunie face à l'ampleur du phénomène. Ils ont besoin d'écoute, de repères, de moyens. Ils ont besoin que vous agissiez.
"La santé mentale influe sur tous les aspects de la vie : la scolarité, les relations familiales et la vie sociale. Sur le plan scolaire, les signaux sont préoccupants. Le nombre de phobies scolaires et de burn-out académiques ne cesse de croître. La pression scolaire est telle que l'on finit par se perdre, par perdre pied. Toujours plus de diplômes, toujours plus de connaissances, toujours plus d'exigence ! Mais où sont les aides ? Où est l'accompagnement ?
"Dans les universités, les difficultés persistent. Le manque d'aide et d'espaces d'écoute pour les étudiants peut conduire à des situations difficiles. J'ai moi-même développé des troubles anxieux jusqu'à faire un burn-out. Je suis en deuxième année de licence. Lorsqu'on est entouré, on avance. Mais qu'en est-il des étudiants isolés ? De ceux qui n'ont pas les moyens de consulter ? De ceux qui ne savent même pas vers qui se tourner ? L'accès à l'aide demeure trop inégal.
"On parle souvent de politiques de jeunesse, mais qui nous écoute, nous, les jeunes ? Nous ne nous désintéressons pas des problèmes qui nous concernent. Donnez-nous les moyens d'agir : nous sommes les premiers concernés et nous savons de quoi nous avons besoin pour avancer.
"Il faut aussi comprendre le contexte dans lequel grandit la génération à laquelle j'appartiens. Les crises climatiques et sanitaires, les tensions géopolitiques et les incertitudes économiques créent une inquiétude permanente. Beaucoup de jeunes vivent dans la peur : peur de ne pas trouver leur place, peur de ne pas réussir, peur d'un avenir instable, peur de voir le monde se dégrader et mourir à petit feu sans pouvoir agir.
"Oui, nous avons peur. Cette peur peut vous sembler lointaine ou démesurée, mais telle est la réalité : notre réalité.
"Et je ne vous parle même pas du harcèlement scolaire, qui aggrave encore cette situation : 27 % des jeunes déclarent avoir subi du harcèlement moral et 9 % d'entre eux du harcèlement sexuel. Le numérique amplifie ces phénomènes qui ne s'arrêtent plus à la sortie de l'école. Il est omniprésent ; son usage est constant et banalisé. Pourtant, ses conséquences sur la santé mentale sont profondes et durables.
"Un autre obstacle majeur demeure : l'inégalité d'accès aux soins. Beaucoup de jeunes renoncent à consulter un psychologue ou un psychiatre pour la simple raison que c'est trop cher. Les dispositifs existants constituent autant d'avancées, mais restent insuffisants. L'obligation d'une prescription médicale crée une barrière supplémentaire et le manque de professionnels allonge les délais. Pour un jeune en détresse qui doit attendre plusieurs mois, le moment venu, c'est déjà trop tard.
"Des solutions existent pourtant : former davantage les enseignants et les parents au repérage des signaux faibles et renforcer les dispositifs d'accompagnement à long terme. La santé mentale ne doit plus être un sujet tabou, ni pour les jeunes ni pour les adultes. Nous sommes tous concernés.
"Ce dont nous avons surtout besoin, c'est une politique de jeunesse durable, cohérente et stable, qui ne soit plus une variable d'ajustement budgétaire. Écoutez-nous ; faites-nous confiance." (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et RDPI, ainsi que sur des travées des groupes UC et Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Il est toujours difficile de parler après une jeune qui exprime les difficultés de notre société. J'ai moi-même des enfants âgés de 18 à 25 ans et je mesure parfaitement la portée du témoignage qui vient d'être lu.
Au-delà de ces mots, je tiens à rappeler, à l'attention des jeunes qui pourraient nous écouter – je sais que nombre d'entre eux ne le savent pas –, que Mon soutien psy leur permet de bénéficier de douze séances chez un psychologue intégralement prises en charge. Nous avons facilité l'accès au dispositif, qui peut se faire directement, sans passer par un médecin.
De même, les jeunes sont nombreux à ne pas savoir qu'ils ont accès aux maisons des adolescents. Les ressources existantes sont trop méconnues : cela fait partie du problème, et un travail important reste à mener à cet égard.
Les étudiants disposent également des services de santé étudiante (SSE), dont les professionnels – j'ai pu rencontrer nombre de leurs représentants – sont profondément engagés. Les parcours sportifs adaptés, évoqués précédemment et dont j'ai pu observer le fonctionnement dans certaines universités, sont des initiatives très intéressantes que nous devons encourager.
