Déclaration de Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, sur l'intelligence artificielle et les entreprises, au Sénat le 21 mai 2026.

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  • Anne Le Henanff - Ministre déléguée, chargée de l'intelligence artificielle et du numérique

Circonstance : Journée des entreprises 2026 : l'entreprise de demain ; Première table ronde : l'impact de l'IA sur les entreprises

Texte intégral

Mme Isabelle Moreau. - Anne Le Hénanff, vous êtes ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique. Vous avez notamment piloté, au Parlement, un rapport sur l'IA de défense. Vous venez aussi du monde de l'entreprise, ce qui est important, et vous restez une élue de terrain puisque vous êtes toujours conseillère municipale de Vannes.

Henri d'Agrain, vous êtes délégué général du Cigref. Vous accompagnez les grandes entreprises et les administrations publiques françaises dans leur réflexion collective sur les enjeux numériques. Vous êtes également personnalité qualifiée de la Commission supérieure du numérique et des Postes.

Renan Devillieres, vous êtes président-fondateur d'OSS Ventures. Votre coeur d'activité est l'industrie. En moins de cinq ans, vous avez créé une vingtaine de logiciels, déployées dans près de 4 000 usines. Pour schématiser, vous faites passer l'industrie française de l'industrie 2.0 à l'industrie 5.0.

Vos profils sont très différents, mais vous avez tous une lecture très affûtée de la révolution numérique que nous vivons, avec des enjeux colossaux à la clé.

Avant de démarrer cette table ronde, et puisque nous sommes au Sénat, je vais vous proposer un vote à main levée, comme en séance publique. Combien d'entre vous ont déjà intégré l'IA dans leur processus de production ?...

Il semblerait que nous soyons à peu près à un tiers de la salle. Madame la ministre, est-ce trop peu ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique. - Mesdames, messieurs les chefs d'entreprise, mesdames, messieurs les sénateurs, je me réjouis d'être parmi vous ce matin et je vous remercie de votre invitation.

Un tiers, c'est déjà un bon chiffre, mais, en tant que ministre de l'IA et du numérique, j'estime que c'est encore trop peu. Il faut aller beaucoup plus vite.

Il faut bien distinguer également l'utilisation de l'IA générative et de l'IA appliquée à un process de production. Ce n'est pas du tout la même chose, et la mise en oeuvre de la seconde exige un travail important de préparation. Globalement, la France est plutôt en retard sur l'utilisation de l'IA dans la société, les TPE et les PME.

Mme Isabelle Moreau. - Renan Devillieres, vous qui sillonnez les usines en France et dans le monde entier, pouvez-vous nous donner une idée précise de l'ampleur de la révolution de l'IA dans les entreprises ? Quel regard portez-vous sur cette transformation ?

M. Renan Devillieres, président fondateur d'OSS Ventures. - C'est un vaste sujet ! Merci déjà pour votre invitation. Il y a sept heures, j'atterrissais d'Asie, où nous venons de signer avec notre plus gros client. Pour vous donner un ordre de grandeur, il s'agit d'un groupe de 260 000 employés. Nous avons déployé nos solutions dans 4 000 usines, nous en avons visité physiquement près de 900 et nous comptons environ 200 000 utilisateurs, dont 70% hors de France.

Les chiffres dont nous disposons montrent qu'environ 6% des entreprises avec lesquelles nous échangeons ont mis en place de l'IA générant au moins 5% de gains d'Ebitda (Earnings before interest, taxes, depreciation and amortization1(*)). À mon tour de faire un petit sondage : parmi les personnes présentes dans la salle, qui a réussi à obtenir plus de 5% de gains d'Ebitda grâce à l'IA ?... Je vois seulement trois mains levées.

Le véritable enjeu est là. Ce que nous observons, comme souvent dans les grandes transformations technologiques, c'est que l'adoption n'est pas synonyme de gain. On peut adopter une technologie sans créer de valeur, voire transformer cette adoption en coût ou en opportunité manquée, tandis que ceux qui réalisent réellement des gains prennent, eux, un avantage décisif.

Aujourd'hui, nous observons que 6% à 7% des entreprises parviennent à générer de véritables gains d'Ebitda. Je distinguerai deux catégories parmi elles.

La première regroupe les entreprises qui se sont créées avec l'IA. Historiquement, lorsqu'on regarde le cloud, on constate que 30% à 40% de la nouvelle valeur créée ont été captés par les acteurs nativement issus de cette technologie. Il reste donc 60 % à 70 % pour les entreprises dites legacy, celles qui doivent se transformer.

Or, que ce soit pour le cloud, la machine à vapeur ou la machine électrique, l'histoire économique nous enseigne que ce ne sont jamais toutes les entreprises qui captent la nouvelle valeur. Entre 15% et 30% des entreprises récupèrent généralement 80% de cette valeur créée.

La grande nouveauté aujourd'hui, c'est la vitesse. Pour la machine à vapeur, la transformation a pris trente ans. Pour la digitalisation, dix ans. Pour l'IA, nous parlons probablement de trois à cinq ans.

Dans le plan stratégique du groupe dont je vous parlais en introduction de mon propos, l'objectif est d'atteindre 22% de gains d'Ebitda en vingt-quatre mois.

L'enjeu des prochaines années sera donc double. D'un côté, ne pas rater les 30% à 40% de valeur captés par les entreprises nativement IA - nous avons parlé de Mistral, mais il y a aussi toute la question énergétique. De l'autre, permettre aux 60% à 70% d'entreprises de " l'ancien monde " - que j'aime beaucoup - de générer de vrais gains de productivité et de compétitivité grâce à l'IA.

