Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des sceaux, ministre de la justice, à France 2 le 19 octobre 2026, sur les violences et les pillages lors de la manifestation du 17 octobre 2026.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : France 2

Texte intégral

FRANCIS LETELLIER
Bonjour Maya. Bonjour à tous. Bienvenue dans Les 4 Vérités. Mon invité est donc Gérald DARMANIN. Bonjour.

GERALD DARMANIN
Bonjour.

FRANCIS LETELLIER
Ministre de la Justice, Garde des Sceaux. Laurent NUÑEZ, le ministre de l'Intérieur, a présenté sa démission hier soir au président de la République qu'il l'a refusée, après les émeutes et les pillages qui ont eu lieu depuis samedi. Laurent NUÑEZ, c'est un de vos collègues. Vous êtes rassuré de pouvoir continuer à travailler avec lui ?

GERALD DARMANIN
Laurent NUNEZ, c'est un très grand professionnel et c'est très dur d'être ministre de l'Intérieur. Je l'ai été pendant quatre ans et demi. Je peux le dire, c'est extrêmement difficile. Et il a fait des choses formidables pour la sécurité des Français. Il a organisé les Jeux olympiques avec moi lorsqu'il était préfet de police à Paris. C'est un grand ministre de l'Intérieur. Il y a eu un moment difficile. Nous avons failli, incontestablement, ce week-end. Il l'a reconnu lui-même.

FRANCIS LETELLIER
Il a reconnu.

GERALD DARMANIN
Et je suis heureux de continuer avec lui pour protéger les Français.

FRANCIS LETELLIER
Je vais reprendre ces mots : il y a eu une perte de contrôle de la police dans certaines villes. Vous qui avez été ministre de l'Intérieur, vous l'avez rappelé, vous auriez imaginé ça il y a quelques années ?

GERALD DARMANIN
C'est toujours très difficile de lutter contre le désordre public et contre les pillages. Et donc il faut beaucoup de fermeté et ne pas être surpris.

FRANCIS LETELLIER
Non, mais dire qu'il y a eu une perte de contrôle, vous auriez imaginé ça ?

GERALD DARMANIN
Je vous rappelle que, quand j'étais ministre de l'Intérieur, on a eu à gérer pendant cinq jours des émeutes en 2023. C'est vrai que nous n'avons pas été surpris parce que nous avions de bons renseignements. Et ce qu'a dit le président de la République hier, ce qu'a dit aussi le ministre de l'Intérieur, c'est qu'il y a eu un défaut dans les renseignements. Et on ne fait pas de bonne police sans bons renseignements. Il faut savoir ce qui a dysfonctionné.

FRANCIS LETELLIER
C'est terrible d'entendre ça.

GERALD DARMANIN
Pour permettre aux policiers, aux gendarmes, aux pompiers qui ont été pris à partie pendant deux jours. Moi, j'ai apporté un soutien considérable à ces policiers, à ces gendarmes et à ces pompiers de bien faire leur travail sur le terrain.

FRANCIS LETELLIER
C'est terrible d'entendre dire qu'il y a eu des défaillances dans le renseignement, puisque, ces dernières années, on nous disait que le renseignement français était au top.

GERALD DARMANIN
Le renseignement français est au top contre le terrorisme islamiste : il n'y a plus d'attentats, je touche du bois, ou quasiment plus. L'effort contre la criminalité organisée, il est important contre les ingérences étrangères. Mais manifestement, il ne sait pas lutter correctement contre l'ultragauche. Et c'est un point très important parce que nous voyons que, dans les années qui viennent, l'une des menaces qui touche sur notre pays, avec la criminalité organisée et le terrorisme, ce sont les factieux d'ultragauche, qui vont vouloir déstabiliser les institutions dans notre pays.

FRANCIS LETELLIER
Alors on va revenir justement au concret. 2 400 interpellations depuis samedi, auxquelles s'ajoutent, depuis hier et la nuit dernière, 350 interpellations à Paris notamment. Combien sont en garde à vue et quel est le profil de ces casseurs ?

GERALD DARMANIN
Alors aujourd'hui, au moment où je vous parle, ce matin à 7 heures du matin, il y a eu, pendant tout le week-end, 2 331 gardes à vue. 70% des personnes qui sont en garde à vue sont des majeures. Donc il ne s'agit pas de lycéens qu'on aurait interpellés, contrairement à ce qui s'est passé les semaines précédentes, évidemment devant les lycées. Là, il s'agit de personnes majeures, très souvent connues des services de police et de justice, et ce, partout sur le territoire national. Sur ces 2 331 gardes à vue, l'immense majorité d'entre elles, les gens sont encore en garde à vue. Il y a plus de 80% de poursuites de la part des procureurs de la République. C'est un taux qui n'a jamais été égalé, ce qui montre la fermeté de la justice et le suivi de mes instructions. Et je remercie les membres du parquet qui, tout le week-end, ont travaillé. Et dès maintenant, alors qu'on a eu quelques heures de garde à vue, il y a déjà des dizaines de détentions provisoires. Alors je prends l'exemple de Marseille, qui était une ville particulièrement martyrisée. En soutien aux commerçants marseillais et en soutien aux habitants de Marseille, il y a déjà eu 13 détentions provisoires qui ont été prononcées. Les gens sont en prison parce qu'ils s'en sont pris à des commerces, parce qu'ils sont entrés dans la mairie de Marseille.