Je le redis : nous avons tous un rôle à jouer – le Gouvernement, les parlementaires, mais aussi la société tout entière – pour que les jeunes en difficulté cessent d'être ignorés et pour que des réponses positives leur soient apportées dans un monde qui est souvent d'une grande tristesse.
J'ai la conviction que, sans cette prise de conscience à l'échelle de la société dans son ensemble, nous aurons beau augmenter de nouveau le budget de 44 %, nous n'arriverons pas à relever ce défi, qui est collectif.
M. le président. La parole est à Mme Marie-Do Aeschlimann. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Marie-Do Aeschlimann. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, +118 % : telle est la hausse, en cinq ans, du nombre d'hospitalisations pour tentatives de suicide chez les 10-14 ans. Les passages à l'acte suicidaire frappent surtout les adolescentes. Ce chiffre glaçant est issu de l'enquête sur la santé mentale des jeunes publiée ce mois-ci par la Fédération hospitalière de France. Il justifie à lui seul la tenue du présent débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains.
La dégradation de la santé mentale, révélée à la suite de la crise sanitaire, concerne l'ensemble de la population, mais frappe les jeunes de plein fouet. Plus de 1,5 million de mineurs sont aujourd'hui touchés par des troubles en santé mentale de plus en plus précoces. Les troubles anxieux explosent chez les 18-24 ans. La consommation d'antidépresseurs bondit, y compris chez les enfants.
Face à cette situation, la réponse publique est-elle à la hauteur d'un enjeu pourtant érigé en grande cause nationale deux années consécutives ?
L'excellent rapport de nos collègues Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, remis en juin 2025 à la commission des affaires sociales, montre que l'offre de soins est insuffisante et mal répartie et la prise en charge trop tardive : 79 % des jeunes en difficulté peinent à accéder aux soins. Plus de la moitié d'entre eux n'obtiennent aucun rendez-vous et, pour deux tiers d'entre eux, les délais d'attente sont excessifs, s'étirant de six à dix-huit mois. Dans un quart des départements français, on ne trouve aucun pédopsychiatre.
Dans ce contexte, plusieurs priorités s'imposent pour renforcer la prise en charge de la santé mentale des jeunes.
Première priorité : agir en amont avec un dépistage précoce dès la petite enfance. Cela suppose des effectifs suffisants, des bilans systématiques en maternelle, une véritable articulation avec les professionnels de la petite enfance, ainsi qu'un soutien parental, car les parents doivent être en mesure de détecter les fragilités et les vulnérabilités de leurs enfants. Toutefois, disons-le, repérer sans être en mesure de soigner ne changera pas la donne.
Deuxième priorité : renforcer massivement l'offre de soins, en particulier en pédopsychiatrie. Cela suppose de former davantage de professionnels, de revaloriser les métiers et de simplifier l'accès aux prises en charge, en mobilisant aussi les médecins généralistes et les infirmiers, notamment les infirmiers en pratique avancée. Des moyens substantiels doivent également être fléchés vers les centres médico-psychologiques (CMP), les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) et les maisons des adolescents (MDA), qui sont saturés.
Troisième priorité : remettre de la présence humaine dans les établissements scolaires. Avec un médecin scolaire pour 16 000 élèves, comment accompagner les jeunes dans de bonnes conditions, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise la présence d'un médecin pour 5 000 élèves ? Le manque d'infirmiers et d'assistants sociaux au sein des écoles aggrave la situation.
L'an dernier, nous avons fait adopter dans cet hémicycle un amendement visant à faire reconnaître pleinement la spécialité d'infirmière scolaire. Les quelque 8 000 infirmiers de l'éducation nationale sont souvent les premiers interlocuteurs des élèves en souffrance. Leur rôle est central et doit être reconnu, renforcé et valorisé.
Or nous attendons toujours le décret d'application de cette mesure : nous comptons sur vous, madame la ministre, pour faire avancer ce dossier dans le cadre interministériel.
Notre système fonctionne en silo, réagit tardivement et de manière fragmentée. D'autres pays ont fait des choix différents. En Finlande, au Royaume-Uni ou en Australie, des équipes pluridisciplinaires sont présentes dans les établissements. La santé mentale est intégrée au quotidien de l'école. Ces pays agissent tôt, au plus près des jeunes. En France, l'école est trop souvent le lieu du constat de l'échec, rarement le premier rempart.
Les travaux de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap ont souligné l'absence de circuit institutionnel entre l'école, le sanitaire et le médico-social, laquelle retarde la prise en charge des enfants.
Quatrième priorité : agir sur les causes profondes. Fragilisation des repères familiaux, cyberharcèlement, banalisation de la violence, exposition massive aux écrans et aux réseaux sociaux : ces facteurs accentuent le mal-être des jeunes.