Mais cela demande énormément de courage, de capitaux et de talents. Pour vous donner un ordre d'idée, il n'existe aujourd'hui dans le monde qu'environ 55 000 personnes capables de coder des LLM. Ce n'est pas beaucoup. Nous faisons donc face à un immense enjeu de compétences, aussi bien au sommet qu'au milieu de la pyramide.

Mme Isabelle Moreau. - Pardon de faire cette parenthèse, mais il est peut-être utile de préciser ce que signifie l'acronyme LLM, même si beaucoup dans cette salle le savent déjà.

M. Renan Devillieres. - Je vous avais promis de ne pas être technique, j'en suis désolé. LLM signifie Large Language Model ; c'est ce que vous utilisez avec ChatGPT. Ces modèles reposent sur la technologie du Next Token Prediction : à partir de trillions de données - vidéos, textes, images, pages web -, le système prédit le mot suivant, le pixel suivant, la note suivante, l'ordre de production suivant... C'est cela qui constitue aujourd'hui la nouvelle révolution technologique.

Mme Isabelle Moreau. - Henri d'Agrain, cela fait des années que vous étudiez cette révolution numérique ; c'est votre quotidien. Peut-on réellement mesurer l'impact de l'intelligence artificielle sur les entreprises et, par conséquent, sur leur économie ?

M. Henri d'Agrain, délégué général du Cigref. - Bonjour à tous, et merci beaucoup pour votre invitation. Je serai peut-être celui qui va introduire un peu de doute dans ce débat sur l'intelligence artificielle et sur son adoption.

Ce que j'observe aujourd'hui, c'est que les discours sur l'IA sont souvent portés par beaucoup de convictions, mais rarement étayés de manière rigoureuse, notamment lorsqu'on se projette à cinq ou dix ans.

J'entendais tout à l'heure le président Larcher dire que l'on allait gagner en productivité, et donc en compétitivité grâce à l'IA. Or le lien n'est pas si évident. Des gains de productivité, oui, il y en a, et ils sont parfois considérables.

Nous avons conduit une étude avec plusieurs entreprises membres du Cigref sur les effets de l'IA agentique dans les processus de développement logiciel, c'est-à-dire sur tout le cycle de vie du logiciel. Les gains observés ne sont pas de 20%, 30% ou 40% ; on parle d'un facteur 2, 5, et même parfois 10 !

Quand on atteint de tels niveaux de productivité, cela signifie qu'une équipe de dix personnes peut être réduite à deux personnes pour produire le même travail, plus rapidement, avec une meilleure qualité et une meilleure documentation. C'est une réalité qu'il ne faut pas se cacher.

Mais il faut aussi regarder l'envers du décor. Aujourd'hui, dans le développement logiciel, la plupart des outils utilisés sont américains. Cela signifie que nous sommes en train d'organiser des dépendances systémiques, et probablement irréversibles, à l'horizon de cinq ans, sans avoir la moindre visibilité sur ce que cela coûtera réellement dans une dizaine d'années.

L'IA repose sur un modèle économique fondé sur le token. Sans entrer dans les détails techniques, personne ne sait quel sera le prix du token demain. Aujourd'hui, il est peu coûteux parce que les acteurs cherchent à prendre des parts de marché.

Prenons l'exemple de GitHub Copilot de Microsoft, l'un des outils les plus utilisés dans le développement logiciel. Microsoft vient justement d'annoncer un changement complet de son modèle tarifaire, passant d'un système d'abonnement fixe - 20 euros par mois et par personne - à une tarification à l'usage. Dès lors, il devient extrêmement difficile de prévoir les coûts futurs. À court terme, les entreprises estiment déjà que leur facture pourrait être multipliée par deux ou trois. À l'horizon de cinq ans, personne n'est capable de dire où cela nous mènera.

Or, lorsqu'une entreprise devient dépendante d'un fournisseur unique, cette dépendance est toujours exploitée. Nous le voyons déjà dans le cloud : les hausses tarifaires deviennent structurelles. Sur le marché européen des logiciels et des services de cloud, nous sommes désormais engagés dans une dynamique de hausse de prix de 10% à 12% par an sur les cinq prochaines années. Avec un cabinet de macroéconomie, nous allons prochainement publier une étude montrant que cela représente, chaque année, l'équivalent de deux chocs pétroliers à bas bruit pour l'économie européenne : plus de 100 milliards d'euros par an.

Si nous ne développons pas notre propre industrie de l'IA, demain, 90% des usages dépendront d'outils américains.

Mme Isabelle Moreau. - Merci pour cette mise en perspective radicale ! Madame la ministre, partagez-vous ce constat ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Henri d'Agrain, que je connais très bien, et dont je respecte beaucoup les analyses et les positions, porte une vision très industrielle du sujet. De mon côté, en tant que membre du Gouvernement, je ne peux évidemment pas avoir exactement la même approche. Si nous partions de ce constat sans réagir, il n'y aurait tout simplement pas de filière française ou européenne de l'intelligence artificielle.

M. Henri d'Agrain. - Au contraire, il le faut absolument !

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Évidemment, et c'est précisément notre ambition. Mais je vais surtout parler à l'échelle européenne, car la France seule ne pourra pas tout faire.

Nous avons déjà des champions français : Mistral, H Company, IALab, Gradiant... Ces entreprises, de véritables pépites, coûtent cher à accompagner, mais les politiques publiques sont là pour les soutenir dès leur création. Tant qu'elles restent des start-ups, nous disposons de nombreux outils - Bpifrance, la French Tech, France 2030, le plan Deeptech, le plan quantique... Depuis plusieurs années, nous avons construit tout un écosystème de soutien aux entreprises innovantes en IA.

