Interview de Mme Aurore Bergé, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, à Ici Nord le 29 mai 2026, sur l'arrivée du Pack Nouveau Départ (PND) dans le Nord.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Aurore Bergé - Ministre déléguée, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations ;
  • Thomas Schonheere - Journaliste

Média : Ici Nord

Texte intégral

AURORE BERGE
Bonjour.

THOMAS SCHONHEERE
Ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, chargée également de la Lutte contre les discriminations. Vous avez présenté hier à Lille ce dispositif qui est déjà en place dans certains départements qui arrivent dans le Nord. En quoi consiste ce Pack Nouveau Départ ? A qui s’adresse-t-il ?

AURORE BERGE
Il s’adresse à toutes les personnes victimes de violences conjugales. Mais on sait que l’essentiel de ces victimes, ce sont très nettement des femmes. Pendant longtemps, on a beaucoup demandé aux femmes victimes de violences, on leur a demandé d’avoir le courage de partir, d’avoir le courage de porter plainte et de faire les démarches. Et donc d’aller frapper à une porte, puis une deuxième et parfois jusqu’à une dizaine de portes. Et le risque, c’est qu’elles renoncent à partir parce que le lendemain leur paraît encore plus insoutenable, encore plus incertain que le fait de rester. D’autant plus que dans 8 cas sur 10, une femme victime de violences, c’est une mère de famille. Et donc ce qui peut aussi la faire rester justement, c’est : quel avenir pour mes enfants ? Le Pack Nouveau Départ, c’est avoir un coordinateur unique. C’est aller détecter aussi les situations de violences sans que les femmes aient elles-mêmes à se signaler. Et c’est garantir un accompagnement qui est un accompagnement global. Ça veut dire la santé, l’accompagnement dans les démarches judiciaires aussi, le relogement, France Travail, l’ouverture des droits sociaux, des droits administratifs. On fait tout pour elles.

THOMAS SCHONHEERE
Il y a une multiplicité d’aides, vous les avez détaillées. Il s’agit, avec ce dispositif justement, de faciliter les démarches, d’offrir à ces femmes victimes de violences la possibilité matérielle de quitter un conjoint violent. C’est ce qui freine aujourd’hui ces femmes victimes ?

AURORE BERGE
En fait, ce qui freine, c’est qu’est-ce qui se passe l’heure d’après. Une fois que j’ai réussi à partir, une fois que j’ai réussi à porter plainte, il se passe quoi pour moi ? Il se passe quoi pour mes enfants ? Il se passe quoi pour leur avenir ? Donc c’est la question de l’hébergement d’urgence et ensuite du relogement. Ce sont des femmes qui pendant des mois, voire pendant des années, ont été placées sous contrôle et sous violence. Donc parfois, elles n’ont plus de compte en banque, elles n’ont plus de droits sociaux, elles n’ont plus de métier. Donc c’est tout ça qu’il faut réapprendre. Il faut réapprendre la dignité, il faut réapprendre la confiance. Et ça, il faut être accompagné pour le faire, accompagné en matière de santé, de santé mentale. Mais il faut aussi être accompagné de manière administrative pour que tous les droits sociaux soient à nouveau ouverts. C’est ce qu’on fait avec la CAF. La CAF dans le Nord, elle est particulièrement innovante et active, notamment de ce point de vue-là, pour la MSA, même pour les agricultrices. C’est ce qu’on fait avec France Travail. On embarque aussi les collectivités, les CCAS, les bailleurs sociaux, justement pour que tout soit simplifié et que justement, encore une fois, on pense avec elles et qu’on soit là pour elles.

THOMAS SCHONHEERE
Les aides qui peuvent être apportées, l’accès au RSA, l’hébergement d’urgence, les gardes d’enfants, retour à l’emploi, tout ça existe déjà. Ce que ce pack apporte en plus, finalement, c’est que la victime n’a plus à s’adresser qu’à une seule personne, non pas faire des allers-retours entre les différents acteurs. Qui seront ces personnes qui vont centraliser toutes ces démarches ?

