Enquête : Votre avis sur Vie-publique.fr nous intéresse ! Répondez à notre enquête. Quelques minutes suffisent.

Interview de M. Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, à France Inter le 6 octobre 2026, sur le maintien de l'ordre face à la contestation lycéenne.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : France Inter

Texte intégral

LAURENT NUÑEZ
Bonjour.

FLORENCE PARACUELLOS
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, à l'aube de cette journée de mobilisation où les lycéens sont appelés à manifester avec les syndicats de l'Education nationale et avec la CGT. Il y a beaucoup de questions sur le maintien de l'ordre depuis le début du mouvement, avec dix enquêtes confiées à l'IGPN, la police des polices, on va y revenir. Mais d'abord, certains parlent déjà d'un mardi noir. Est-ce que vous avez des données sur ce qui se passe ce matin aux abords des lycées, et à quoi est-ce que vous vous attendez pour cette journée d'aujourd'hui ?

LAURENT NUÑEZ
D'abord, certains parlent d'un mardi noir parce que c'est une journée un peu atypique par rapport aux journées précédentes, puisqu'on aura très probablement ce matin encore des mouvements devant les lycées, suivis d'appels à manifestation. Donc, il y a un double événement au sein de la journée. C'est en cela que certains parlent d'un mardi noir. Ce n'est pas un terme que je reprendrai. Moi, j'ai toute confiance dans les forces de sécurité intérieure pour encadrer ces différentes manifestations et mouvements. Là, au moment où on se parle, il y a déjà quelques dizaines de blocages de lycées ou en tout cas de rassemblements devant des lycées. Voilà, quelques dizaines, c'est sur le rythme de ce qu'on a connu ces journées précédentes, même si on enregistre une baisse du mouvement depuis vendredi.

BENJAMIN DUHAMEL
Mais vous vous attendez, Laurent Nuñez, à ce que ces blocages soient plus nombreux, plus importants qu'ils ne l'ont été ces derniers jours ?

LAURENT NUÑEZ
Dès lors qu'il y a une manifestation, un appel de l'intersyndicale à manifestation, les points de rassemblement devant les lycées seront très probablement plus nombreux. Oui, c'est ce à quoi on s'attend.

FLORENCE PARACUELLOS
Lors de ces manifestations, puisqu'il y en aura un peu partout en France, Edouard Geffray, votre collègue ministre de l'Education, disait hier que cette mobilisation du jour est une liberté qui se respecte et se protège. Qu'est-ce que vous dites ce matin aux lycéens, à leurs parents qui sont inquiets des violences à venir, à la fois du côté des casseurs et de la réplique des forces de l'ordre ?

LAURENT NUÑEZ
Déjà, j'aime bien que vous parliez de répliques. Donc, quand il y a des rassemblements devant des lycées et que les rassemblements se passent bien — et je rejoins évidemment mon collègue Edouard Geffray —, il n'y a pas de raison d'intervention policière, à condition évidemment qu'on ne bloque pas l'accès d'autres élèves et que le chef d'établissement ne nous demande pas, en lien avec lui, d'intervenir. Mais quand il y a des rassemblements, j'ouvre les guillemets, " pacifiques ou revendicatifs ", il n'y a pas d'intervention des forces de sécurité intérieure. On le voit sur les caméras de renvoi, enfin les télés de renvoi qui sont dans votre studio. Actuellement, il y a un mouvement au lycée Sophie-Germain à Paris, vous avez des élèves qui sont devant un lycée, il n'y aura pas d'intervention des forces de l'ordre s'il n'y a pas de violences, s'il n'y a pas de dégradations. Donc, que les choses soient claires : les forces de l'ordre interviennent quand il y a des atteintes aux biens, aux personnes, des dégradations sur l'espace public ou pas, ou à l'intérieur des établissements. On a vu ces jours derniers des pénétrations en force dans des établissements, des dégradations voire des enseignants menacés. Les forces de sécurité intérieure n'interviennent que dans ces cas-là, et uniquement dans ces cas-là conformément aux instructions reçues.