Le véritable problème, au niveau européen, c'est le passage à l'échelle. Les entreprises d'IA ont vocation à devenir vos fournisseurs. Mais l'IA ne s'introduit pas n'importe comment dans une entreprise : cela se pense, cela s'anticipe et cela relève d'abord d'une question de gouvernance. Ce sujet doit être porté au plus haut niveau de l'entreprise, par les dirigeants eux-mêmes. Ce n'est pas uniquement un sujet de techniciens.

La souveraineté évoquée par Henri d'Agrain est donc absolument essentielle. Nous ne devons surtout pas reproduire avec l'IA ce que nous avons fait avec le cloud, où nous dépendons aujourd'hui à 80% de fournisseurs américains.

Nous mettons donc tout en oeuvre pour accompagner nos entreprises jusqu'au passage à l'échelle. Mais nous faisons face ensuite à un problème majeur : dès qu'une entreprise d'IA atteint des levées de fonds supérieures à 100 millions d'euros, ni la France ni l'Europe ne sont aujourd'hui capables de financer ces montants. Qui intervient alors ? Les investisseurs américains... Autrement dit, les Américains réinvestissent aujourd'hui dans les technologies de rupture européennes les liquidités générées par leur propre domination numérique sur l'Europe.

C'est pourquoi j'ai dit hier devant une commission d'enquête de l'Assemblée nationale qu'il faudrait impérativement que la souveraineté numérique soit un sujet majeur des programmes présidentiels de 2027. Nous devons être capables d'imaginer de nouveaux modèles de financement pour soutenir nos entreprises au-delà des premières levées de fonds. C'est la condition même de notre autonomie stratégique.

L'autre enjeu majeur est celui des infrastructures. Lors du sommet sur l'IA, le Président de la République a annoncé 10 milliards d'euros d'investissements privés pour développer une filière française et européenne de centres de données. Car il existe aujourd'hui une ressource qui vaut plus cher que le pétrole ou même que l'eau, c'est la donnée. Les données des Français et des Européens doivent pouvoir alimenter des capacités de calcul situées sur notre sol. Et quand je dis " notre sol ", je parle évidemment du sol européen.

M. Henri d'Agrain. - Pour renforcer les propos de madame la ministre, je précise qu'environ 80% de ce que l'on paie pour l'usage d'un service d'IA correspond au coût de l'infrastructure. L'IA est un service de cloud comme un autre. Dire : " Nous avons raté le cloud, nous allons passer à l'IA " n'a pas de sens, car l'un ne va pas sans l'autre, même si les puissances de calcul n'ont rien à voir avec ce que proposait les services de cloud il y a encore cinq ans. Aujourd'hui, la puissance de calcul installée en France est de l'ordre de 750 à 800 mégawatts.

Mme Isabelle Moreau. - Comment cela se compare-t-il avec ce qui existe aux États-Unis, par exemple ?

M. Henri d'Agrain. - Sam Altman, le patron d'OpenAI, a un projet gigantesque : il entend, d'ici à 2032, installer sur la planète des centres de données d'une puissance totale de 220 gigawatts pour faire fonctionner ses modèles. C'est l'équivalent de la production d'électricité de quelque 200 réacteurs nucléaires de type EPR ! Il existe dans l'Oise un projet de centre de données de 2 gigawatts : rien que cela, c'est plus de deux réacteurs nucléaires classiques. Cela traduit bien la tension énergétique autour de l'usage de l'IA.

M. Renan Devillieres. - Je peux vous offrir un point de vue très opérationnel. Nous avons environ 200 000 utilisateurs dans 4 000 usines. Pour plus de la moitié de nos clients, on observe des changements fondamentaux dans leur façon d'aborder ce sujet.

L'un de ces changements concerne la répartition des compétences. En Europe, deux tiers des dépenses informatiques vont aux services ; un tiers, aux logiciels. Aux États-Unis, la proportion est inversée ; en Chine, les services ne reçoivent même que 20% des dépenses. Les personnes qui travaillent dans la tech en Europe veulent être des consultants, mais ne savent pas assez coder. Dans les entreprises, les chefs de projet ne maîtrisent pas assez les aspects techniques, notamment l'infrastructure, ce qui les place souvent sous la domination des hyperscalers. Les entreprises qui mettent le mieux en place l'IA aujourd'hui sont celles qui ont su faire évoluer profondément les compétences internes et notamment la signification de la conduite d'un projet, dans une logique de verticalisation. Feriez-vous confiance à un groupe industriel où personne ne sait lire un plan ? La maîtrise de l'IA et de ses aspects techniques se rapproche de plus en plus de cette situation : cela va devenir le coeur de l'activité et du savoir-faire des entreprises qui en profitent.

La même logique fonctionne pour les centres de données. J'ai rencontré la semaine dernière un grand groupe lillois, visionnaire en ce qu'il a décidé, dans le cadre de son bilan des risques à l'horizon 2030-2035, de créer ses propres centres de données et de sécuriser ses sources d'énergie.

Tout le monde parle des États-Unis, mais il me semble que l'innovation vient aujourd'hui plus encore de la Chine. Dans ce pays, les modèles sont open source, d'abord parce que le parti communiste chinois veut en faire un bien commun, sous son contrôle. Mais ces modèles sont aussi ouverts aux Européens. Pourquoi ? Parce que les Chinois veulent faire tomber les hyperscalers américains. Cela permet aux Européens, en tout cas aux moins alignés d'entre eux, de disposer de sources variées ; cela nous dispense de nous soumettre aux stratégies habituelles.