L'exposition précoce aux écrans est peut-être la mère des batailles. Le temps d'écran rogne les temps consacrés à des activités essentielles au développement des enfants et des adolescents, comme la lecture, le sport, les interactions sociales ou le sommeil, tout en exposant les jeunes à des contenus anxiogènes, voire dangereux.
Madame la ministre, les constats sont consensuels, les remèdes connus. Ayons le courage tous ensemble de changer de cap, de structurer une véritable politique de prévention et de mettre les moyens là où ils sont décisifs, dès le plus jeune âge, pour protéger notre jeunesse. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je vous rejoins – j'ai eu l'occasion de l'indiquer – sur le repérage précoce, et même le plus précoce possible.
Je ferai évidemment passer le message au sujet du décret sur les infirmières scolaires, qui, à ma connaissance, est en cours d'élaboration.
Vous avez, comme d'autres, abordé la question des réseaux sociaux et des écrans, dont les études scientifiques – il me paraît important de le rappeler dans le cadre de ce débat – mettent en évidence le retentissement sur la santé mentale. Il n'y a aucun doute à cet égard, quoi qu'en disent certains. Ce que montrent toutes ces études, c'est qu'un accès précoce aux écrans ou aux réseaux sociaux altère la santé mentale des jeunes, notamment des moins de 15 ans.
Les propositions de loi sur ce sujet sont en cours de navette parlementaire. J'espère qu'elles pourront bientôt être définitivement adoptées.
M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur des travées du groupe UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, nous sommes réunis pour aborder une question cruciale qui touche notre société dans son ensemble : la prise en charge de la santé mentale des jeunes.
Déclarée grande cause nationale en 2025 et en 2026, la santé mentale devient un enjeu majeur qui nous préoccupe.
La crise sanitaire en 2020 a certainement joué un rôle d'accélérateur. Elle a eu des conséquences dramatiques pour notre jeunesse : décrochage scolaire, grande précarité, démotivation, dépression, anxiété.
Je citerai quelques chiffres qui illustrent cette triste réalité.
En 2024, près de 30 % des 11-24 ans étaient concernés par des risques de troubles anxiodépressifs. Environ 55 % des jeunes de 18 à 24 ans ont déjà été affectés par un problème de santé mentale. Enfin, le suicide est devenu la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans.
Pression scolaire et sociale, isolement, précarité, angoisse liée à l'avenir dans un contexte anxiogène, les causes sont multiples.
La dégradation de la santé mentale peut aussi résulter de l'exposition massive aux réseaux sociaux. Le Sénat s'est saisi de cette question, sur laquelle nous devons rester très mobilisés.
Les jeunes sont constamment exposés à des images idéalisées de la vie des autres, ce qui entraîne des comparaisons dévalorisantes pour une part d'entre eux et conduit, dans certains cas, au cyberharcèlement.
Certains jeunes souffrent en silence. Notre système ne les entend parfois que tardivement. Il ne les accompagne pas toujours suffisamment. Il y a des catégories plus touchées que d'autres, qui doivent retenir toute notre attention : les jeunes filles, les enfants confiés à l'aide sociale à l'enfance, les jeunes des territoires ultramarins.
Dans les outre-mer, en particulier, les besoins en termes de santé mentale sont immenses. Selon une enquête récente, près de quatre jeunes ultramarins sur dix souffrent de dépression. Ceux-ci sont souvent plus exposés à la pauvreté, à des situations familiales instables, à des difficultés pour accéder aux services publics, à la culture et au sport. Dans ces territoires, l'isolement géographique, la pénurie de professionnels et la faiblesse de l'offre spécialisée aggravent les inégalités d'accès aux soins.
Tout cela démontre qu'il existe une réalité sociale, territoriale et, parfois, familiale de la santé mentale ; nous ne devons plus l'ignorer.
Les actions menées en 2025 dans le cadre de la grande cause nationale ont permis d'ouvrir un nouveau chapitre dans la manière d'aborder cette problématique en France. Elles ont amorcé une déstigmatisation. Elles ont aussi permis d'esquisser de premières pistes pour développer la prévention, améliorer l'accès aux soins et l'accompagnement des personnes dans leur vie quotidienne. Ce sont de premiers pas.
La décision de reconduire la santé mentale comme grande cause nationale en 2026 est la preuve d'une réelle prise de conscience. La santé mentale, sous-financée, fragmentée, trop souvent traitée dans l'urgence, ne peut plus être le parent pauvre de notre système de soins.
Voici les objectifs à atteindre en 2026 : renforcer la coordination entre les ministères, soutenir davantage les initiatives locales et intégrer la santé mentale dans toutes les politiques publiques, de l'éducation à l'aménagement urbain.
