Texte intégral
ROLAND LESCURE
Bonjour.
LAURE CLOSIER
Ministre de l'Économie, des Finances, de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique. On a ce thème cette année, Roland Lescure, aux Rencontres Économiques d'Aix : " Naviguer dans un monde sans repères ". Ça correspond un peu à l'état d'esprit des chefs d'entreprise ici, qui voient un environnement extrêmement mouvant et qui ne savent pas toujours si les politiques - et Sébastien Lecornu est revenu dessus hier - sont leurs alliés ou pas. Qu'est-ce que vous avez envie de leur dire au milieu économique ?
ROLAND LESCURE
D'abord, j'ai envie de les rencontrer. Aix, c'est un repère. Ça fait des années que ça existe et c'est vraiment le lieu de rencontre entre les politiques et les milieux économiques, les économistes - merci à Jean-Hervé Lorenzi et au Cercle des économistes d'organiser cela - et les entreprises. Ensuite, je comprends qu'on est dans un monde bouleversé, je pense que ça n'a échappé à personne, et que par ailleurs en France, on a une situation politique dispersée. On a l'Assemblée nationale qu'on a, ce sont les Français qui l'ont choisie, il faut qu'on compose avec. À partir de là, je pense que Sébastien Lecornu l'a bien dit hier, on est leurs alliés au sens où on considère qu'on a une cause commune, qui est la France, et que pour que la France aille bien, il faut que ses entreprises aillent bien. Mais Sébastien Lecornu l'a dit aussi, ce combat culturel, qu'on avait l'impression d'avoir remporté entre 2017 et 2020, il est aujourd'hui... Je ne pense pas qu'il soit perdu.
LAURE CLOSIER
À l'automne, il y a eu ce sentiment, autour du débat de la taxe Zucman.
ROLAND LESCURE
Bien sûr. Non mais il y a eu un débat autour de la taxe Zucman, autour du pacte Dutreil, etc., où on s'est dit, finalement, l'idée selon laquelle quand l'économie va bien, on peut ensuite faire tout le reste - la redistribution, le modèle social -, c'était un peu tombé. Et ça va faire partie des débats importants de l'élection de 2027, évidemment, on y reviendra, mais aussi des débats des semaines et des mois qui viennent sur le budget. Moi, je suis extrêmement fier d'un certain nombre de choses qu'on a faites, que je vais défendre ici, sur ce qu'on appelle la " Startup Nation ", qui a été décriée. On a 36 licornes en France, on a des milliers de start-up, on crée de l'emploi, on attire des talents. Ça, il faut en être fier. Il faut reconnaître qu'il y a des choses qu'on a moins bien faites. Mais surtout se dire que, face à la bombe démographique - je vais insister beaucoup aujourd'hui là-dessus...
LAURE CLOSIER
Sur la démographie ? Oui.
ROLAND LESCURE
L'INSEE nous l'a montré, il y aura trois millions de Français en moins d'ici 2070. Il y a surtout six millions de Français en plus de plus de 65 ans, et neuf millions de Français en moins de 45 ans. Donc ça veut dire quoi ? On va avoir neuf millions de Français en moins...
LAURE CLOSIER
C'est-à-dire qu'on change de modèle. Ça veut dire que le modèle social ne tient plus.
ROLAND LESCURE
Non, mais ça veut dire qu'il faut le transformer plutôt que de l'adapter. Ça fait trente ans qu'on l'adapte à la marge. Un peu plus de cotisations ici, un peu moins de dépenses là, une réforme des retraites difficile alors qu'elle est indispensable. Je pense que l'élection présidentielle doit être l'occasion d'une vraie réflexion sur la manière dont on préserve ce modèle social.
LAURE CLOSIER
Donc une vraie remise à plat fiscale, la manière dont on finance notre modèle social, il faut un Big Bang selon vous ?
ROLAND LESCURE
Moi je pense qu'il faut un débat de fond sur la transformation de notre modèle pour mieux le préserver. Un : avant de redistribuer de la richesse, il faut qu'on en crée. Et face à un monde où la démographie est en baisse, où le commerce international est menacé, et où le combat technologique est le combat de notre vie, il faut que la France soit un leader. On a des atouts énormes : des prix Nobel, dont Philippe Aghion qui est extrêmement présent ici, on a des chercheurs, on a des entrepreneurs. On a en fait - et ça c'est aussi une des vertus des dix années qui viennent de s'écouler -, retrouvé le goût du risque en France. On a des gens qui sont prêts à prendre du risque. Il faut qu'on les accompagne et il faut ensuite que chacun fasse son job, y compris les grandes entreprises qui parfois nous critiquent un peu. Le CIR, vous savez, le Crédit d'impôt recherche, moi, j'y suis extrêmement attaché. Après l'avoir préservé, après avoir baissé les impôts des entreprises, on investit toujours insuffisamment dans la recherche en France ; les grandes entreprises ont un rôle à jouer là-dedans.