J'insiste, à l'attention des chefs d'entreprise qui nous écoutent - j'en suis un moi-même -, sur le fait que les 6% d'entreprises qui réalisent actuellement des gains massifs autour de l'IA sont celles qui ont su s'approprier leur destin en matière de technicité, par le développement de savoir-faire internes. Elles n'ont pas cédé aux sirènes de ceux qui leur offraient de tout faire à leur place, d'abord pour presque rien, puis pour de grosses sommes après trois ans... Je vous engage à vous inspirer de ces exemples, puisque vous avez un attrait particulier pour l'intelligence économique. Il est frappant que les entreprises les plus en pointe parmi nos partenaires partagent ces caractéristiques.

Mme Isabelle Moreau. - Madame la ministre, vous avez évoqué les pépites françaises, de grands champions comme Mistral. Ce sont nos fers de lance, mais aussi l'arbre qui cache la forêt des entreprises qui n'ont pas encore, ou trop peu, adopté l'IA. Comment, concrètement, aidez-vous celles-ci à accélérer le mouvement ? Renan Devillieres laisse entendre qu'il y a une véritable urgence. Comment les convaincre, comment les aider à surmonter leurs peurs ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Oui, l'IA fait peur, car on a peur de ce que l'on ne connaît pas. La première chose à faire, pour un chef d'entreprise, est donc de s'intéresser à ce qu'est l'IA, à son fonctionnement et à ce qu'elle peut apporter à l'organisation.

Pour autant, la diffusion de l'IA dans les PME françaises ne se fait pas plus lentement que dans d'autres pays occidentaux ; même les Américains vivent la même chose. Les seuls à avoir pris de l'avance en la matière sont les pays d'Europe du Nord ; il serait intéressant de savoir pourquoi.

Aujourd'hui, l'IA est présente dans plus de 17% de nos entreprises : nous avons pour objectif d'arriver en 2030 à un taux de 50%, et même de 80% dans les ETI et de 100% dans les grands groupes. Il reste donc beaucoup à réaliser, mais le travail devrait se faire de manière naturelle. L'important est de convaincre les chefs d'entreprise de l'intérêt de l'IA, notamment en matière de retour sur investissement et de gains de productivité. Les entrepreneurs se demandent aussi comment procéder, à qui s'adresser. Faut-il faire appel à des acteurs locaux spécialisés ou à des cabinets de conseil ?

L'IA n'en est pas moins déjà bien implantée dans nos entreprises. Lors de mes déplacements dans les territoires, je visite des établissements qui l'ont intégrée dans leurs processus. Les utilisateurs de ces technologies en sont les meilleurs ambassadeurs. J'ai aussi constaté, par exemple dans une entreprise alsacienne d'industrie lourde, qui a choisi d'utiliser l'IA pour sa logistique, que la réussite du projet dépend de la capacité de l'entreprise à y embarquer tout le monde, du moins dans le service concerné.

J'ai trouvé un autre exemple de réussite à Laval, où l'entreprise de transports Breger utilise désormais l'IA pour son service commercial : alors que quelqu'un devait auparavant passer des heures à lire la documentation des clients potentiels, l'IA en fait désormais l'analyse en quelques minutes pour établir une proposition commerciale, permettant à cette personne de se recentrer sur son coeur de métier : la formulation d'offres et la relation client.

Je me suis aussi rendue chez le leader français du matériel de pêche, où la cheffe d'entreprise utilise l'IA pour la communication et le marketing, afin de valoriser ses produits sur son site de commerce en ligne.

Le plus important est donc de bien comprendre l'IA, d'impliquer toute l'équipe concernée par ce nouvel usage et, surtout, de procéder pas à pas, sur des missions spécifiques, plutôt que d'en généraliser l'usage trop vite. Imposer l'IA suscite des crispations et des craintes, notamment vis-à-vis de l'emploi, qu'il faut éviter à tout prix dans vos entreprises.

Mme Isabelle Moreau. - Ces craintes concernent en particulier les jeunes, dont le président Gérard Larcher rappelait qu'ils subissent un taux de chômage de 20% ; l'arrivée de l'IA ne peut manquer de les inquiéter, quand bien même leur jeunesse les rend plutôt favorables à cette technologie.

M. Henri d'Agrain. - En tant que membre de la Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP), j'ai contribué à un avis, remis à madame la ministre, sur les usages de l'IA dans les entreprises. Des chiffres différents circulent quant au nombre de sociétés y ayant recours : on parle d'un tiers, madame la ministre évoquait un taux plus réduit encore, entre 17% et 20%. Pourtant, les auditions conduites pour cet avis m'ont convaincu que la quasi-totalité des entreprises utilise l'IA, souvent sans le savoir.

En effet, Yann Ferguson, sociologue du travail à l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) et auteur d'un excellent rapport pour le think tank LaborIA, constate que 50% des usages de l'IA en entreprise relèvent du " shadow AI ", à savoir l'emploi de l'IA par les salariés sur leurs équipements personnels, mais avec les données de l'entreprise. J'imagine que nous tous ici avons recours à des outils d'IA pour notre vie personnelle, mais aussi nos activités professionnelles ; c'est aussi le cas des salariés, qui n'ont pas de réticence particulière à utiliser des outils d'IA, en particulier générative, pour simplifier des tâches.

Mme Isabelle Moreau. - Mais c'est l'échelle collective qui fait peur.