Nous pouvons déjà saluer les moyens supplémentaires qui seront alloués à cette cause en 2026, notamment pour la pédopsychiatrie, à hauteur de 35 millions d'euros, et pour le renforcement de la prise en charge des urgences psychiatriques, à hauteur de 10 millions d'euros.
Quelle politique de prise en charge devons-nous bâtir ?
D'abord, une politique qui ne sépare plus la prévention du soin. Il est temps de mettre fin au repérage tardif du mal-être de nos jeunes. L'école, les universités, la médecine de ville, les services sociaux, les collectivités locales doivent former un véritable réseau d'alerte et d'accompagnement.
La santé scolaire doit aussi retrouver toute sa place, alors que seulement 57 % des postes de médecins de l'éducation nationale sont pourvus et que moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire au cours de la sixième année. Dans ces conditions, comment pouvons-nous demander aux enseignants de voir ce qu'ils n'ont pas les moyens de repérer ?
Par ailleurs, nous devons garantir un accès réel et continu aux soins.
Il faut encourager les initiatives locales. Je pense notamment au projet Sésame, en Île-de-France, qui s'est imposé comme un outil prometteur de dépistage et de prise en charge des troubles mentaux, ou encore au travail de collaboration et de concertation des différents acteurs, comme en Normandie, où sept projets territoriaux de santé mentale (PTSM) ont été adoptés.
Depuis 2020, nous avons créé des dispositifs pour favoriser la prise en charge des jeunes, tels que Mon soutien psy, les maisons des adolescents – comme il en existe dans mon département de l'Eure –, mais aussi les espaces santé jeunes.
Les parcours de santé mentale doivent être consolidés pour avoir des effets réellement significatifs. Il faut pouvoir assurer des relais si une première prise en charge n'aboutit pas.
Quelques axes d'amélioration existent : il faudrait notamment s'appuyer sur les infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie et santé mentale, renforcer la coordination entre médecins généralistes, psychiatres et infirmiers et désengorger les cabinets des psychologues et des psychiatres.
C'est une évidence : nous ne sortirons pas de la crise par la seule hospitalisation ; il faut des réponses graduées, lisibles et de proximité.
Madame la ministre, mes chers collègues, la santé mentale des jeunes est une question qui doit retenir notre attention immédiate et collective. En prendre soin, c'est investir dans leur avenir, mais aussi dans celui de la Nation toute entière. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et UC.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, vous avez évoqué des "images idéalisées". Je le rappelle, le Président de la République a confié une mission à Amine Benyamina et Raphaël Gaillard sur l'intelligence artificielle et les chatbots. Elle devrait durer quelques semaines et aboutir à des propositions concernant les répercussions de l'IA sur la santé mentale des jeunes.
S'agissant des outre-mer, un plan d'urgence dédié aux Antilles a été engagé. Il renforce les dispositifs et les campagnes de prévention, mais également l'offre de soins.
En outre, comme vous le savez, un kit à destination des enseignants et, plus généralement, de l'ensemble des personnels de l'éducation nationale a été mis en place.
Nous sommes en train de travailler à la création d'une sorte de "coupe-file", via le service d'accès aux soins psychiatriques, lorsqu'il y a eu repérage. Là où ce service est mis en place, les choses fonctionnent très bien. C'est vrai aussi du service d'accès aux soins non psychiatriques.
Nous renforçons aussi les Samu psychiatriques, avec des équipes mobiles extrahospitalières qui se rendent au domicile des personnes.
Nous devons évidemment continuer à développer ces dispositifs.
Enfin, vous avez eu raison de parler d'interministérialité, car elle est effectivement indispensable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la future délégation interministérielle à la santé mentale sera rattachée à la direction générale de la santé (DGS) : c'est un moyen de la rendre beaucoup plus opérationnelle.
M. le président. La parole est à Mme Anne-Sophie Romagny. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, RDPI et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il est des silences qui interpellent plus que de longs discours : ceux de nos jeunes dont le discernement s'affaiblit sous le poids de pathologies qu'ils ne peuvent pas encore nommer, et ceux de familles qui s'épuisent dans un face-à-face solitaire avec la maladie.
Je veux lancer ici une alerte sur un système de soins qui, malgré l'engagement des soignants, peine encore trop souvent à intervenir dans les temps.
Un premier point de vigilance, qui me tient particulièrement à cœur, parce que je l'ai éprouvé en tant que maire de ma commune, concerne les soins à la demande d'un tiers.
Si un cadre législatif existe, nous ne pouvons plus faire l'économie d'une remise à plat du dispositif actuel, ainsi que des expertises psychiatriques avant qu'elles ne deviennent judiciaires. Par manque de places en établissements spécialisés ou, malheureusement trop souvent, en raison d'une forme de renoncement, le système tend à fermer les yeux sur des situations pourtant préoccupantes.