BENJAMIN DUHAMEL
Et on va revenir parce que, comme Florence le disait, il y a beaucoup de questions sur un certain nombre de scènes que l'on a vues en termes de doctrine de maintien de l'ordre. Un tout dernier mot sur cette journée de mobilisation, sur le dispositif policier, puisque vous rappeliez la singularité de la journée : à la fois des blocages à venir dans les lycées plus une manifestation. Le dispositif policier tel que vous l'avez imaginé, il ressemble à quoi ?

LAURENT NUÑEZ
C'est un dispositif qui vise d'abord à être non loin des établissements scolaires pour éviter les débordements, les dégradations. Et puis ensuite, c'est un dispositif qui est d'une autre nature pour les manifestations, car ce qui change à partir d'aujourd'hui, c'est que vous avez un appel déjà à manifestation, donc à déambuler sur l'espace public avec beaucoup de déclarations qui ont été déposées dans les préfectures où vont se tenir… dans les villes où vont se tenir ces rassemblements. Et on a des déclarations qui ont été faites par une intersyndicale ou a minima la CGT ou d'autres organisations syndicales. Et donc on a…

BENJAMIN DUHAMEL
Vous avez un chiffre ? Au total, vous savez combien de forces de l'ordre ont été mobilisées sur le territoire français ?

LAURENT NUÑEZ
Je vous explique d'abord comment ça va se passer parce que ça change la donne pour nous. Pour le ministre de l'Intérieur, pour les préfets sur les territoires, ça change la donne. Ça veut dire qu'on a des organisateurs, on a des services d'ordre qui ont été mis en place, et évidemment on va s'appuyer sur cet organisateur, dont c'est la responsabilité principale finalement, d'assurer la bonne tenue de ces rassemblements. Donc on va s'appuyer sur eux. Moi j'ai donné instruction au préfet d'avoir des forces de l'ordre qui se tiennent à la distance, dès lors que la manifestation se passe bien, on n'a pas de raison forcément d'être présents, mais évidemment qui interviendront, et toujours avec beaucoup de fermeté, s'il devait y avoir des dégradations. Mais pour nous c'est une dimension extrêmement importante, d'avoir la présence des organisations syndicales qui ont déclaré, et qui vont encadrer ces cortèges, et on a pu en discuter très directement avec certains responsables syndicaux nationaux.

FLORENCE PARACUELLOS
Alors il faut qu'on parle, Laurent Nuñez, des jours qui viennent de s'écouler. Hier par exemple, un lycéen de 15 ans à Lens, qui perd une main, arrachée par une grenade policière, une enquête de l'IGPN est ouverte. Là aussi, on rappelle qu'il y en a 10. Manifestement, ce jeune homme quoi, il est rentré chez lui… Non, ce n'est pas lui qui rentrait chez lui, c'est celui d'Argenteuil. Comment est-ce qu'on peut en arriver là ?

LAURENT NUÑEZ
D'abord, je vais vous dire ce qu'il s'est passé à Lens, devant le lycée Behal je crois, à Lens. Evidemment c'est un drame. J'ai une pensée pour ce jeune, pour sa famille, pour ses camarades, c'est évidemment un drame, qui est assez bouleversant. On n'a pas à perdre sa main dans une manifestation. Après vous avez une enquête qui est ouverte, qui dira dans quelles conditions ces faits se sont produits. Il y avait un contexte - c'est mon devoir comme ministre de l'Intérieur de le rappeler - il y avait un certain nombre de troubles, d'incidents, de prise à partie des fonctionnaires de police devant cet établissement. Il y avait notamment une compagnie départementale d'intervention, celle du Pas-de-Calais, qui était prise à partie de manière extrêmement virulente, avec des jets de projectiles, au moins un cocktail Molotov qui a été balancé, d'autres étaient en cours de préparation, et une CRS qui est intervenue en renfort, pour disperser ce qui est devenu un attroupement. Il y a eu les sommations réglementaires, elles ont été effectuées, et puis il y a eu l'usage d'armements intermédiaires pour disperser. Donc il y a eu ce drame qui s'est produit, il y a une enquête en cours qui déterminera si l'action était proportionnée ou pas. En tout cas, on était dans un contexte de troubles à l'ordre.