M. Henri d'Agrain. - Exactement. Pour autant, un syndicaliste nous a expliqué lors de son audition que le shadow AI est problématique, parce qu'il s'agit en quelque sorte d'une privatisation par le salarié des gains de productivité de l'entreprise, qui ne sont pas redistribués ! C'était très étonnant. Il faut aussi considérer les risques que peut faire encourir, dans certaines conditions, l'utilisation de données internes à l'entreprise sur des systèmes non protégés, qu'elle ne maîtrise pas.

M. Renan Devillieres. - Quand je travaillais dans la Silicon Valley, on faisait souvent une comparaison amusante au sujet des nouvelles technologies plaquées sur des organisations ou des processus antérieurs : c'est comme du chocolat mis sur des brocolis ! Il est patent que, lors de chaque rupture technologique, moins de 10% des gains proviennent du processus antérieur auquel la technologie nouvelle est appliquée ; 90% des gains sont réalisés par la rupture.

Ainsi, il n'y a aujourd'hui que deux entreprises automobiles dans le monde, BYD et Tesla, qui parviennent à programmer toutes les machines de toutes leurs usines avec moins de cinq personnes, en utilisant l'IA. Pendant ce temps, chez Stellantis ou General Motors, des centaines, voire des milliers de personnes, effectuent le même travail, moins bien et moins rapidement. Je pourrais vous donner des centaines d'exemples de ce type dans les usines.

Par ailleurs, mes fréquents déplacements aux quatre coins du monde m'ont convaincu qu'une grande majorité des entreprises européennes, mais aussi américaines, souffraient d'une certaine crise de leadership. Quelle légitimité a l'entrepreneur ou la direction de l'entreprise pour prendre des décisions d'une telle radicalité et les mettre en oeuvre rapidement ?

M. Henri d'Agrain. - La radicalité, si je vous comprends bien, consiste à remplacer des milliers d'employés par cinq ou six.

M. Renan Devillieres. - Oui, c'est la définition que je fais d'une approche radicale. Aujourd'hui, aux États-Unis, 10% à 20% des entreprises seulement en sont capables. Ces néo-industriels sont d'ailleurs les compagnies sur lesquelles l'administration Trump mise de façon disproportionnée : la guerre actuelle en Iran est ainsi largement menée au moyen d'entreprises qui ont moins de quinze ans.

Je doute fortement de la capacité de nos organisations à mettre en place des solutions aussi radicales ; au vu de notre ADN, je ne sais pas comment nous pourrons agir rapidement pour appliquer des solutions qui existent pourtant. Or ce n'est pas mettre du chocolat sur des brocolis qui va nous sortir du mauvais pas que nous traversons en matière de compétitivité !

Un t-shirt sur dix porté aujourd'hui en France a été fabriqué par Shein. N'allez pas croire que leurs prix sont si bas parce qu'ils sont fabriqués par des Ouïghours payés 40 dollars ; c'est faux ! Les usines sont à Guangzhou, où le salaire moyen est de 840 dollars par mois - il n'était que de 500 dollars il y a trois ans et avoisinera sans doute le Smic dans quelques années. En revanche, le design du t-shirt, la commande des matières premières et la fabrication ont été automatisés à 95%, avec de l'IA. Aujourd'hui, dans la rue, vous voyez donc des t-shirts qui ont été faits avec de l'IA !

On voit donc toute la valeur ajoutée qu'il est possible de créer avec l'IA. Nous sommes dans les toutes premières phrases de ce processus ; la création de valeur est extrêmement forte, mais se pose la question de notre capacité à la capter. Les autres cycles technologiques nous montrent que la véritable innovation de rupture se fait dans les trois à cinq premières années, quand les entreprises qui réussissent à la capter se détachent. Ensuite, pendant dix ans, il y a une phrase de non-compétitivité pour les entreprises qui n'y parviennent pas et, partant, déclinent, et de rattrapage pour d'autres, étant entendu que ce catch-up ne capture que 5% de la valeur créée.

M. Henri d'Agrain. - Le modèle chinois est bien connu, notamment en ce qui concerne les produits d'IA dits open source. En réalité, il ne s'agit pas vraiment d'open source, car nous ne connaissons pas les données d'entraînement de ces modèles. De plus, l'entraînement et l'inférence de ces modèles se font sur des créations réalisées en Europe, et ce, dans un mépris total du droit de la propriété intellectuelle pour les créateurs européens.

M. Renan Devillieres. - Vous aurez compris que ma position n'était pas morale...

M. Henri d'Agrain. - La propriété intellectuelle, ce n'est pas que de la morale ; c'est du droit aussi !

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Ce débat est intéressant. Une différence nette existe tout de même entre la Chine et nous : nous n'avons pas les mêmes valeurs. Les 27 États membres de l'UE partagent une vision commune : porter une IA qui ait des valeurs. La souveraineté numérique guide mon travail depuis mon entrée en fonctions ; elle se construit pas à pas, il faut se battre quotidiennement, mais j'ai confiance en notre réussite. Cette souveraineté repose sur trois piliers : l'accompagnement de l'offre européenne ; la mesure, puis la réduction de nos dépenses technologiques ; enfin, la défense de nos valeurs.

À l'occasion de la présidence française du G7, j'accueillerai la semaine prochaine à Bercy mes homologues dans le cadre du G7 numérique. Nous ne sommes pas d'accord sur tout avec les États-Unis, mais nous allons aborder les enjeux qui importent à la présidence française : une IA éthique et transparente, respectueuse de l'environnement et sécurisée. Je veux aussi discuter avec eux de la protection des populations face aux manipulations, ainsi que du péril que les algorithmes font courir à notre démocratie et à nos mineurs.

