Interview de M. Philippe Baptiste, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, à LCP/Public Sénat le 16 juin 2026, sur le budget et le programme spatial européen de recherche notamment IRIS2, l'intelligence artificielle et le projet de loi pour réguler l'enseignement supérieur privé.

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Média : LCP Assemblée nationale - Public Sénat

Texte intégral

ORIANE MANCINI
SpaceX, l'entreprise d'Elon Musk, a battu vendredi le record de la plus importante entrée en bourse de l'histoire. La société gère le plus grand programme spatial au monde, et l'homme le plus riche de la planète ambitionne d'emmener des humains sur la Lune, sur Mars, voire plus loin. L'Europe peut-elle rivaliser ou est-elle à des années-lumière dans la course au spatial ? Pour en parler, nous recevons Philippe Baptiste, bonjour.

PHILIPPE BAPTISTE
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation. Vous êtes ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace. Et on est ensemble pour une interview en partenariat avec la presse régionale, représentée par Christelle Bertrand du groupe La Dépêche.

CHRISTELLE BERTRAND
Bonjour Oriane. Bonjour Philippe Baptiste.

PHILIPPE BAPTISTE
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Et on parlera de Toulouse et d'Airbus, Christelle, évidemment. On va d'abord commencer par un petit rappel. On était en 1983, en pleine guerre froide, et Ronald Reagan lançait le programme de la "guerre des étoiles". Il visait à installer dans l'espace de nouvelles armes pour contrer les missiles que l'URSS pourrait envoyer contre les États-Unis. Est-ce que Donald Trump et Elon Musk sont en train de lancer une nouvelle guerre des étoiles ?

PHILIPPE BAPTISTE
Je ne suis pas sûr. Mais par contre, ce qui est certain, c'est que votre exemple illustre parfaitement ce qu'on voit aujourd'hui, c'est-à-dire que les questions qui sont autour de l'innovation, de la science et de la technologie, elles jouent un rôle clé dans nos sociétés aujourd'hui. Elles sont au cœur des bouleversements géostratégiques qu'on voit aujourd'hui dans le monde. C'est vrai pour l'espace, c'est vrai pour l'IA, ce sera vrai demain matin pour le quantique. Donc on voit bien que ces questions-là, elles sont au cœur, et donc elles doivent être aussi au cœur de nos politiques publiques.

ORIANE MANCINI
Et justement, alors vous l'avez vu, évidemment, vous l'avez suivi, cette entrée en bourse de SpaceX vendredi. Objectif atteint de lever des fonds à 75 milliards, plus même, on est à plus de 80. Est-ce qu'Elon Musk, il a plié le match et l'Europe, aujourd'hui, ne peut plus rivaliser ?

PHILIPPE BAPTISTE
Je ne sais pas ce que ça veut dire, parce que déjà, dans le segment spatial, quand on parle d'espace, il y a plusieurs sujets, en fait, qui sont non pas indépendants les uns des autres, mais qui sont quand même relativement distincts. Aujourd'hui, je pense que quand on parle d'Elon Musk et quand on parle de ses projets spatiaux, tout le monde a en tête son idée d'aller demain matin sur Mars, d'aller… Et je ne veux pas du tout doucher l'enthousiasme collectif, mais il faut déjà avoir conscience d'une première chose: c'est que les scientifiques, aujourd'hui, quand on leur demande s'il faut envoyer des hommes sur Mars, leur réponse est très simple, c'est non. Enfin, ils vous disent en gros : aujourd'hui, ce dont on a besoin pour comprendre Mars, ce sont des sondes, ce sont des robots. Donc on voit bien qu'en gros, l'idée d'envoyer des hommes sur Mars, ce n'est pas un enjeu de science, c'est autre chose ; c'est un enjeu quelque part de puissance, de démonstration de puissance. Est-ce que l'environnement martien est un environnement qui est environnement dans lequel on a envie d'aller vivre ? Alors là, je peux vous répondre assez simplement, la réponse est là aussi très simple, la réponse est non. Pourquoi ? Parce qu'en fait, c'est un environnement qui est extraordinairement hostile. Le voyage aussi est un voyage qui est extraordinairement dangereux, qui est compliqué. Vous passez des mois et des mois, voire des années dans l'espace profond, soumis à des radiations qui sont extrêmement dangereuses. L'environnement martien, ce n'est pas du tout l'avenir de l'humanité. Je veux dire, quand j'entends ça, c'est un tissu d'âneries. Je veux dire, il n'y aura pas…