LAURE CLOSIER
Alors justement les grandes entreprises, Patrick Martin, il considère qu'il faudrait un moment de Gaulle justement sur la fiscalité. Il présente un plan avec des économies, un plan à 2035 avec cent milliards d'économies. Il y a une espèce de compétition en ce moment sur qui propose le plus d'économies. Il propose un effort sur les retraités très fort, sur les fonctionnaires, avec pas de hausse d'impôt sur les entreprises. Comment vous avez reçu ça ?
ROLAND LESCURE
Non mais moi j'ai reçu ça d'abord très positivement au sens où c'est une contribution au débat. Moi je l'avais dit aux chefs d'entreprise, depuis l'automne d'ailleurs je me souviens...
LAURE CLOSIER
Vous faites votre programme, aussi, quoi.
ROLAND LESCURE
Mettez, j'allais dire, vos idées, votre courage sur la table et dites-nous ce dont vous rêvez. Ensuite, est-ce que du rêve à la réalité de l'Assemblée nationale, il y a un chemin ? Franchement, je n'en sais rien. L'idée de la suppression des jours fériés, je dirais on a essayé et on a payé, donc ça je ne suis pas sûr que ça fonctionnerait. Mais mettre ces idées dans l'atmosphère, à la fois, je dirais, pour aider à préparer le débat sur le budget de 2027, mais aussi préparer le débat de 2027, les élections présidentielles, c'est très bien. Moi je crois beaucoup quand même, dans ce monde de bouleversements, à notre responsabilité collective à avancer ensemble. C'est-à-dire, je ne souhaite pas, moi, opposer les entreprises aux ménages, aux fonctionnaires, qui sont peut-être parfois un peu montrés du doigt.
LAURE CLOSIER
Mais ce que je comprends, c'est que le plan du MEDEF, il ne passe pas à l'Assemblée et qu'il est irréaliste pour vous.
ROLAND LESCURE
Non mais typiquement, que les idées qui sont mises en avant sur les économies de dépenses, notamment de dépenses de santé, elles sont les bienvenues, parce que du fait de la démographie dont je parlais tout à l'heure, de toute façon il va falloir changer de modèle de financement. La question de la TVA, pour moi, va se poser pour l'élection présidentielle de 2027. Je ne vois pas une Assemblée - on verra - qui adopte une hausse de la TVA alors qu'on vient de vivre un choc inflationniste, il ne faut pas l'oublier, donc attention à ça. Mais évidemment tous ces débats sont les bienvenus. Certains, j'espère, pourront être débattus et pourquoi pas votés à l'occasion du budget de 2027. Mais évidemment les gros sujets qui sont abordés aujourd'hui par le MEDEF vont faire partie des grands débats de l'élection de 2027.
LAURE CLOSIER
Alors avant de discuter de l'élection de 2027, on a un comité d'alerte le 7 juillet qui doit se réunir pour annoncer des économies. Premier sujet, il faut que vous répondiez quand même à cette interrogation : le 7 juillet ce n'est pas une date anodine, on doit savoir si Marine Le Pen ou pas pourra se présenter à l'élection présidentielle, c'est le jour du comité d'alerte. C'est fait exprès pour qu'on n'en parle pas ?
ROLAND LESCURE
Non, absolument pas. On a fixé une date en fonction, je dirais, des disponibilités des uns et des autres. Vous savez qu'au comité d'alerte, il y a à la fois le Gouvernement, il y a des parlementaires, les rapporteurs généraux du budget, les présidents de commission, il y a les représentations des organisations patronales, des organisations syndicales. C'est une réunion de travail extrêmement importante. C'est le deuxième, on en a fait un en avril, qui doit nous permettre d'échanger sur la situation de la France, la croissance, l'évolution des déficits, notre capacité ou pas à tenir la cible. On veut le faire et on va tout faire pour en être aussi près que possible et j'espère la tenir en 2026. Et franchement, j'allais dire, pendant les travaux la vente continue. Pendant les actualités judiciaires de Madame Le Pen - et j'ai tendance à dire ces temps-ci qu'elles ont tendance à se multiplier -, nous, on ne va pas s'arrêter de travailler.