Oui, il y a des modèles de rupture radicale. Mais nous sommes nombreux en Europe à juger que l'humain doit rester au coeur de la technologie. C'est ce qui fait notre différence et c'est même un avantage compétitif, car cette vision séduit également au-delà de notre continent : mon homologue tunisien m'a dit la partager, il veut que la culture et les valeurs de son pays soient prises en considération par l'IA qu'il utilise. Quand je vais en Inde ou au Canada, on me dit la même chose.

Il faut donc continuer dans la voie que nous avons choisie : oui, nous accompagnons les filières, nous nous montrons compétitifs et nous allons nous frotter aux marchés américains et chinois, mais pas à n'importe quel prix et pas n'importe comment.

Mme Isabelle Moreau. - Pour résumer vos propos, la rupture technologique est radicale, mais elle ne saurait être une rupture avec nos valeurs, qu'une large partie du monde partage d'ailleurs.

M. Damien Michallet. - Chaque année, 300 milliards d'euros partent d'Europe pour être investis dans la tech américaine. Dans notre rapport, nous parlons d'IA souveraine, à l'échelle nationale ou, plus probablement, européenne. Cependant, cela ne saurait advenir sans des investissements énormes, qui paraissent impossibles à ce jour sur notre continent. C'est pourquoi nous préconisons de créer un fonds souverain, français ou européen, afin que l'épargne des particuliers puisse être fléchée vers cette IA souveraine ; on pourrait aussi inciter de la sorte nos grands capitaux-risqueurs à rester davantage en Europe. Qu'en pensez-vous, madame la ministre ? Le Gouvernement y réfléchit-il ? Pourrions-nous mettre en place ce fonds souverain lors du prochain projet de loi de finances ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - C'est aux parlementaires qu'il reviendra de décider du contenu de la prochaine loi de finances... Le Gouvernement proposera quelque chose ; je ne saurais cependant vous dire, à ce jour, si cela figurera dans notre projet de budget pour 2027.

Roland Lescure et moi-même réfléchissons quotidiennement à la meilleure manière d'accompagner les entreprises et de les aider à monter en échelle sans avoir à solliciter des fonds américains, indiens ou encore émiratis. Cela ne se jouera peut-être pas dans le budget 2027, mais ce sera à coup sûr un sujet crucial de la campagne présidentielle de l'an prochain. Je souhaite qu'un message clair puisse être adressé aux entreprises à cette occasion.

Cet accompagnement pourrait passer par une mobilisation de l'épargne des Français, ou encore par différentes innovations relatives à la retraite par capitalisation. L'on peut aussi imaginer un fonds européen. On pourrait aussi généraliser l'initiative française Tibi, qui voit des investisseurs et des assureurs abonder des fonds - 144 sont homologués - pour financer les entreprises technologiques.

M. Henri d'Agrain. - Rappelons l'ordre de grandeur de mécanismes assez pervers pour l'économie européenne. L'épargne des Européens est de l'ordre de 35 000 milliards d'euros, mais une partie très importante de cette épargne est investie aux États-Unis. Nous offrons ainsi indirectement à l'économie américaine des fonds pour racheter nos pépites technologiques. Quasiment la moitié des sorties de start-up se fait en direction d'un fonds américain.

Mme Emmanuelle Cadiou. - Je dirige une ETI de 700 salariés dans le Finistère, qui fabrique des portails.

Si l'IA n'est pas développée dans les entreprises, c'est aussi parce que nous sommes attachés à nos salariés. Nous avons beaucoup de CDI dans nos entreprises. Allez-vous travailler avec le ministère du travail sur ces questions ? Comment allons-nous faire pour former toutes ces personnes qui risquent de perdre leur emploi ? Comment, en tant que patrons, pouvons-nous dire à nos salariés - d'abord les CDD, puis les CDI - qu'il n'y a plus de travail, parce que nous avons mis en place l'IA, a fortiori si, ce faisant, nous ne faisons que nourrir les Gafam et les Chinois ? Cette situation suscite beaucoup d'émotion chez nous.

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Je comprends votre position et votre angoisse vis-à-vis de vos salariés. De fait, si vous n'introduisez pas l'IA dans vos entreprises, vous serez dépassés par vos concurrents. Pour autant, il ne faut pas que cet usage soit imposé d'en haut ; il faut le construire avec vos équipes.

Cette semaine, lors d'un événement organisé dans le cadre de la semaine de l'IA, un expert travaillant pour LinkedIn, qui connaît donc parfaitement le monde du travail, expliquait que l'on pouvait répartir les emplois en trois catégories suivant l'ampleur de l'impact de l'IA. Premièrement, on a les métiers augmentés, qui ne pourront plus se passer de l'IA. Je pense à des tâches administratives, comme la lecture de documentation commerciale, que j'évoquais tout à l'heure. La personne en question est toujours dans l'entreprise, et elle a pu se recentrer sur la relation avec les clients. Les emplois augmentés connaissent d'importants gains de temps, donc une certaine libération. La deuxième catégorie regroupe les emplois transformés. C'est pour eux qu'il faut être vigilant et construire l'emploi de cette technologie avec les services et les salariés concernés. Enfin, la troisième catégorie, qui regroupe les emplois non directement affectés par l'IA, concerne tout de même quelque 40% des salariés.

En tant que chefs d'entreprise, vous avez la responsabilité de faire de l'IA un projet d'entreprise, mené de concert avec les salariés. Si vous ne vous engagez pas dans cette voie, je crains que, à moyen terme, vous ne vous placiez dans une situation compliquée.