ORIANE MANCINI
Donc il vend une utopie, en fait, Elon Musk ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais par contre, il vend aussi un rêve, il vend une nouvelle frontière, et ça, je pense qu'il faut l'entendre. Et puis derrière, à côté de ça, à côté de tout ce que j'ai pu dire d'un peu critique, il y a aussi par contre l'homme qui est capable aujourd'hui de faire une ingénierie qui est quand même extrêmement efficace, avec des méthodes et des techniques qu'il a construites au sein de SpaceX, mais aussi au sein de Tesla avant, etc., qui sont extraordinairement efficaces. Et donc on a un rouleau compresseur en face. Nous, notre enjeu en tant qu'Européens, c'est quoi ? On n'est pas dans des budgets qui sont comparables à ceux aujourd'hui des États-Unis.

ORIANE MANCINI
Mais c'est ce que j'allais vous dire. On va juste rappeler : l'Agence spatiale européenne, en novembre dernier, elle a décroché un budget auprès de tous les États, budget triannuel alors en hausse de 30 %, certes, mais à 22 milliards pour 2026-2028. On est loin, on est à des années-lumière.

PHILIPPE BAPTISTE
Oui, alors en plus de ça, on a le charme de la richesse et parfois un peu de la complexité européenne, parce qu'on a le budget de l'Agence spatiale européenne, il y a aussi des budgets qui sont des budgets nationaux, il y a nos budgets de défense, etc. Mais il faut avoir en tête que, grosso modo, on est quasiment à un ordre de grandeur en européen en dessous des États- Unis, c'est-à-dire à peu près, un peu moins, on va dire huit fois moins, huit fois moins.

ORIANE MANCINI
Donc à 27, on est à huit fois moins qu'une seule puissance.

PHILIPPE BAPTISTE
Oui, oui, absolument. Aujourd'hui, c'est… Mais alors, historiquement, il y a toujours eu un écart. Il y a toujours eu un écart entre le spatial européen et le spatial aux États-Unis, parce qu'il y avait de très grands programmes qui étaient là aussi des démonstrations de puissance, la navette, etc. Mais on a des atouts, on a des atouts qui sont très forts aujourd'hui. D'abord, on est revenus dans la course sur les lanceurs. Aujourd'hui, j'entendais il y a quelques années, quand je m'en occupais directement, des critiques nombreuses, diverses et variées sur le programme Ariane, qu'elle n'allait jamais réussir, etc. Ariane 6 est là, et aujourd'hui, Ariane 6 a réussi tous ses premiers vols à une cadence et à une vitesse de montée en puissance qu'on n'a jamais connues dans le monde. Donc Ariane 6 est de retour, c'est un atout. Ça permet à l'Europe de garantir son accès à l'espace, c'est essentiel, c'est la condition sine qua non de garder un programme spatial. Deuxième enjeu majeur sur lequel il faut qu'on accélère très vite, c'est notre capacité à avoir une constellation de satellites en orbite basse pour faire des communications sécurisées pour notre défense et notre sécurité en européens. C'est le programme IRIS2, programme pensé initialement par Thierry Breton - et je loue sa clairvoyance - et repris aujourd'hui ici, collectivement par la Commission.

ORIANE MANCINI
Mais qui est prévue pour 2030.

PHILIPPE BAPTISTE
Bien sûr. Et ça, c'est normal, parce que ça prend du temps de développer. Première vague en 2029-2030. C'est un programme clé. C'est un programme clé qui est porté aujourd'hui très fort par un certain nombre d'États. Je pense par exemple à la Belgique, je pense à l'Espagne, je pense aussi à l'Italie.