BENJAMIN DUHAMEL
Et il y a un certain nombre de témoignages, Laurent Nuñez, dont une témoin à nos confrères d'ici, qui a expliqué que ce lycéen de 15 ans n'avait pas essayé de ramasser cette grenade policière, puisqu'on ne sait pas précisément de quel type de grenade il s'agit, mais que cette grenade était arrivée directement sur la main et qu'elle avait explosé. Ça veut donc dire - et là encore pour ceux qui nous écoutent ce matin, les parents, les lycéens - qu'on peut se retrouver devant un lycée et voir sa main exploser, parce que, dites-vous, il y a un attroupement et il y a un risque de troubles à l'ordre public.

LAURENT NUÑEZ
D'abord, l'enquête définira dans quelles conditions s'est produit ce drame, ce qui est à l'origine de la blessure. Manifestement, ce serait une grenade assourdissante, mais moi je resterai prudent. L'IGPN est saisi, mais je n'ai pas le fait qu'il ait été fait usage d'une grenade assourdissante. Ensuite, quand il y a des troubles à l'ordre public, Benjamin Duhamel, quand vous avez des dégradations, quand vous avez des professeurs qui sont menacés, quand vous avez des risques d'intrusion, on ne peut pas concevoir autre chose qu'une intervention de police ou de gendarmerie selon les zones de compétence pour établir l'ordre public. On ne peut pas concevoir. N'attendez pas du ministre de l'Intérieur qui vous dise autre chose. Et c'est en ce sens que je dis, que j'assume de dire, que quand il y a des troubles, il doit y avoir intervention. En revanche, et j'insiste là-dessus évidemment, cette intervention s'effectue dans la plus grande proportionnalité. C'est la règle, c'est le cadre légal d'usage des armes intermédiaires par les forces de l'ordre. La proportionnalité d'une action ne se juge pas au regard de ses conséquences. C'est le contexte de son déclenchement qui doit être pris en compte. Toujours, toujours !

FLORENCE PARACUELLOS
Il est normal qu'il y ait 10 enquêtes ouvertes de l'IGPN ? Il est normal qu'il y ait des blessures gravissimes ?

LAURENT NUÑEZ
Ce n'est pas ce que je suis en train de vous dire. Qu'il y ait des blessures graves, ce n'est pas normal. Evidemment, ce sont des drames mais qui se provoquent dans des contextes qu'on n'a pas le droit d'ignorer. On n'a pas le droit de rappeler ces contextes. Et il y a effectivement 10 enquêtes IGPN qui sont ouvertes, je le rappelle, sur plus de 6 000 interpellations avec 715 fonctionnaires de police ou militaires de la gendarmerie qui ont été blessés. Il y a effectivement 10 enquêtes IGPN. C'est toujours de trop. Ces enquêtes diront si l'intervention policière a été proportionnée ou pas. Moi, je m'en remets à la Justice.

BENJAMIN DUHAMEL
Mais Laurent Nuñez, je voudrais revenir sur le mot que vous venez d'utiliser. Vous venez de dire que les consignes et le maintien de l'ordre c'est proportionné. C'est le mot que vous venez d'utiliser.

LAURENT NUÑEZ
Dans l'intervention, oui.

BENJAMIN DUHAMEL
Dans l'intervention. Quand on voit un jeune de 16 ans qui, à Tours, perd l'usage de son oeil à cause d'un tir de LBD. Quand on voit à Saint-Ouen-l'Aumône un garçon de 14 ans qui voit sa mâchoire fracturée après un tir de lanceur de grenade, quand on voit à Argenteuil, on en a parlé dans le journal de 8h, un lycéen de 16 ans qui est gravement blessé à l'oeil, est-ce que l'objectivité d'un ministre de l'Intérieur n'est pas de dire ce qu'on constate avec ces 10 enquêtes de l'IGPN qui sont ouvertes, c'est qu'il y a manifestement une disproportion dans le recours à ces armes et dans la doctrine du maintien de l'ordre pour que ces lycéens soient blessés de cette manière-là ?