Il me semble que vous craignez, de manière peut-être assez radicale, que de nombreux emplois ne soient amenés à être supprimés. Je conviens que les métiers vont être transformés. L'IA constitue une rupture technologique, qu'il faut prendre en compte au même titre que la modernisation numérique des entreprises, que vous avez su accomplir dans les années 1990 et 2000. Le rôle d'un chef d'entreprise est d'anticiper et de garder le contrôle de ces ruptures. Il faut procéder doucement, pas à pas, en se concentrant sur certaines applications.

Nous avons nommé 600 ambassadeurs de l'IA, sur tous nos territoires. Je vous invite à vous mettre en relation avec ces bénévoles, qui sont à votre disposition localement pour vous donner des idées et échanger avec vous sur la meilleure manière d'accompagner l'arrivée de l'IA. J'y insiste, il ne faut pas le faire de manière radicale, car cela crée des tensions, mais il faut absolument commencer cette transition.

Un dispositif national, intitulé " Osez l'IA ", a par ailleurs été mis en place. Dans ce cadre, les chambres de commerce sont les partenaires du Gouvernement pour vous aider à identifier des usages que vous pourriez mettre en oeuvre dans vos entreprises. Les services les plus naturellement concernés sont ceux qui brassent beaucoup de documents, à commencer par le juridique et le commercial. Les salariés veulent se recentrer sur leur coeur de métier. Ils ont de plus en plus de tâches à accomplir et souhaitent revenir à leur métier d'origine, à ce qu'ils savent faire le mieux.

Mme Isabelle Moreau. - Ces ambassadeurs de l'IA, comment peut-on les contacter ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Un site internet permet de les identifier ; je vous en transmettrai les coordonnées.

Je m'excuse de ne pouvoir répondre aux questions suivantes ; je suis attendue au ministère pour une réunion relative au développement de la fibre à Mayotte.

M. Vincent Huard. - Je suis cofondateur d'une start-up à Grenoble. Comme Renan Devillieres, j'ai beaucoup de clients dans la Silicon Valley. Je souhaiterais mettre en avant deux mots : " éduquer " et " distribuer ".

" Éduquer ", d'abord. Ayant la chance d'avoir deux adolescents à la maison, j'ai été agréablement surpris de constater à quel point tous leurs professeurs se sont adaptés au développement de l'IA générative. Ces éducateurs font réfléchir leurs élèves sur les usages de l'IA, encouragent l'adaptabilité. C'est ce que je pratique aussi dans mon entreprise : nous formons nos employés à maîtriser l'IA, à diriger cet outil. Ces nouvelles compétences doivent être enseignées. C'est une belle lueur d'espoir pour moi que de voir l'éducation nationale s'emparer de cet enjeu, au moins en Isère...

" Distribuer ", ensuite. On nous vend le modèle des hyperscalers, mais ce n'est plus du tout ce à quoi l'on travaille en Chine ou dans la Silicon Valley, où les modèles distribués ont le vent en poupe. Nvidia a annoncé il y a deux semaines son projet Span : il s'agit d'installer des sortes de pompes à chaleur dans des maisons - 1 000 seront équipées dès cette année pour un projet pilote, qui représente déjà la capacité de calcul de l'intégralité des centres de données fonctionnant en France. En échange, Nvidia paiera chaque mois l'électricité et la fibre des ménages concernés. De la sorte, on distribue des capacités sans construire de nouvelles infrastructures ni artificialiser des sols.

Dans le même esprit, lors de l'événement Google I/O, auquel nous avons participé jeudi dernier, une évolution cruciale pour l'IA et tout le monde numérique a été annoncée. Aujourd'hui, c'est le téléphone qui est au centre de celui-ci ; dans deux ans, ce sera l'agent, peu importe le matériel : cet agent IA ne se trouvera pas dans un centre de données, mais fonctionnera de manière décentralisée, que ce soit dans votre téléphone ou vos lunettes connectées. Nous n'anticipons pas encore assez ce qui se déploie. À l'horizon 2030, beaucoup sera sorti des centres de données. Il faut l'avoir à l'esprit.

M. Renan Devillieres. - C'est dans le même esprit que j'évoquais tout à l'heure la nécessité pour les entreprises de développer leurs propres centres de données et sources d'énergie. Dans l'industrie, on ne ferait pas confiance à un patron qui ne détiendrait pas ses machines ou ne saurait pas lire un plan !

Les besoins immenses en matériel et en énergie qui accompagneront la mise en oeuvre de l'IA dans les entreprises feront des modèles distribués une partie importante de la solution. Le combat des trois prochaines années consistera à employer de tels outils pour faire en sorte que l'IA soit souveraine et non subie. Quelle que soit son issue, il est absolument certain qu'il n'y aura pas de futur sans distribution.

M. Henri d'Agrain. - Toutes les entreprises qui emploient les outils numériques pour leur relation avec leur marché devront s'adapter. Dans cinq ans, ce n'est plus par un site internet bien lisse que vous aurez accès à vos clients : cela passera par votre outil IA, au travers de mécanismes qui se mettent déjà en place. Ainsi, le groupe Carrefour travaille avec Google pour que les commandes drive puissent être faites directement sur Gemini ; Google est en lien direct avec les entrepôts et votre commande est préparée sans que les salariés de Carrefour interviennent à aucun moment.