CHRISTELLE BERTRAND
Les programmes européens fonctionnent encore aujourd'hui ? Parce qu'on voit ce qui s'est passé sur l'avion SCAF, où finalement, la coopération n'a pas fonctionné. Avec qui on travaille aujourd'hui en Europe pour monter ces projets ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors aujourd'hui, le programme IRIS2 dont je parle aujourd'hui, c'est un programme qui est un programme de la Commission européenne. Donc ça veut dire que c'est un programme qui est porté par le collectif européen et qui doit fonctionner. Maintenant, c'est vrai, sur ce programme-là, un peu comme sur d'autres exemples que vous avez mentionnés, nos partenaires allemands développent à côté un programme national, qui est un programme national concurrent, ce qui pose un certain nombre de questions et de difficultés. Moi, je pense que ce que ça montre derrière, c'est qu'il faut qu'on soit très pragmatiques et que, quelque part, il faut que l'Europe soit une terre d'opportunités, une terre de projets, une terre de programmes où on se met ensemble quand, collectivement, on a un intérêt à réussir ensemble. Et puis quand ça bloque, quand on se rend compte que ça ne marche pas, moi, je crois qu'il faut être très pragmatique : il faut dire que ça ne marche pas, mais ce n'est pas grave, on va trouver d'autres partenaires à côté. Et c'est vrai dans le spatial aujourd'hui.

ORIANE MANCINI
Avec qui, pardon…

PHILIPPE BAPTISTE
Moi, quand je discute avec… pardon, mais quand je discute aujourd'hui avec nos partenaires, qu'ils soient indiens, que ce soient des partenaires émiratis, que ce soient d'autres partenaires européens, le désir de travailler aujourd'hui avec la France, il est extrêmement fort. Et donc je pense qu'il faut être très pragmatique aujourd'hui. On a envie d'avancer en Européens, c'est notre priorité, il faut que ça marche, moi j'y crois vraiment. Et puis s'il y a un moment ou un autre, pour des raisons qui sont plutôt mauvaises, ça ne marche pas pour un programme donné, il faut dire qu'il faut passer à autre chose.

CHRISTELLE BERTRAND
J'ai écouté votre audition en mai 2025, audition que vous avez faite au Sénat. Vous disiez sur la question du spatial : "Nous sommes en situation de décrochage avancé", et vous dénonciez un peu ce repli de chaque pays européen sur lui-même. Les choses ont évolué depuis mai 2025 ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors, je pense que oui, il y a une prise de conscience qui est quand même assez forte aujourd'hui. Il y a des réinvestissements. Le programme IRIS2 de constellation, dont je parlais précédemment, c'est un exemple. Il y a une prise de conscience des partenaires européens aussi du fait qu'il faut qu'on développe une industrie spatiale européenne et il faut arrêter la dépendance qu'on a aujourd'hui, qui est beaucoup trop forte vis-à-vis de nos partenaires américains. C'est la position de la France depuis longtemps avec les programmes Ariane, avec les satellites d'Airbus et de Thales Alenia Space. De plus en plus de partenaires européens sont avec nous sur cette ligne-là. Donc le réinvestissement est là. Maintenant, il faut continuer à pousser, et on n'est pas encore au bon niveau de budget, je crois que c'est très clair aujourd'hui, je pense qu'on s'en rend bien compte. Il y a un travail collectif à faire. Je crois que c'est pensé, ce sont des sujets dont on va discuter. Vous savez que le président de la République organise à Paris, le 9 et le 10 septembre prochains, un sommet spatial international, et entre autres, il y aura évidemment nos partenaires européens plus les grands partenaires internationaux, et on discutera de ces différentes questions.

ORIANE MANCINI
Il y aura les États-Unis ? Il y aura Elon Musk ?

PHILIPPE BAPTISTE
On est en train de discuter aujourd'hui, je n'ai pas d'annonce à faire sur le sujet.

ORIANE MANCINI
Mais juste, on y revient, parce que vous parlez des satellites et du fait de la constellation que l'Europe souhaite envoyer. Elon Musk, il a 10 000 satellites environ en basse orbite. Nous, comment on place nos satellites ? Je crois que l'Europe, elle ambitionne d'en envoyer 440 fin 2026. Comment on les place ? Est-ce qu'il n'est pas en train juste de saturer l'espace et du coup de jouer sur notre souveraineté ?