FRANCIS LETELLIER
Vous ne craignez pas, comme la police qui a été débordée, que la justice soit débordée à son tour ?

GERALD DARMANIN
Non, je ne le crois pas. Nous nous sommes organisés très en amont.

FRANCIS LETELLIER
Il y a les moyens de la justice.

GERALD DARMANIN
Oui, la justice, évidemment, est sous tension, mais nous le savons depuis plusieurs années. Mais nous avons des moyens supplémentaires et, surtout, elle s'est organisée. J'ai envoyé une instruction vendredi, c'est-à-dire la veille de la manifestation, pour que l'ensemble des parquets travaillent tout le week-end, ce qu'ils ont fait jour et nuit. Je les en remercie parce que c'est vraiment très important. Ce matin, je recevrai les procureurs généraux pour que la réponse pénale soit d'une immense fermeté. Hier, le président de la République, qui est le garant de l'institution judiciaire, a rappelé que la justice était indépendante, mais rendue au nom du peuple français. Le peuple français veut une grande fermeté et je serai le garant de cette fermeté, en accompagnement des procureurs de la République.

FRANCIS LETELLIER
Alors je voudrais qu'on en vienne aussi aux arrestations au moment du mouvement des lycéens. Parce qu'il y a eu plus de 8 000 interpellations pendant le mouvement des lycéens. Parmi eux, beaucoup de mineurs, beaucoup de lycéens.

GERALD DARMANIN
80%.

FRANCIS LETELLIER
C'est la justice qui va dire s'il y a sujet ou pas des poursuites. Dans le cas contraire, s'il n'y a rien contre eux, est-ce qu'ils auront droit à l'oubli ou est-ce que ce sera dans leur casier ?

GERALD DARMANIN
Non. S'il n'y a pas de condamnation judiciaire définitive, il n'y a rien sur le casier judiciaire. Mais voilà, deux politiques pénales qui doivent être différentes. En effet, la police a interpellé beaucoup de lycéens, sauf les cas les plus graves, ceux qui s'en sont pris aux policiers et ceux qui s'en sont pris aux bâtiments publics. Les interpellations des lycéens ont donné lieu à des gardes à vue. Et j'ai donné comme instruction aux procureurs de la République de ne pas requérir la prison, mais de requérir des peines alternatives pour qu'il y ait une sanction. Ce n'est pas bien de mettre le bordel dans la rue, pour le dire très vite. Mais évidemment, à 16, 17 ou 18 ans, on doit être à l'écoute de cette jeunesse. Ce qui s'est passé ce week-end n'a rien à voir avec le mouvement des lycéens. Nous avons affaire à des...

FRANCIS LETELLIER
Oui, ce sont deux choses différentes. D'ailleurs, j'ai posé la question... parce que ce sont deux choses différentes.

GERALD DARMANIN
Exactement. Et donc nous avons affaire...

FRANCIS LETELLIER
Vous dites, vous avez sur les mineurs, sur les lycéens, un discours plus tempéré.

GERALD DARMANIN
Mais j'ai rendu publiques mes deux instructions de politique pénale différentes. Pour les lycéens, c'était il y a 15 jours. Et j'ai demandé aux procureurs de la République de poursuivre, mais de ne pas requérir la prison. Et c'est ce qui a été fait dans l'immense majorité des cas. Et les quelques personnes qui ont été envoyées en prison sont d'ailleurs des majeurs qui étaient là pour attaquer les bâtiments publics ou pour attaquer les policiers. Depuis vendredi, et singulièrement, vous l'avez vu, samedi, j'ai demandé de façon extrêmement claire aux procureurs de la République de requérir la détention provisoire pour tous ceux qui pillent les commerces et attaquent les policiers, attaquent...

FRANCIS LETELLIER
Deux mouvements différents, deux cas différents, deux réponses différentes.

GERALD DARMANIN
Mais la France a besoin de fermeté, d'une immense fermeté, et de calme. Cette fermeté doit être au rendez-vous contre les casseurs, contre les pilleurs, contre l'ultragauche, avec la responsabilité politique, on le sait tous ici, de La France insoumise, qui a mis, il est évident, une allumette sur un baril d'essence.

FRANCIS LETELLIER
Quel est le rapport entre l'ultragauche casseur et La France insoumise ?

GERALD DARMANIN
Vous ne voyez pas le rapport entre l'ultragauche et La France insoumise ?

FRANCIS LETELLIER
Je pose une question.