LAURENT NUÑEZ
Quand on bascule dans ces scènes dans lesquelles nous avons basculé, où vous avez des individus qui, de manière cagoulée, commettent des dégradations extrêmement graves. Moi, je ne parle plus de doctrine de maintien de l'ordre. Nous sommes sur ce qu'on appelle - et j'utilise à dessein le mot - des violences urbaines. On bascule dans la violence urbaine. Des individus cagoulés qui commettent des violences et autres, il est normal que les forces de sécurité intérieure interviennent.

FLORENCE PARACUELLOS
Même quand il y a des lycéens au milieu de ces attroupements ?

LAURENT NUÑEZ
Quand vous avez des lycéens, des manifestants, évidemment, quand ce sont des lycéens, les forces de sécurité intérieure sont faites de manière encore plus proportionnée, avec encore plus de tact. Mais quand vous avez des individus cagoulés qui commettent des dégradations, qui rentrent dans des établissements, qui s'en prennent à des professeurs... Edouard Geffray a donné le nombre d'enseignants blessés.

BENJAMIN DUHAMEL
Est-il normal que des lycéens se retrouvent blessés à vie parce qu'ils ont participé à ce type d'attroupement ? Est-ce que c'est normal ?

LAURENT NUÑEZ
Non. Ça n'est pas normal, mais on ne peut pas participer à un attroupement au sein duquel sont commises des violences. Ça devient un attroupement, ça devient délictuel et les forces de sécurité intérieure doivent maintenir l'ordre. Et nous veillons à ce que l'action soit proportionnée. Et dans la quasi-totalité des cas, cette intervention est proportionnée. Je vous rappelle, on a dépassé les 6 100 interpellations. Il y a eu énormément d'interventions et les choses se passent sans dégâts majeurs. Il y a eu ces 10 affaires que je regrette, que je déplore, pour lesquelles l'IGPN est saisie.

BENJAMIN DUHAMEL
Juste un mot sur ces lycéens. Vous avez appelé la famille, les parents au titre de votre responsabilité comme premier flic de France pour présenter vos excuses ?

LAURENT NUÑEZ
Non, je n'ai pas appelé… Je ne vais pas présenter les excuses. Il y a des enquêtes judiciaires en cours. On verra si les responsabilités sont établies ou pas. En revanche, Benjamin Duhamel, je peux vous assurer, j'adresse un message de soutien à l'ensemble des membres de Forces de Sécurité Intérieure qui sont blessés. 715 depuis le début. Pour ce qui est des familles, il y a des enquêtes judiciaires en cours. Je n'ai pas à m'en mêler. Encore une fois, je regrette ces drames.

BENJAMIN DUHAMEL
… dans le cas d'espèces, un qui perd son oeil, un autre qui risque de le perdre. Ça existe.

LAURENT NUÑEZ
Ça existe. Je vous le redis, c'est un drame. Je vous dis que c'est un drame. Mais il ne faut pas attendre de moi que je dise aujourd'hui que les Forces de Sécurité Intérieure n'interviendront pas quand il y a des incidents, des violences, des professeurs ou du chef d'établissement dont Edouard Geffray a donné le nombre de blessés parmi les élèves. Vous savez que les élèves blessés, la plupart d'entre eux, la très grande majorité d'entre eux ne sont pas blessés - il ne faut pas que vos auditeurs se méprennent - du fait de l'action de la police.

BENJAMIN DUHAMEL
Ils sont blessés par des casseurs.

LAURENT NUÑEZ
Par des casseurs.

FLORENCE PARACUELLOS
Ou par accident.

LAURENT NUÑEZ
Parce qu'ils essaient d'escalader et ils tombent. Ça me paraît important à rappeler.

FLORENCE PARACUELLOS
On a un lycéen au standard de France Inter. On l'accueille. Bonjour, Kaïs. Bienvenue.