PHILIPPE BAPTISTE
Aujourd'hui, il y a deux constellations de satellites qui sont opérationnelles. Il y a celle d'Elon Musk, gigantesque constellation essentiellement destinée à des clients qui sont des clients B2C, des clients particuliers. Et puis à côté de ça, il y a une deuxième constellation qui est opérationnelle et qui est une constellation européenne avec une forte part française: c'est OneWeb, la constellation d'Eutelsat qui fonctionne, qui est opérationnelle avec moins de satellites. Mais vous savez, il n'y a pas simplement le nombre de satellites, c'est aussi la façon dont ils sont positionnés, leur orbite, la technologie qui est embarquée.

ORIANE MANCINI
Donc il n'est pas en train de saturer l'espace pour nous empêcher de placer nos satellites comme on le veut ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, il n'y a pas d'enjeu. Alors, il y a des enjeux d'encombrement de l'espace, bien sûr, il faut être quand même très prudent sur le sujet. C'est-à-dire qu'on est en train de parler aujourd'hui de milliers de satellites, de dizaines de milliers de satellites, OK, mais il faut voir qu'ils sont placés au-dessus de la Terre, à 400 km au-dessus de la Terre, sur une surface, vous voyez, qui est encore plus grande que celle de toute la Terre. Donc ils ne vont pas… enfin, il faut faire attention, il ne faut pas qu'il y ait de collisions, il faut respecter un certain nombre de règles.

ORIANE MANCINI
Et notamment pour nos satellites d'observation militaire, il n'y pas de problème ? Ça veut dire qu'aujourd'hui, notre souveraineté, elle n'est pas mise en danger par Elon Musk ?

PHILIPPE BAPTISTE
Ce n'est pas la question de l'encombrement. Il y a des enjeux autour de ça, mais il n'y pas de risque. Il peut y avoir des questions autour des fréquences, et ça ce sont des points qui sont des points parfois de friction, et des points difficiles que l'on a avec nos partenaires américains. Pourquoi ? Parce qu'autant sur les encombrements et les collisions, on sait gérer à peu près, autant sur les fréquences, il y a un encombrement. Et évidemment, ils sont très gourmands, et nos partenaires américains aimeraient bien, en particulier, mettre la main sur nos fréquences. Et ça, évidemment, il n'en est pas question.

ORIANE MANCINI
Mais comment on les empêche ?

PHILIPPE BAPTISTE
Parce que simplement, on est maîtres chez nous, on est maîtres au-dessus de l'Europe, et donc la question ne se pose même pas.

ORIANE MANCINI
Christelle, juste un mot, avant de parler de l'intelligence artificielle, parce qu'on a, évidemment, Thomas Pesquet qui fait la fierté des Français, Arnaud Prost, les deux astronautes qui vont…

PHILIPPE BAPTISTE
Et Sophie.

ORIANE MANCINI
Et Sophie Adenot, qui est actuellement dans l'ISS. Mais juste, Thomas Pesquet et Arnaud Prost, ils vont s'envoler à nouveau dans l'espace en 2027, dans deux missions distinctes, sauf que ce sont des missions menées par une entreprise américaine, Vast. Est-ce que déjà, en soi, ce n'est pas un problème ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, en fait, d'abord, ils vont partir dans l'espace pour mener des missions scientifiques pendant à chaque fois une quinzaine de jours ou un petit peu plus, et donc travailler pour faire de la science.

ORIANE MANCINI
Ils étaient obligés de le faire pour une entreprise américaine ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais en fait, ce sont de nouveaux partenariats qui aujourd'hui sont en train de se créer. On a une entreprise américaine, Vast, qui d'ailleurs va mettre son siège européen en France, donc ça, c'est quand même une très bonne nouvelle. C'est aussi un enjeu, des enjeux de développement conjoints. Ils sont en train de construire une station spatiale qui sera une station spatiale privée. Arnaud Prost sera pilote d'essai, donc il sera aussi justement dans le premier vol sur cette station, il va jouer un rôle clé. Enfin, donc c'est aussi extrêmement valorisant pour le savoir-faire, non seulement de nos astronautes, mais aussi le savoir-faire de nos équipes en France, et je pense en particulier aux équipes du CNES. Donc tout ça est à la fois, je pense, très valorisant, il y a beaucoup de science, beaucoup de technologie derrière, donc c'est une bonne nouvelle, et c'est quelque chose dont on peut être fier, je crois, aujourd'hui. On aura trois astronautes, trois jeunes astronautes, qui portent aujourd'hui l'image de la science, l'image de la technologie, et je pense vraiment que c'est un motif de fierté.