AURORE BERGE
Alors, le pivot, c’est systématiquement l’État. L’État parce qu’on a évidemment une administration dans chacun des départements sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes. La CAF ou la MSA, c’est-à-dire ceux qui vont délivrer les aides, ouvrir tous les droits sociaux, garantir qu’une fois que vous avez eu votre aide d’urgence financière en tant que victime de violences conjugales, tous les autres droits soient bien ouverts pour vous et le conseil départemental. Et puis après, il y a évidemment beaucoup d’opérateurs qui viennent en soutien. Je parlais de France Travail par exemple, je parlais des bailleurs sociaux, je parlais du CHU aussi évidemment, parce que c’est tout un parcours de soins et de santé qu’il faut reprendre. Parfois, ce sont des femmes qui, pendant des années, ont renoncé à la santé, n’ont plus vu un seul médecin. Et évidemment, l’accompagnement des enfants. Parce que les enfants sont bien systématiquement aussi des victimes des violences conjugales, quand bien même ils ne les ont pas subis eux-mêmes directement.

JOURNALISTE
7h47, nous sommes en direct avec Aurore BERGE, ministre déléguée chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

THOMAS SCHONHEERE
Aurore BERGE, faut-il avoir porté plainte pour entrer dans ce parcours ? A partir de quand ? Est-ce que l’on peut être détectée ? Est-ce que l’on peut s’adresser à quelqu’un ?

AURORE BERGE
Non. Justement, le principe du Pack Nouveau Départ, c’est aussi d’aller détecter. C’est-à-dire que les violences, il faut que chacun le comprenne bien, ça ne se résume jamais à des coups. Et ça ne commence d’ailleurs jamais par des coups. Si au premier jour, à la première heure d’une rencontre, une femme subissait des coups, elle partirait en courant. Ce n’est pas ça qui se passe. C’est bien d’autres mécanismes qui se mettent en place et qui permettent ensuite d’avoir l’ascendant, d’avoir le contrôle et puis que des violences physiques, des violences sexuelles puissent malheureusement exister, parfois pendant des années.
Moi, j’ai rencontré récemment une femme, elle avait plus de 80 ans. Donc, vous imaginez ce qu’elle a eu à endurer pendant des années. Donc, on vient détecter. On vient détecter avec tout le secteur associatif. On vient détecter avec les forces de l’ordre. On vient détecter avec les professionnels de santé, que ce soient des médecins, des infirmiers, que ce soit à l’hôpital, que ce soit en ville. Donc, ces personnes vont détecter, signaler à la femme ce que, vraisemblablement, elle est déjà en train de vivre, pour qu’elle réalise déjà les violences qui sont en train de s’appuyer sur elle et puis lui permettre d’entrer dans un parcours. En clair, on essaie d’anticiper. Anticiper pour qu’une fois qu’elle aura réussi d’elle-même à prendre la décision de partir, tout ait déjà été pensé avec elle et pour elle pour qu’elle ne revienne pas en arrière sur sa décision de partir.

THOMAS SCHONHEERE
Ce pack a été déployé déjà en plusieurs départements. Est-ce que vous avez eu des retours de femmes qui disent "Non, je ne veux pas entrer dans ce parcours" malgré, encore une fois, le fait qu’elle ait pu être détectée, malgré le fait qu’il y ait eu des violences ? On entendait à 7h tout à l’heure une audience qui s’est tenue au tribunal d’Arras où il y a des faits de violences et pourtant la femme ne se porte pas partie civile. Elle ne demande pas réparation.