KAÏS, ETUDIANT
Bonjour. Je suis élève en terminale générale au lycée Saint-Exupéry à Créteil et mon lycée est certainement mobilisé pour un manque de personnel. Alors j'ai une question. Tout d'abord, monsieur le ministre, il y a des images de gens subis par des lycéens lors des réactions de mobilisation sur une gravité inédite. Un élève qui perd un oeil à Tours, un adolescent de 15 ans qui a la main arrachée. Ce ne sont malheureusement que des exemples parmi tant d'autres. Alors, soyons clairs, aucune violence n'est acceptable et ne cautionne aucun débordement, mais se focaliser uniquement sur les tensions et débordements des mobilisations et de refuser de voir les causes profondes du problème. Alors… brutale, l'État ne fait qu'alimenter les tensions. Alors, monsieur le ministre, ma question est la suivante. La répression policière sans retenue est-elle désormais la seule réponse que votre Gouvernement sait apporter au désarroi des revendications légitimes de la jeunesse ?

FLORENCE PARACUELLOS
Alors, réponse du ministre de l'Intérieur.

LAURENT NUÑEZ
Non, Kaïs. Non, ce n'est pas la seule réponse. D'abord, Créteil Saint-Exupéry, c'est là que démarre le mouvement. C'est là que démarre le mouvement avec une grève d'enseignants enfin du personnel éducatif. Et le ministre de l'Éducation nationale a répondu. Il l'a dit hier, depuis les problèmes qui avaient été réglés. Donc, moi, Kaïs, je ne parlerai pas de répression policière. Quand il y a des rassemblements de lycéens devant les établissements et que les choses se passent bien, il n'y a pas d'intervention. En revanche, il y a eu des prises à partie extrêmement violentes, soit des forces de l'ordre, soit des enseignants, soit des tentatives de dégradation, et c'est ça qui justifie l'intervention policière. On ne peut pas parler de répression. Répression, ça laisse à penser, c'est pour ça que je le dis pour Kaïs… La répression, ça laisse à penser que finalement, une manifestation, on y mettrait forcément un terme par l'intervention des forces de sécurité intérieure. Non. Alors après, la réponse, je réponds très clairement à sa question, le ministre de l'Éducation nationale a fait des annonces, le Premier ministre a saisi un certain nombre de membres du Gouvernement de cinq chantiers, et très probablement que lorsque les cours reprendront, il y aura des discussions, des espaces de dialogue qui vont s'ouvrir au sein des établissements. Et ça, c'est une réponse à la revendication des lycéens.

BENJAMIN DUHAMEL
Et pour que les choses soient très claires ici, on fait bien sûr la distinction entre ceux qui commettent des violences, entre les violences subies par les forces de l'ordre, et elles sont nombreuses, vous l'avez dit, et ce qui relève de votre responsabilité. C'est pour ça, Laurent Nuñez, qu'il y a deux questions qui se posent. Il y a la question sur les armes que vos troupes utilisent, et la question des consignes que vous donnez. D'abord, sur la question des armes. Est-ce que, ce qu'on appelle les armes sublétales, c'est-à-dire notamment les lanceurs de balles de défense, et également les grenades de désencerclement, ou les grenades assourdissantes… Est-il normal, quand il y a des troubles à l'ordre public, devant des lycées, avec donc des lycéens, d'utiliser ces armes qui peuvent aboutir à ce type de blessure très grave, là encore, une main arrachée, perdre des yeux ? Est-ce qu'il n'y aurait pas une forme peut-être de responsabilité de votre part de dire : " Compte tenu des publics auxquels on fait face, des lycéens, on n'utilisera pas ces armes " ?

LAURENT NUÑEZ
Je vais inverser l'ordre de vos questions, si vous permettez. Les consignes, elles sont simples. Les consignes, ce sont des consignes d'intervention, quand il y a des troubles à l'ordre public. Moi, je ne demanderai jamais à des forces de sécurité intérieure de ne pas intervenir...

BENJAMIN DUHAMEL
Si vous voulez parler des consignes, Laurent Nuñez, on va vous citer sur TF1, vendredi soir, vous disiez aucune consigne de retenue. Et ça, vous comprenez que ça a pu choquer, parce que, quand on parle de lycéens, ça veut dire que vous ne dites pas aux forces de l'ordre, il ne faut pas de retenue.