Masqués très fréquemment par des addictions liées à des pathologies beaucoup plus profondes, addictions qui aggravent bien souvent les problèmes préexistants, mais non réglés – je pense notamment aux cannabinoïdes de synthèse –, les troubles de ces patients ne sont pas traités, si bien que ces personnes ressortent moins de vingt-quatre heures plus tard, toujours sans diagnostic. Or les conséquences de l'absence de diagnostic sont lourdes : absence de suivi adapté, exposition de l'entourage à des risques importants, etc.
De nombreux foyers se retrouvent ainsi démunis face à une société qui devient aveugle et sourde, par manque d'organisation. Je pense particulièrement à ces mères isolées, souvent laissées seules face à la charge quotidienne de la maladie et de la violence de leurs adolescents devenus jeunes adultes.
Notre système de santé doit proposer des solutions : ce n'est pas un luxe ; c'est une nécessité pour rompre l'isolement, prévenir l'épuisement des aidants et garantir un environnement stable et sécurisant pour tous.
Mon deuxième point de vigilance touche à la prise en charge post-diagnostic, un sujet qui est tout aussi complexe. Les études de l'Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) mettent en évidence une variabilité préoccupante des pratiques entre établissements, notamment dans le suivi de la schizophrénie. Le défi est immense pour les jeunes majeurs. À dix-huit ans, lorsque le diagnostic est trop tardif, le déni l'emporte et conduit trop souvent à un refus de soins. Comment protéger ces jeunes sans les braquer ? Comment éviter la rupture ?
Voici des propositions concrètes.
Il est d'abord impératif de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP), dont les délais d'attente, parfois supérieurs à six mois, ne sont plus compatibles avec l'urgence des situations observées. Ces structures doivent redevenir des points d'accès rapides et efficaces à une prise en charge adaptée.
Ensuite, nous devons aider les psychiatres à s'interroger sur leurs bonnes pratiques en tant qu'experts, et revoir en profondeur notre système d'accès aux soins en urgence psychiatrique. Plusieurs expérimentations prometteuses sont en cours dans le Grand Est.
Pour renforcer immédiatement notre capacité de suivi et d'accompagnement des patients, le déploiement des infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie doit être accéléré. Leur apport est reconnu, mais le dispositif est encore insuffisamment mobilisé.
Enfin, l'amélioration de la coopération entre tous les acteurs est indispensable. Médecins généralistes, psychiatres, psychologues, professionnels de la santé scolaire et du secteur médico-social doivent travailler de manière étroitement coordonnée, afin de garantir un parcours de soins cohérent, lisible et continu.
J'attire votre attention sur le juste équilibre à trouver entre libertés individuelles et prise en charge psychiatrique, entre l'adolescent non diagnostiqué et le jeune adulte qui refuse de se soigner, entre le poids de la responsabilité éducative que l'on fait peser sur les familles et la réalité des troubles psychiques que le système n'a pas pu ou pas su diagnostiquer ni prendre en charge à temps.
J'ai une pensée particulière en cet instant pour ces familles qui se battent et qui, trop souvent, se retrouvent dans une impasse, ainsi que pour ces jeunes dans le mal-être, conscients ou non d'être parfois un danger pour eux-mêmes ou leur entourage.
Vous l'aurez compris, mes chers collègues : il y a urgence ! La santé mentale des jeunes exige une approche globale, continue et coordonnée, qui articule prévention, repérage précoce et accompagnement dans la durée. Réformer notre organisation, renforcer les passerelles entre les acteurs et garantir un accès réel aux soins ne sont plus des options : cela relève d'une responsabilité collective ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je souscris à vos propositions : plus de centres médico-psychologiques, plus de coordination, plus de prévention, plus de repérage et d'interventions précoces.
Nous sommes en train de travailler sur la base d'un rapport qui m'a été remis récemment par plusieurs personnalités qualifiées. J'aurai l'occasion d'annoncer un certain nombre de mesures le 2 juin prochain, lors de la réunion consacrée au bilan de la grande cause nationale pour 2025 et aux perspectives pour 2026.
M. le président. La parole est à Mme Marie-Claire Carrère-Gée. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Marie-Claire Carrère-Gée. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je m'exprime une nouvelle fois sur l'enjeu de la santé mentale, qui me tient particulièrement à cœur et pour lequel j'ai conduit, sous l'autorité du Premier ministre Michel Barnier, le chantier de la grande cause nationale.
Le sujet que je souhaite aborder relève à première vue de la technologie, mais il touche en réalité à l'intime : les modalités contemporaines et à venir de la formation des esprits et de la construction de soi et leurs conséquences sur la santé mentale des jeunes.