ORIANE MANCINI
On va parler de l'intelligence artificielle, puisque Sébastien Lecornu annonce donc ce matin que la France va investir 650 millions d'euros supplémentaires dans l'intelligence artificielle. Alors il y a des choses très concrètes pour les Français, c'est-à-dire qu'ils pourront, pour des questions de santé, passer par l'intelligence artificielle pour faire un premier tri dans la pratique des soins. Il y a aussi une intelligence artificielle pour les agents de la fonction publique, et puis il annonce également sélectionner une société française, ChapsVision, par la DGSI, en substitution à l'américain Palantir. Ça y est, c'est le réveil de la France ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais je pense que ce réveil, la France le porte depuis un bon moment, un bon moment. La question, c'est le réveil européen, je pense que c'est ça la question aujourd'hui. C'est, je pense qu'aujourd'hui, cette question d'avoir une forme d'autonomie sur nos différents sujets, c'est une position qui est une position historique de la France qui date d'il y a déjà quelques décennies, et ça c'est quelque chose qui est profondément porté. Il faut qu'on s'en donne les moyens, et de ce point de vue-là, les annonces du Premier ministre vont vraiment dans le bon sens, et je pense vraiment qu'on est dans une dynamique qui va dans le bon sens. Mais il faut aussi qu'on trouve des coalitions européennes et que ce soit pensé et porté européen. Et ça veut dire que derrière, ce sont de nouveaux enjeux d'autonomie stratégique vis-à- vis de nos grands partenaires, qui restent des partenaires, c'est vrai - c'était vrai pour le spatial, c'est vrai pour le numérique. Les États-Unis sont aujourd'hui notre premier partenaire et on a envie de continuer à travailler avec eux. Mais cette envie de travailler avec eux, ça ne veut pas dire pour autant que c'est la vassalisation heureuse, ça veut dire aussi qu'on a notre forme d'autonomie, notre forme d'autonomie stratégique, notre forme d'autonomie technologique, c'est absolument indispensable. Si on veut avoir un avenir, si on veut avoir un avenir de Français et d'Européens, il faut qu'on soit capables de développer ça. Sinon, et je pense vraiment qu'on est à un moment qui est un moment de rupture, c'est-à-dire qu'on voit bien qu'aujourd'hui, en fait, il y a des investissements dans la technologie, dans l'IA, partout dans le monde, qui accélèrent à une vitesse absolument incroyable. Soit, nous, on est capables effectivement de dire que oui, banco, on y va, on investit… Et investir, ça veut dire qu'on investit sur toute la chaîne, de la recherche la plus amont - parce que quand vous faites de l'IA, vous faites des maths, pardon, ça veut dire que vous avez besoin de mathématiciens, de statisticiens et d'algorithmiciens -, donc vous faites des maths, et vous faites toute la chaîne qui va de l'amont jusqu'à l'aval, donc du laboratoire jusqu'à Mistral, pour faire simple. Soit on est capables de le faire, soit à un moment ou à un autre, on va tomber dans une forme de… on va être relégués en deuxième division.

ORIANE MANCINI
Ce n'est pas le cas ?

CHRISTELLE BERTRAND
Excusez-moi, là, je vais vous ramener à la politique française, mais là vous parlez d'investissements à long terme. Quand nos partenaires européens observent l'instabilité qu'il y a en France politiquement, et qui va être encore celle-ci jusqu'aux prochaines élections présidentielles, est-ce qu'ils arrivent à parler avec nous ? Est-ce qu'ils ont confiance encore dans la France ? Et est- ce qu'on peut faire des investissements à si long terme quand on représente une instabilité comme celle de la France aujourd'hui ?

PHILIPPE BAPTISTE
Vous savez, ce week-end j'accueillais à Nice le Premier ministre Modi, et j'avais le plaisir d'accompagner le président de la République, et je peux vous dire que cette confiance, elle est là. Cette confiance, elle est là, et elle dépasse simplement les mandats des uns et des autres. Je crois qu'il y a une vraie confiance aujourd'hui.