LAURENT NUÑEZ
Non, aux 20h de TF1, j'ai dit deux choses très précises, j'ai dit qu'il n'y avait pas de retenue dans les interventions. Quand il y a des troubles à l'ordre public, on intervient. En revanche, il y a une retenue dans l'intervention, puisqu'il y a une grande proportionnalité. Et ça, ce sont les consignes que je donne, mais qui sont les consignes que l'on donne tout le temps.

FLORENCE PARACUELLOS
Comment se fait-il qu'on assiste à ce genre de scène, qu'on soit dans cette situation, alors que des mouvements de jeunesse, il y en a déjà eu. Des casseurs, ce n'est pas non plus nouveau. Quand on compare avec 2006, le CPE, on n'est pas du tout dans la même configuration qu'aujourd'hui, en termes de maintien de l'ordre, en l'occurrence.

LAURENT NUÑEZ
Pardon, mais il y a eu d'autres mouvements par le passé, on a eu aussi des scènes de violence, et il y a eu toujours des interventions de police.

FLORENCE PARACUELLOS
Non mais ne serait-ce qu'en termes d'interpellations.

LAURENT NUÑEZ
Y compris pour les lycéens, vous savez, on n'en est pas à notre premier, malheureusement ou fort heureusement, j'ai un peu l'expérience de ces mouvements.

FLORENCE PARACUELLOS
Pourquoi cette fois, ça a l'air de déborder de ce qu'on a connu jusqu'ici ?

LAURENT NUÑEZ
Pour la première fois, je répondrai après sur les armes intermédiaires parce que c'est important, je n'évite pas la question. Mais je voulais préciser la doctrine. D'abord, un mouvement lycéen de cette intensité, non pas en termes de nombre d'établissements bloqués, même s'ils sont nombreux à avoir été à un moment ou un autre concernés par une action, de cette intensité, nous n'avions jamais connu. Et je vous parle d'expérience, c'est-à-dire que la violence que l'on rencontre, notamment à destination des enseignants, des forces de sécurité intérieure qui sont systématiquement prises à partie, c'est inédit. Que les choses soient dites, c'est inédit. Sur les précédents mouvements lycéens, un mouvement lycéen, c'était quoi ? C'était un blocage, un blocage le matin, les policiers qui allaient discuter d'abord, en lien avec le chef d'établissement. Il y avait parfois des interventions, puis il y avait des déblocages, et les choses se passaient bien. Là, c'est totalement inédit, il y a énormément de prise à partie, de violence. Oui, il y a une dimension inédite.

BENJAMIN DUHAMEL
Donc, ça, c'est pour le constat. Simplement, avant l'armement, pour être très clair sur les consignes que vous donnez, notamment aujourd'hui à vos troupes, est-ce que vous dites à vos troupes : " Faites preuve de retenue devant les lycées " ?

LAURENT NUÑEZ
Qu'appelez-vous la retenue ? La retenue, c'est dans l'intervention, c'est-à-dire quand il y a des... Imaginez, vous êtes devant un lycée, vous avez des lycéens ou des manifestants, parce qu'il y a des personnes qui s'agrègent, on l'a documenté, parfois même des adultes qui s'en prennent à des bus qui circulent sur l'espace public, qui s'en prennent à des véhicules, qui essaient de pénétrer de force dans le lycée et qui commettent des dégradations. Il n'y a pas de retenue, il y a une intervention des forces de l'ordre, c'est ce que je veux dire. Par contre, dans la façon dont on intervient, il y a toujours ce principe de proportionnalité. Sur l'armement intermédiaire, à partir du moment où vous basculez, vous n'êtes plus dans le maintien de l'ordre quand vous basculez en violence urbaine. Vous n'êtes plus dans ce qu'on appelle le maintien de l'ordre. Il y a une confusion qui est volontairement mise, positionnée dans le débat par un certain nombre de sociologues, de pseudo-spécialistes de ces sujets-là. Mais quand vous tombez dans la violence urbaine, vous n'êtes plus en maintien de l'ordre. Et il est normal que policiers et gendarmes puissent disposer de l'ensemble de la palette des armes intermédiaires qui sont à leur disposition, mais qu'ils utilisent dans un cadre légal et réglementaire.