GERALD DARMANIN
Il est évident que l'ultragauche, avec La France insoumise, veut déstabiliser nos institutions et s'en prend aux policiers. Quand Monsieur Mélenchon, quand La France insoumise disent que la police tue, et qu'il faut pouvoir se rebeller de façon légitime face à l'autorité, nous avons des policiers lynchés dans la rue. Et puis, de l'autre côté, après cette fermeté, il y a le calme. Et le calme, c'est ce que fait le Premier ministre, à la demande du président de la République, d'entendre les manifestants. Parce que beaucoup de gens ont aussi manifesté samedi sans aucun problème. Les problèmes ont eu lieu soit avant les manifestations, souvent du fait de l'ultragauche, soit après les manifestations, souvent du fait des pilleurs.

FRANCIS LETELLIER
La loi casseur-payeur, elle va arriver au Sénat dans dix jours. Si elle était appliquée aujourd'hui, qu'est-ce que ça aurait changé ?

GERALD DARMANIN
Beaucoup de choses. Aujourd'hui, quand vous interpellez quelqu'un, quand la police interpelle quelqu'un dans un magasin qui est en train d'être pillé, ou ceux qui, imaginons, demain, seront interpellés parce qu'ils s'en sont pris à la mairie de Limoges — et je suis sûr qu'ils vont être interpellés, j'y mets énormément de moyens pour retrouver les auteurs de cet acte ignoble —, j'ai un soutien profond pour tous ceux qui habitent Limoges et qui sont sincèrement touchés par cette magnifique mairie qui s'est écroulée, eh bien, on aurait pu établir leur responsabilité individuelle. Et il faut que les policiers détaillent tout pour dire que c'est vous, monsieur LETELLIER, qui avez attaqué le magasin Nike ou la mairie de Limoges.

FRANCIS LETELLIER
Demain.

GERALD DARMANIN
J'entends bien.

FRANCIS LETELLIER
Demain.

GERALD DARMANIN
Cette personne sera solidaire, c'est-à-dire qu'il suffira qu'elle soit dans un groupe qui attaque la mairie de Limoges ou qui attaque des magasins pour lui faire porter financièrement la responsabilité de son acte.

FRANCIS LETELLIER
C'est la campagne présidentielle, on est en pleine campagne actuellement. Vous avez vu, il y a eu des réactions à l'intervention d'Emmanuel Macron hier, y compris dans votre camp, j'allais dire dans le bloc central, sévères. Il y a Bruno RETAILLEAU, candidat LR à la présidentielle, qui estime, lui, qu'on devrait débloquer l'article 16 de la Constitution pour l'état d'urgence. Et puis Edouard PHILIPPE…

GERALD DARMANIN
Alors l'article 16 et l'état d'urgence n'ont rien à voir. Ce sont deux choses très différentes.

FRANCIS LETELLIER
Non. Article 16 et état d'urgence.

GERALD DARMANIN
Et on peut très bien rétablir l'ordre sans état d'urgence. Je l'ai dit à plusieurs reprises comme ministre de l'Intérieur.

FRANCIS LETELLIER
Et Edouard PHILIPPE, ancien Premier ministre que vous soutenez à la présidentielle, dit qu'il regrette le manque de décisions qui auraient amené un retour au calme. Qu'est-ce que vous lui répondez ?

GERALD DARMANIN
Moi, je suis dans l'action. En tant que ministre de la Justice, j'applique les ordres du président de la République qui, hier, lors de la réunion qui a précédé son intervention, a été extrêmement clair.

FRANCIS LETELLIER
Et ce que dit Edouard PHILIPPE, donc il n'a pas bien compris le président de la République ?

GERALD DARMANIN
Le président de la République m'a demandé d'avoir une grande fermeté, de passer les consignes, l'ordre, de grande fermeté pour les procureurs de la République.

FRANCIS LETELLIER
Je vous parle de ritique à l'intérieur, c'est Edouard PHILIPPE.

GERALD DARMANIN
Et moi, je ne suis pas un commentateur politique, je suis ministre de la Justice.

FRANCIS LETELLIER
... la présidentielle.

GERALD DARMANIN
Je suis sous la responsabilité du président de la République. Et j'ai vu hier le président de la République me donner des consignes extrêmement claires de fermeté. Je vais les appliquer.

FRANCIS LETELLIER
Toute dernière chose : vous êtes garde des Sceaux, donc de la Constitution. Le RN a réclamé la démission de Richard Ferrand, parce que Richard Ferrand dit qu'un référendum sur l'immigration est impossible dans l'état actuel des choses. Est-ce envisageable ?

GERALD DARMANIN
La démission de Richard Ferrand ?

FRANCIS LETELLIER
Oui. Ou... à l'écart...

GERALD DARMANIN
Mais le Rassemblement national, ni aucun autre parti, ne doit faire pression sur les institutions. Le président du Conseil constitutionnel a été désigné par le Parlement de façon indépendante pendant neuf ans, et il n'a pas à subir les pressions de n'importe quel parti politique. On voit bien ce qui se passe à quelques mois de la présidentielle. LFI comme le RN essaient de déstabiliser d'une manière ou d'une autre, l'un dans la rue, LFI, l'autre, nos institutions, le Conseil constitutionnel, notre système démocratique. C'est extrêmement grave ce qui se passe. Et je suis sûr que les Français le verront et choisiront, à la fin, un candidat d'un parti de gouvernement.


source : Service d'information du Gouvernement, le 20 octobre 2026