CHRISTELLE BERTRAND
Malgré l'inconnu qui pèse sur les échéances présidentielles prochaines ?

PHILIPPE BAPTISTE
Je crois par contre, et ça vraiment c'est ma conviction personnelle, il faut que ces sujets-là soient au cœur des débats de la prochaine élection. Parce que c'est l'avenir de notre pays sur le moyen-long terme. On est à un moment de bascule. C'est-à-dire, soit on continue à investir sur notre modèle social en réduisant les dépenses d'avenir, et à ce moment-là, je crois vraiment qu'on va dans le mur, je crois vraiment qu'on va dans le mur ; soit on est capables de rééquilibrer les choses pour simplement garantir ce modèle social. On a besoin de science, on a besoin de technologie, on a besoin d'innovation, on a besoin d'entreprises innovantes, parce que ce sont ces sujets-là qui vont porter la croissance de demain. Et si on n'est pas capables de le faire maintenant, et si on se dit juste qu'on met des sparadraps et des scotches sur notre modèle social, on va dans le mur. Donc il faut absolument que ces sujets soient au cœur du débat politique. Et je vais dire franchement les choses, je regrette que ce ne soit pas plus le cas, y compris au Parlement.

ORIANE MANCINI
Alors c'est un peu le cas, parce qu'en tout cas chez les candidats à la présidentielle, beaucoup en parlent. Raphaël Glucksmann en a parlé ce week-end, Gabriel Attal : "Si on rate la révolution de l'intelligence artificielle, c'est l'appauvrissement généralisé de la France et de l'Europe de demain. Nos enfants, nos petits-enfants, pour travailler, auront le choix entre servir du café aux Américains ou du thé aux Chinois." Vous êtes d'accord avec lui ?

PHILIPPE BAPTISTE
Oui.

ORIANE MANCINI
On va vers un appauvrissement généralisé s'il n'y a pas de réveil de la France ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, mais je pense que… alors d'abord le réveil, pardon, il a déjà eu lieu aujourd'hui. En IA, je vous passe la manière de calculer ça, mais globalement on est le quatrième ou cinquième pays au monde pour l'intelligence artificielle, en termes de nombre d'investissements, en termes de qualité de la recherche. On a des atouts, on a des atouts qui sont très forts. Je vous en citerai deux : on a une électricité décarbonée, donc ça veut dire qu'on est capables d'accueillir des data centers, on est capables d'accueillir avec des coûts qui sont extrêmement compétitifs, stables, etc., donc ça c'est très attractif. Et puis deuxième point qui me touche beaucoup plus, c'est qu'on a des ingénieurs qui sont de très, très grande qualité et qui sont très prisés partout. Et puis on a des chercheurs, on a la première école mathématique au monde. Donc je veux dire, on a des atouts qui sont des atouts très forts. Mais par contre il faut investir. On a déjà beaucoup investi. Depuis 2017, on doit être à 2,5 ou 2,6 milliards d'euros d'investissements sur l'IA.

ORIANE MANCINI
Mais vous allez faire appel au privé, parce que pardon, mais on les trouve où les 650 millions ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais bien sûr qu'il faut faire appel au privé, et c'est pour ça, regardez Mistral. Mistral est là. C'est aujourd'hui la seule alternative européenne qui a été quand même beaucoup initiée par la France, et moi je salue tout le travail qui a été fait, qui a des modèles qui sont extrêmement efficaces, il faut qu'ils progressent sur toute la dimension agentique, etc.

ORIANE MANCINI
Est-ce que Mistral va entrer en bourse aussi comme SpaceX ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais ça, c'est à Mistral de décider, ce n'est pas à moi de décider de ça. Mais par contre, en tout cas, c'est la seule alternative crédible européenne. Moi, j'y crois et je pense vraiment qu'il faut, à un moment donné, se donner les moyens pour avoir les succès de demain.