BENJAMIN DUHAMEL
Quand on vous demande, par exemple, Laurent Nuñez, et on a pu lire qu'y compris au sein du Gouvernement, il y avait des débats sur le recours au LBD, aux lanceurs de balles de défense, quand on vous dit, vous pourriez ne pas les utiliser pour les policiers et les gendarmes, ça vous dit non, les LBD, c'est une arme légitime.

LAURENT NUÑEZ
D'abord, moi je n'ai pas connaissance de ces débats au sein du Gouvernement. C'est le ministre de l'Intérieur et sous l'autorité du Premier ministre et du Président de la République qui est responsable de l'ordre public, jusqu'à preuve du contraire. Et dans les conditions de prise à partie extrêmement violente, il peut être fait usage, effectivement, de toutes les armes intermédiaires dans les conditions de prise à partie extrêmement violente et avec un usage proportionné, dont il est systématiquement rendu compte. Chaque fois qu'un militaire de la gendarmerie ou un policier fait usage d'une arme intermédiaire, il rend compte, il fait un rapport, il explique dans quelles conditions. Moi j'ai toute confiance dans les forces de sécurité intérieure, et il y a effectivement une dizaine d'enquêtes de l'IGPN dans un contexte d'extrême tension.

FLORENCE PARACUELLOS
Vous savez, l'argument qui vous est opposé notamment par La France Insoumise, c'est que quand il s'agit des agriculteurs, par exemple, en janvier 2024, votre prédécesseur Gérald Darmanin disait : " Il y a des coûts de sang légitimes, on ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. " Qu'est-ce que vous dites à ceux qui y verraient un " deux poids deux mesures " ?

LAURENT NUÑEZ
Mais il n'y a pas deux poids deux mesures quand il y a des dégradations. Quand il y a des dégradations, des violences, il n'y a pas deux poids deux mesures. D'abord, coup de sang. Enfin, Gérald Darmanin a dit coup de sang. Un coup de sang, ça peut être un coup de colère aussi. Ce n'est pas forcément de tout dégrader, d'entrer dans des établissements...

BENJAMIN DUHAMEL
Dans le cas des agriculteurs qui rentraient dans les préfectures et qui, pour certains, commettaient des violences...

LAURENT NUÑEZ
On intervient. On intervient. Je crois que lors du dernier mouvement, certaines organisations syndicales n'ont pas forcément été tendres avec le ministre de l'Intérieur que je suis. Bon, voilà. On intervient systématiquement. Il n'y a pas deux poids deux mesures.
Et je pense que La France Insoumise tient un discours vis-à-vis des jeunes qui n'est pas responsable. Qui laisse à penser, et d'ailleurs Jean-Luc Mélenchon l'a dit très clairement, qui laisse à penser finalement que la police s'en prend à ces jeunes parce qu'ils sont issus des quartiers, parce qu'ils sont, j'ouvre les guillemets, " racisés ". Il entretient cette espèce de légende d'une partie de la population qu'on tient à l'écart de la République française et ce n'est pas du tout ça. Les policiers, les gendarmes qui vont se déployer ce matin aux abords des lycées, ils sont d'abord, et c'est leur première mission, sur le terrain pour protéger les policiers. D'abord pour les protéger des individus violents qui risquent de les blesser et qui risquent de s'en prendre à leur outil. L'outil dans lequel ils apprennent les règles qu'ils font qu'on vit tous ensemble, les règles de la République.

BENJAMIN DUHAMEL
Vous citez, Laurent Nuñez, Jean-Luc Mélenchon qui hier a appelé une nouvelle fois élus et militants, je cite " s'interposer partout face aux violences et aux provocations policières sans retenue. " Cet appel comme ça à l'interposition, comment est-ce que vous interpellez ?

LAURENT NUÑEZ
D'abord, l'interposition ça veut dire qu'on s'oppose à une action de police. Bon, c'est interdit dans notre pays. On ne peut pas appeler à commettre une infraction. Ce que dit monsieur Mélenchon est très grave. La police ne réprime pas les mouvements. Elle intervient quand il y a des troubles. Et ça veut dire qu'il incite finalement les gens à s'opposer à des actions de police et donc à cesser de mettre un terme à un trouble à l'ordre public. C'est ça, ce sont des appels qui sont, je trouve, extrêmement graves et qui ne sont pas dignes d'un responsable politique.