AURORE BERGE
Oui, mais parce qu’il faut aussi entendre et respecter le temps des victimes. Et trop souvent, d’ailleurs, on met ça un peu en accusation. Pourquoi elle n’est pas partie plus tôt ? Pourquoi elle a accepté tout ça ? Elle n’a pas accepté tout ça, c’est qu’elle n’avait pas forcément la capacité à faire différemment, évidemment. Et donc, il faut respecter les victimes. Et pendant des années, souvent, on les a privées de liberté. La liberté, il faut qu’elle la retrouve. Et la liberté, c’est aussi dire "je suis prête maintenant à porter plainte" ou "je ne suis pas prête tout de suite à porter plainte". Et d’ailleurs, c’est pour ça, en effet, que le dépôt de plainte n’est pas une condition. Donc parfois, peut-être que certaines ne seront pas prêtes tout de suite à rentrer dans le parcours, mais elles savent qu’il existe. Elles savent que ces portes-là existent et elles savent que le jour où elles seront prêtes, ce sera possible.
Mais la donnée la plus intéressante pour nous, dans les départements, on l’a déjà déployée et l’objectif, il est clair, c’est de généraliser, c’est que celles qui sont rentrées dans le parcours, aucune n’a renoncé. Aucune n’est revenue en arrière sur sa décision de quitter son conjoint violent, ce qui est pour nous, évidemment, la démonstration de l’utilité du Pack Nouveau Départ.

THOMAS SCHONHEERE
Sur cet enjeu de la détection, en janvier 2025, vous étiez venue à Aumont où une habitante de la commune avait été tuée par son mari. Vous aviez dit à l’époque que tout le monde pouvait avoir indirectement une responsabilité. Les voisins qui montent le son de la télé quand on entend quelque chose, ou les proches qui savent des choses qui ne le disent pas. Est-ce que vous pensez que les choses ont évolué de ce point de vue ?

AURORE BERGE
Oui, parce que hier, je réunissais notamment les policiers et les gendarmes et eux me disent qu’il y a de plus en plus de signalements de faits. C’est-à-dire qu’on n’a pas forcément des femmes qui viennent immédiatement porter plainte, mais on a beaucoup plus aujourd’hui de personnes qui signalent, y compris des tiers. Ça veut dire, en effet, des professionnels de santé, ça veut dire des signalements du monde de l’éducation nationale, mais ça veut dire aussi des voisins, des amis, des collègues, des membres de la famille. Et ça, il faudra en permanence le redire. Composer le 17, ce n’est pas de la délation. Composer le 17, soit une femme victime de violences, soit un enfant victime de violences, c’est sauver une vie potentiellement. Donc il faut le faire. C’est un acte citoyen, en fait, de venir prévenir des violences, de venir détecter des violences et de dire qu’on tend la main aussi, même quand parfois, en effet, une femme n’est pas prête à la saisir, parce qu’il faut le temps nécessaire pour que ce soit possible. Mais évidemment, les forces de l’ordre, elles sont là pour l’entendre.

THOMAS SCHONHEERE
Ce Pack Nouveau Départ va être progressivement déployé dans le département du Nord. Savez-vous, quand il arrivera dans le Pas-de-Calais ? Quel est le département qui compte le plus de victimes rapporté… ?

AURORE BERGE
Moi, j’espère dès la rentrée de cet automne. On essaie de déployer dans tous les départements. Mon objectif, c’est clairement la généralisation du Pack Nouveau Départ. Il faut avoir à bord tout le monde. C’est-à-dire évidemment l’État, l’ensemble des services de l’État, les conseils départementaux, les CAF, la MSA, les partenaires.
En moyenne, c’est 30 à 60 partenaires qu’on a à chaque fois dans chaque département. Donc, c’est pour ça que moi, je ne fais pas de fausses promesses en disant ce sera tel jour, telle heure. Mais c’est une priorité pour moi que ça puisse être déployé, évidemment, aussi dans le Pas-de-Calais. Donc j’espère dès cet automne.

THOMAS SCHONHEERE
En tout cas, pour le moment, c’est dans l’arrondissement de Valenciennes. Suivrons l’arrondissement d’Avesnes-sur-Helpe à partir du mois de juin. À cet automne, l’arrondissement de Douai. Généralisation dans tout le département à partir de 2027 pour le département du Nord et donc prochainement dans le Pas-de-Calais. Merci beaucoup Aurore BERGE.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 11 juin 2026