Une mutation est en cours. Les intelligences artificielles conversationnelles ne sont plus seulement des outils. Elles deviennent des interlocutrices, des confidentes, parfois même des substituts de relations humaines. Et c'est précisément là que réside le problème.
Les dirigeants d'OpenAI ou d'Anthropic ne cessent de répéter que ces technologies seraient développées dans une perspective de bien commun. Soit.
Posons alors une question simple : si tel était le cas, la première exigence ne devrait-elle pas être la protection des plus vulnérables ? Rien ne garantit aujourd'hui que ces outils favorisent toujours l'ouverture d'esprit et bénéficient à l'équilibre psychique. Ils peuvent en effet produire l'effet inverse.
En analysant des conversations réelles, des chercheurs de Stanford ont mis en évidence des spirales délirantes. Un utilisateur exprime une idée fragile, parfois irrationnelle. L'intelligence artificielle, programmée pour être empathique, ne la dément pas, ne la contredit pas ; elle l'accompagne, la valide et, parfois, l'amplifie. Elle le fait non par malveillance, mais parce que ces outils sont conçus ainsi. Les conséquences sont concrètes : dérive comportementale, rupture sociale et, parfois, passage à l'acte.
La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) a d'ailleurs alerté sur la banalisation des idées suicidaires, la confusion entre relations humaines et interactions artificielles et les risques pour la vie privée.
Ces signaux doivent nous alerter, d'autant que les usages évoluent à toute vitesse. Le soutien psychologique est déjà l'un des premiers usages des chatbots chez les jeunes adultes. Nous sommes en train de déléguer à des algorithmes, sans cadre réel, une part de l'accompagnement émotionnel de la jeunesse.
Une intelligence artificielle ne remplace pas un psychologue. Elle ne comprend pas ; elle calcule. Elle ne perçoit ni la souffrance ni les contradictions.
Nous devons agir à la source, imposer des IA sûres par design, capables de détecter les situations à risque, de refuser certaines logiques de validation et d'orienter les jeunes qui en ont besoin vers des adultes ou des professionnels. Cela implique d'associer des cliniciens dès la conception de tels outils.
Il y a là un immense enjeu de santé publique. Il doit être traité comme tel : transparence sur les paramètres de sécurité, règles obligatoires de gestion de crise en cas de détresse, d'automutilation ou de violence.
Mais il y a aussi un enjeu éducatif.
Sur ces deux points, nous attendons des actes. Vous avez évoqué la mission qui a été confiée par le Président de la République, madame la ministre, mais il faut vraiment des mesures concrètes et rapides, à commencer par un véritable plan pour les jeunes.
Quel dialogue les autorités publiques françaises et européennes ont-elles engagé avec les concepteurs de ces outils d'intelligence artificielle ? Les enseignants sont-ils dès aujourd'hui préparés à ces usages et aux risques qu'ils induisent ? Je crains que non.
Nous devons donc lancer un plan de formation massif, initial et continu, pour permettre aux enseignants non seulement d'utiliser de tels outils, mais de les encadrer et d'en expliquer les limites. L'éducation à l'intelligence artificielle doit être intégrée dès la sixième, afin de former des esprits critiques et de permettre aux élèves de distinguer le vrai du généré, le lien humain de l'interaction simulée. Enfin, les parents doivent être informés et accompagnés, faute de quoi un immense fossé se creusera entre les usages des enfants et la capacité des adultes à les guider.
Madame la ministre, que comptez-vous faire sur ces trois axes ? Selon quel calendrier ? Et avec quels moyens ?
La santé mentale des jeunes ne se jouera pas seulement dans les cabinets des psychiatres et psychologues, dont nous avons beaucoup parlé ; elle se jouera dans le code source de ces outils. Ne laissons pas les algorithmes devenir en l'état les tuteurs, les confidents, les amis et les thérapeutes de nos enfants. Il ne s'agit pas seulement de technologie ; il s'agit de la formation des esprits. C'est un enjeu de santé et un enjeu d'humanité ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. J'ai lancé au mois de novembre 2025 la stratégie nationale en matière d'intelligence artificielle et d'utilisation des données de santé. Elle comporte des mesures qui répondent à vos interrogations, madame la sénatrice : il s'agit notamment de pouvoir disposer d'une intelligence artificielle éthique, d'une intelligence artificielle réglementée, c'est-à-dire d'une intelligence artificielle de confiance. C'est bien cela, l'objectif.
Un travail de réglementation pour sécuriser l'usage de ces outils est par ailleurs en cours à l'échelon européen.