FLORENCE PARACUELLOS
Est-ce que vous diriez aujourd'hui, Laurent Nuñez, que la situation est sous contrôle ou est-ce qu'elle vous échappe ?

LAURENT NUÑEZ
Mais qu'est-ce que ça veut dire " la situation est sous contrôle " ? La situation est sous contrôle. Il y a des mouvements qui se déroulent, il y a des troubles à l'ordre public et il y a des interventions de police. Et on évite des dégradations et des exactions graves. Malheureusement, il y a des dégradations et il y a des exactions graves.
Aujourd'hui, sur l'ensemble du territoire national, on mobilise énormément de policiers et de gendarmes pour maintenir l'ordre. Mais ce n'est pas parce que... Je sais que sur certains bancs, notamment dans l'opposition, de l'autre côté que celle de Jean-Luc Mélenchon, une poubelle qui brûle, une voiture qui brûle, c'est forcément le chaos. Evidemment, je le condamne, c'est forcément le chaos. Mais quand vous avez des émeutiers, quand vous avez des dégradations qui sont commises, il y a des interventions de police. Ce n'est pas pour ça qu'on a perdu le contrôle.
Perdre le contrôle, c'est si jamais vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins, qui commettaient des exactions. Chaque fois qu'il y a des commencements d'action, il y a des interventions de police. Et on y met un terme très rapidement. Vous savez, hier, il y a eu énormément de déambulations sauvages dans les centres-villes. Ça s'est produit à Paris, ça s'est produit dans certaines grandes villes. Il y a eu systématiquement des interventions de police pour y mettre un terme et mettre un terme au pillage. Et c'est ça, maintenir l'ordre public. Et donc, de ce point de vue, oui, la situation est sous contrôle. Mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'exaction, malheureusement.

BENJAMIN DUHAMEL
D'un mot, Laurent Nuñez, pour terminer, certains espèrent, y compris parmi vos oppositions, qu'il y ait une convergence des colères. Les agriculteurs, un appel le 17 octobre avec l'espoir pour certains de voir le retour des Gilets jaunes. D'ores et déjà, le 5 novembre, l'intersyndicale qui appelle à manifester sur les sujets économiques et sociaux. Est-ce que ça vous redoutez une sorte de convergence des colères et des inquiétudes ?

LAURENT NUÑEZ
Il y a deux choses dans ce que vous dites, Benjamin Duhamel. Il peut y avoir des revendications légitimes, des mouvements qui se traduisent par des manifestations de loi publique déclarées. On en a connu par le passé. Il y a eu des mouvements sociaux, des contestations. Moi, je n'ai pas de crainte par rapport à ça. Nous, on est là pour encadrer, pour permettre à la liberté d'expression et de manifestation de s'exprimer. On verra cet après-midi dans les intersyndicales si les organisations syndicales sont capables de contenir des black blocs, si on évite des groupes à risque qui pourraient s'introduire dans les cortèges. C'est ça qu'on redoute. C'est ça que le ministre de l'Intérieur redoute.

BENJAMIN DUHAMEL
Vous redoutez qu'il y ait de l'infiltration des black blocs cet après-midi ?

LAURENT NUÑEZ
Bien sûr, mais comme à chaque manifestation de loi publique maintenant dès lors qu'elle a une certaine ampleur, vous avez des groupes d'ultra-gauche… Et justement, j'en terminerai par là… Justement, c'est dans ces cas-là que les forces de sécurité intérieure interviennent pour mettre un terme et interpeller, empêcher de nuire les casseurs ou les black blocs, et permettre finalement aux cortèges syndicaux d'aller à leur terme. Et ça, n'oubliez pas que l'action principale des forces de sécurité intérieure c'est de permettre à la liberté de manifester, à la liberté d'expression de trouver à s'exprimer. Et c'est grâce à elles que c'est possible.


source : Service d'information du Gouvernement, le 7 octobre 2026