CHRISTELLE BERTRAND
Vous dites qu'il faut investir dans la recherche, début mai, l'Académie des sciences a exprimé sa vive inquiétude sur une cure d'austérité sans précédent qui touche notamment le CNRS et, disent-ils, en plaçant les chercheurs dans une instabilité inédite. Les coupes budgétaires passées et à venir, est-ce qu'on n'est pas en train de sacrifier la recherche française ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, alors je pense qu'il y a un sujet qui est un sujet technique. Alors, d'abord, il y a eu une loi de programmation de la recherche. Cette loi de programmation de la recherche, elle a permis de faire quand même beaucoup de choses. Enfin, il ne faut pas l'oublier, on a nos tensions aujourd'hui, je vais les rappeler en trente secondes. Première chose, on a très significativement augmenté les salaires au travers de l'indemnitaire. Il n'y avait quasiment pas d'indemnitaire, et vous savez que dans la fonction publique, ça compte quand même pour les chercheurs et les enseignants- chercheurs. Il y a eu une hausse très significative: on parle de 7 000 euros en moyenne, par exemple, pour des enseignants-chercheurs ou des chercheurs. Donc, il y a eu un vrai effort qui a été fait, des salaires pour les doctorants qui ont été très significativement augmentés, etc. Premier point. Deuxième point, qu'est-ce qu'on a fait aussi ? On a énormément travaillé sur l'Agence nationale de la recherche, c'est-à-dire qu'on a augmenté les taux de succès. Avant, on avait des taux de succès où les chercheurs s'épuisaient à déposer des projets avec des avis négatifs. On est revenus à des taux de succès qui sont à peu près normaux, grosso modo un projet sur quatre. Donc, de gros efforts de financement, il faut qu'on continue. Maintenant, il y a des difficultés ponctuelles. On est dans un budget qui est très contraint depuis quelques années, avec une instabilité aussi, évidemment, parlementaire qui est celle qu'on connaît aujourd'hui. Donc, évidemment, on contribue à l'effort. On a tapé dans la trésorerie des établissements pour utiliser, quelque part, la trésorerie qui était disponible pour faire vivre les établissements. On est au bout de cet exercice-là et il faut qu'on continue.

ORIANE MANCINI
Un mot rapidement, Philippe Baptiste, parce que le temps file. Vous parlez du Parlement, un mot sur votre casquette: vous êtes ministre de l'Enseignement supérieur, votre projet de loi pour réguler l'enseignement supérieur privé a été voté au Sénat il y a quinze jours. C'est pour lutter contre certains abus qu'il y avait, justement, dans ces boîtes privées. Il sera examiné quand à l'Assemblée ? Est-ce qu'il pourra entrer en vigueur à la rentrée 2027 ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors, c'est absolument essentiel. Moi, je porte, évidemment, ce projet. Je voudrais, en particulier, saluer la qualité du débat qu'il y a eu au Sénat sur ce sujet-là. C'est un sujet, c'est un projet qui est essentiel. Pourquoi ? Parce qu'en fait, il permet de réguler par la qualité, et donc de dire que l'apprentissage, c'est juste génial, ça révolutionne un peu l'enseignement supérieur, et c'est très bien, il faut continuer. L'enseignement supérieur privé, j'ai aucun problème avec l'enseignement supérieur privé, l'essentiel des formations sont de très bonne qualité. Maintenant, le seul problème, c'est qu'il y a eu des moutons noirs dans cette histoire-là, il faut s'en débarrasser, il faut pouvoir les sortir en les régulant par la qualité. C'est le but de ce projet de loi. Ça a été rappelé aussi par la présidente de l'Assemblée nationale il y a quelques jours, et je pense qu'il faut absolument qu'on travaille là-dessus.

ORIANE MANCINI
Mais quand à l'Assemblée ?

PHILIPPE BAPTISTE
Moi, j'espère que ce texte sera inscrit au début septembre à l'Assemblée.

ORIANE MANCINI
Donc dès la rentrée, en session extraordinaire, c'est ce que vous souhaitez.

PHILIPPE BAPTISTE
Maintenant, on sait tous que le calendrier parlementaire est embouteillé. Évidemment, je me battrai pour qu'il soit inscrit.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup. Merci Philippe Baptiste d'avoir été notre invité.

PHILIPPE BAPTISTE
Je vous remercie.

ORIANE MANCINI
Christelle, la une de La Dépêche, ce sont les Bleus, évidemment, le foot, premier test crucial ce soir. Et on va continuer à en parler parce que c'est la une de beaucoup de nos quotidiens régionaux ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 juin 2026