J'ajoute qu'en France, depuis le mois de novembre, nous testons, notamment dans le cadre du grand défi sur les dispositifs médicaux numériques en santé mentale, des solutions d'application d'intelligence artificielle, du point de vue tant éthique que médico-économique.
Cette stratégie nationale comprend également dorénavant un volet relatif à la formation de l'ensemble des professionnels de santé : médecins, odontologues, pharmaciens.
Telles sont les réponses que je peux vous apporter aujourd'hui.
M. le président. La parole est à Mme Sandra Paire. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Sandra Paire. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, c'est avec émotion que je prends la parole pour la première fois dans cet hémicycle, à l'occasion de ce débat.
Un chiffre devrait tous nous alerter : en France, un jeune sur trois déclare avoir déjà eu des pensées suicidaires. Voilà une réalité brutale, silencieuse et répandue.
Je tiens dès à présent à saluer les travaux que la commission des affaires sociales a menés dès 2021, quand le Sénat avait été le premier à alerter sur les effets de la crise sanitaire sur la santé mentale de nos concitoyens. Car il y a un avant et un après : avant la pandémie, la santé mentale des jeunes était déjà préoccupante ; après, elle est devenue une urgence silencieuse.
La crise de la covid-19 n'a fait que révéler et aggraver des fragilités liées à la précarité, à l'isolement, au cyberharcèlement et aux ruptures familiales.
Dans mon département, les Alpes-Maritimes, où la densité de pédopsychiatres reste faible, les familles attendent trop longtemps un rendez-vous. Les professionnels de santé sont débordés. Les directeurs d'établissement et les éducateurs restent démunis.
Les jeunes se retrouvent trop souvent sans solution et se rendent aux urgences, parce qu'il n'y a pas d'autre porte d'entrée. Ainsi, les passages aux urgences pédiatriques pour crise suicidaire ont augmenté de plus de 40 % entre 2019 et 2023.
Et lorsqu'un jeune est enfin orienté, il est confronté à un parcours labyrinthique entre l'éducation nationale, le médico-social, les soins de ville ; il est laissé sans interlocuteur unique.
Les dispositifs comme les maisons des adolescents, les CMP ou Mon soutien psy sont certes utiles, mais ils restent insuffisamment coordonnés et peu lisibles.
Il faut donc changer de logique : aller vers le jeune au lieu d'attendre qu'il vienne. Cela suppose davantage de repérage précoce dans les établissements scolaires, une meilleure coordination entre les acteurs de la santé et un accès rapide à un bilan de santé mentale dès les premiers signes de détresse.
Des initiatives locales vont déjà dans le bon sens.
Le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur propose des consultations psychiatriques pour les moins de 26 ans et soutient des structures de proximité, ainsi que des actions de prévention. Dans les Alpes-Maritimes, le comité départemental d'éducation pour la santé accompagne les parents pour mieux comprendre et encadrer les usages numériques de leurs enfants.
Mais ces actions doivent être renforcées, coordonnées et inscrites dans la durée.
Nous ne reconstruirons pas la santé mentale d'une génération avec des réponses fragmentées. Il faut une politique de long cours, des moyens pérennes et une mobilisation conjointe des ministères de la santé, de l'éducation nationale et de la cohésion des territoires.
Une génération a été percutée par une crise qu'elle n'a pas choisie. Un jeune qui souffre en silence aujourd'hui, c'est une fracture sociale que nous paierons collectivement demain. Nous n'avons plus le droit d'attendre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, la référence que vous avez faite à l'action des collectivités territoriales me donne l'occasion de préciser que nous avons inclus dans les projets territoriaux de santé mentale un versant obligatoire pour les enfants et les adolescents. À l'origine, ce n'était pas le cas, mais, alors que ces projets arrivaient à échéance, la nécessité de renforcer la coordination, notamment avec les collectivités territoriales, avait été démontrée.
- Conclusion du débat -
M. le président. En conclusion de ce débat, la parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, au fond, avons-nous toujours été à la hauteur de l'alerte ? Avons-nous su entendre, il y a très longtemps, la crise silencieuse qui frappait nos enfants et nos jeunes ? La réponse est manifestement non.
Pour autant, il serait faux de dire que les gouvernements précédents ne se sont pas fortement mobilisés. Des engagements, inédits, ont été pris ; j'y reviendrai.
Arrêtons-nous sur trois faits.
Premier fait, 75 % des troubles psychiques se manifestent avant l'âge de 25 ans, et la moitié d'entre eux avant celui de 15 ans. L'enfance, l'adolescence, les premières années de la vie d'adulte sont donc des périodes décisives au cours desquelles, souvent, la santé mentale de toute une vie est en jeu.