LAURE CLOSIER
Non mais vous savez que médiatiquement, le 7 juillet, il n'y aura que ça.
ROLAND LESCURE
J'espère que BFM Business s'intéressera à l'évolution des comptes publics de la France. Franchement, on n'a pas fait ça pour ça. On l'a prévu depuis longtemps, on a fixé une date en fonction des contraintes des uns et des autres. Et j'allais dire, des actualités judiciaires, il y en aura peut-être d'autres ; des comités d'alerte, il y en aura sans doute d'autres également.
LAURE CLOSIER
C'est quoi les pistes possibles aujourd'hui ? Sur quoi on peut rogner pour essayer de tenir l'objectif au plus près possible ?
ROLAND LESCURE
Non mais ça, c'est l'objet du comité d'alerte d'échanger sur l'état, je dirais, de l'art, de la croissance, des finances publiques, et d'échanger sur de possibles pistes d'économie parce qu'il faudra sans doute en faire d'autres. Je ne vous les annonce pas aujourd'hui, évidemment la primeur sera pour les membres du comité, mais on fait face à une crise, à une guerre, même si ça va mieux, tant mieux, le soleil repointe à l'horizon. On a eu trois mois difficiles, qu'on ait eu un impact sur la croissance, qu'on ait eu un impact sur les déficits publics, à la fois parce qu'on a aidé les plus démunis, mais aussi parce que forcément la croissance a été impactée. Donc il faut qu'on intègre tout ça, qu'on fasse la transparence, parce que je pense qu'on peut nous reconnaître ça, on dit la vérité quand elle est bonne à entendre ou quand elle n'est pas bonne à entendre, et puis prendre ensemble des décisions.
LAURE CLOSIER
La bonne nouvelle, c'est quand même l'inflation qui a reflué à 1,8% en juin. On a eu quand même une inquiétude avec les 2,4 % du mois de mai. C'était selon vous un petit pic et puis c'est terminé ? On s'est fait peur en fait, avec le prix de l'essence, avec l'inflation ?
ROLAND LESCURE
Non, on s'est fait plus que peur, on l'a sentie, la douloureuse, quand on faisait le plein, on l'a sentie. Mais je pense que, un, ça nous a permis de renforcer notre stratégie à moyen-long terme : électrification, programmation de l'énergie. Cette crise doit nous permettre de nous réveiller une dernière fois, je dirais, il faut y aller. Je parle évidemment en plus de l'épisode de canicule de la semaine dernière. Mais, deux, effectivement, on a une bonne nouvelle, il ne faut pas gâcher notre plaisir, l'inflation est en train de refluer. Vous savez que ça avait monté vite à la hausse, ça baisse vite à la baisse. C'est une bonne nouvelle pour le pouvoir d'achat des Français.
LAURE CLOSIER
Et pour les finances publiques, parce qu'il y a pas mal de choses qui sont abaissées.
ROLAND LESCURE
Évidemment, mais surtout, je dirais pour la croissance, c'est le signal de la relance. Il faut qu'on ait un bon été. On s'inquiétait sur le kérosène, on aura du kérosène. Le prix de l'essence et le prix des pleins, il est en train de baisser, on est en dessous de 1,90. On a besoin d'une économie qui va bien et on a des signaux positifs. J'allais dire, allez-y, on y va maintenant. Les ménages, les entreprises qui doivent reprendre le chemin des investissements.
LAURE CLOSIER
Quand vous dites allez-y, c'est électrifiez-vous, c'est changez les fenêtres, faites de l'isolation ? C'est quoi ?
ROLAND LESCURE
Continuer à électrifier. Vous savez que les chiffres de juin, ce sont des immatriculations en hausse et plus de 30% de véhicules électriques ou hybrides rechargeables. Donc on est au moment où ça bascule. En Norvège, on est à 90% et un peu plus de véhicules électriques. C'est au moment où on a passé les 30% que ça a accéléré. Donc oui, n'hésitez pas, n'oubliez pas ce qu'on a vécu depuis trois mois. Il y a plein de professions qui peuvent se permettre aujourd'hui des véhicules électriques parce que le rendement est aujourd'hui bien plus important qu'il ne l'était. Les prix ont baissé, il y a des primes. Il y a aussi beaucoup de nos concitoyens qui ont un peu peur de passer le pas ; j'en rencontre beaucoup qui l'ont fait, " no regrets ", ils ne reviendront pas en arrière. Donc allez-y. En plus, les véhicules sont faits en Europe, ils sont faits en France.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 juillet 2026