Deuxième fait, les indicateurs de la santé des jeunes se sont fortement dégradés : 86 % des collégiens et 84 % des lycéens se déclarent globalement en bonne santé, mais seule la moitié d'entre eux estiment avoir un bon niveau de bien-être mental.
On le sait, ce sont plus particulièrement les symptômes anxiodépressifs qui ont fortement progressé. Les pensées suicidaires concernaient 11,4 % des 15-19 ans en 2018, contre 18 % en 2022. Un quart des filles de 17 ans déclaraient avoir eu des idées suicidaires en 2022 : c'est vertigineux !
Troisième fait, la dégradation de la santé mentale des enfants et des jeunes n'est pas unifactorielle. La crise sanitaire, avec ses confinements successifs et la fermeture des établissements scolaires et universitaires, a été un puissant révélateur. Depuis 2020, le caractère anxiogène de notre environnement n'a pas faibli.
Mais cette dégradation est aussi liée à une évolution défavorable des modes de vie, qui se traduit d'abord par une diminution de l'activité physique. Aujourd'hui, deux tiers des 11-17 ans passent plus de deux heures par jour devant un écran, tout en bougeant moins d'une heure. Cette situation est alarmante et va souvent de pair avec des troubles psychiques.
Ensuite, on déplore une alimentation qui nuit à la santé. Les troubles du comportement alimentaire, qui concernent jusqu'à un million de personnes, sont directement associés à des troubles anxieux, dépressifs et à un risque suicidaire accru.
Enfin, il faut mentionner l'explosion du temps passé devant les écrans, notamment sur les réseaux sociaux : les adolescents y passent près de quatre heures par jour. Cette surexposition fragilise leur santé mentale et accroît nettement le risque d'anxiété, de mal-être et de troubles psychiques.
Du côté de l'offre, les difficultés d'accès aux soins psychologiques et psychiatriques ne permettent pas totalement d'endiguer le phénomène.
Pour autant, des actions ont été engagées par les gouvernements successifs ; il serait malhonnête de le nier. Je pense en particulier au déploiement d'une feuille de route spécifique dès le mois de juin 2018, une démarche renforcée par trente mesures supplémentaires, annoncées et mises en œuvre à partir des assises de la santé mentale et de la psychiatrie.
Dans la période plus récente, nous avons opéré plusieurs choix.
Premièrement, nous avons érigé la santé mentale en grande cause nationale, sous l'impulsion du Premier ministre Michel Barnier.
Deuxièmement, nous avons amorcé un virage vers la prévention, en développant les compétences psychosociales, l'action sur le sommeil et les écrans et le secourisme en santé mentale. Nous l'assumons : nous irons plus loin encore en renforçant ce dispositif à destination des adolescents.
Troisièmement, nous avons rendu beaucoup plus accessible la consultation d'un psychologue. Le nombre de consultations a ainsi presque doublé depuis 2012. Avec le dispositif Mon soutien psy, près de 6 millions de séances ont été réalisées, dont 22 % pour les 12-25 ans ; désormais, 7 500 psychologues sont conventionnés.
Quatrièmement, nous avons fait un choix budgétaire. Entre 1990 et la fin des années 2010, l'objectif national de dépenses d'assurance maladie (Ondam) concernant la psychiatrie s'est effondré, passant de 11 % à 6 %. Il n'empêche que nous sommes en train de rattraper des années de sous-investissement. Depuis 2020, les crédits ont augmenté de 44 %. Ils atteignaient ainsi près de 13 milliards d'euros en 2025, un montant qui reflète l'impact des cinquante-trois mesures nouvelles engagées en 2021.
Il nous faut continuer à avancer avec ambition et méthode. Dans cette perspective, je réunirai les ministres et les acteurs concernés le 2 juin prochain, au sein de mon ministère. Je connais l'attention particulière que le Sénat prête à cet enjeu ; les parlementaires seront évidemment invités.
L'objectif est de redonner de la cohérence et de la structuration à notre action, en mettant en œuvre concrètement les mesures envisagées, au plus près des besoins.
La nouvelle délégation interministérielle à la santé mentale s'appuiera sur les moyens d'action de la direction générale de la santé (DGS) et sur une mobilisation forte de l'ensemble des ministères, afin de transformer plus rapidement les décisions en actions concrètes sur le terrain. Nous pourrons ainsi mieux articuler au quotidien l'ensemble des politiques publiques clés : l'éducation, le logement, le travail, la jeunesse, le numérique ou encore l'agriculture.
Mesdames, messieurs les sénateurs, nous ne pourrons pas promettre une vie sans épreuves, mais nous devons mieux prévenir ces dernières et garantir aux jeunes et à leurs familles qu'ils ne les traverseront pas seuls.
Source https://www.senat.fr, le 26 mai 2026