Des mécanismes de ce type vont se développer considérablement ; c'est d'ailleurs ce qui explique la chute du cours en bourse d'une société comme Téléperformance : cette entreprise est en train de disparaître, alors que c'était un géant il y a encore cinq ans. La relation client se transforme de façon radicale, dans tous les secteurs d'activité, et les interfaces d'accès au marché devront évoluer de manière tout aussi radicale.

M. Madi Madi Halidi. - Je suis directeur général d'une structure qui fabrique des briques de terre comprimée à Mayotte. J'aurais donc souhaité poser une question relative à ce territoire et, plus largement, aux territoires ultramarins.

Le retard que nous constatons déjà dans l'Hexagone en matière d'infrastructures est décuplé dans ces territoires insulaires, où les problèmes énergétiques sont également bien plus importants : nous dépendons totalement du gazole importé et la production arrive à saturation.

Dès lors, quelles stratégies techniques le Gouvernement et le Parlement entendent-ils mettre en place pour que nous ne subissions pas la rupture avec le modèle classique, sachant que nous sommes déjà en retard et en marge du développement ? La révolution de l'IA ne va-t-elle pas augmenter la fracture entre nos territoires ?

Mme Isabelle Moreau. - Madame la ministre n'est malheureusement plus là pour vous répondre, mais nos invités restants pourront peut-être évoquer ce sujet des fractures qui risquent de s'aggraver.

M. Renan Devillieres. - Je n'ai pas de réponse définitive, mais quelques éléments à verser au débat. Prenez l'exemple de la levée de fonds record d'AMI Labs : cette entreprise estime que la bataille des grands modèles de langage - OpenAI, Anthropic, Mistral - sera très difficile à gagner et fait déjà le pari d'après, celui des infrastructures. Or les infrastructures nécessaires à l'IA sont d'une catégorie différente des infrastructures cloud : le principe est le même - vendre de la capacité -, mais la technologie est distincte ; si bien qu'un data center existant ne peut être repris tel quel. L'énergie, en revanche, reste une carte à jouer. Les cycles se sont compressés - ils sont désormais de trois à cinq ans -, si bien que perdre un cycle ne signifie plus perdre vingt ans ; il est d'ores et déjà possible de viser le suivant. Deux pistes se dégagent : la production d'énergie grâce aux océans ; la distribution des capacités de calcul dans les smartphones existants et dans d'autres dispositifs, comme la récupération de chaleur industrielle. Si l'on essaie, deux ou trois ans plus tard et avec moins d'argent, de reproduire le cycle précédent, la position stratégique sera assez difficile. Quant à la vague d'après, elle pourrait être plus favorable.

M. Alexandre Maulin, président de l'entreprise Lyha. - Dans mes anciens métiers, lorsque l'on m'a proposé d'intégrer de l'intelligence artificielle dans mes processus, les coûts de réflexion préalables au produit étaient tels qu'un patron de PME ne pouvait dépenser 50 000 euros dans un produit incertain. Lorsque l'on change de casquette, il faut assumer ses positions. Nous essayons donc de développer des produits sur étagère, déployables en vingt-quatre heures, directement en mode SaaS (Software as a Service), accessibles à une entreprise de taille moyenne - peut-être pas au summum de l'IA, mais constituant un premier pas facile, adaptable par les équipes. L'intelligence artificielle doit devenir un support permettant à nos collaborateurs de se développer et d'accéder à de nouvelles fonctions. Quand l'ordinateur est arrivé dans les entreprises, on pensait qu'il ferait disparaître toutes les secrétaires ; il y en a aujourd'hui davantage qu'avant, parce que de nouveaux emplois ont été créés. Il faut voir dans l'IA une opportunité de montée en compétence plutôt qu'un frein.

M. Henri d'Agrain. - C'est précisément l'une des orientations que la Commission supérieure du numérique et des Postes a retenues dans son avis sur l'adoption de l'intelligence artificielle par les entreprises françaises. Les incertitudes sur ce que sera l'IA à l'horizon de dix ans l'emportent sur les certitudes, ce qui confronte le prévisionniste à ses limites : les transformations technologiques passées ne permettent pas de tirer de conclusions valables sur les cinq ou dix prochaines années. Lors d'un séminaire tenu à Strasbourg il y a un mois, auquel participait madame Le Hénanff, deux économistes, Nicolas Bouzou et Adrien Pénéranda, et moi-même avons évoqué l'économie de l'IA à l'horizon de cinq ans. Nicolas Bouzou prédit que les prix de l'IA se seront effondrés d'ici là, comme cela s'est toujours produit dans l'informatique depuis quarante ans. Adrien Pénéranda fait le pari inverse : les prix exploseront, parce que l'IA crée des dépendances systémiques que ses bénéficiaires exploiteront nécessairement. Quand les prévisions atteignent leurs limites, il faut recourir à d'autres instruments intellectuels, notamment les méthodes de la prospective. C'est pourquoi nous avons structuré l'avis autour de trois scénarios - positif, neutre et négatif -, assortis de recommandations de politique publique et de gouvernance visant à maintenir une trajectoire favorable en matière de consommation énergétique, de maîtrise des coûts et des dépendances, et sur le plan social. C'est l'exercice difficile auquel le monde politique, et notamment les parlementaires, devrait s'attacher...

Mme Isabelle Moreau. - Et les futurs candidats à l'élection présidentielle !

M. Renan Devillieres. - Les organisations qui réfléchissent le mieux à l'IA sont, à mon sens, de deux ordres : les grands fonds de pension américains et le parti communiste chinois. Ce sont les deux acteurs qui ont tout à perdre et tout à gagner et qui jouent pour être dominants. Leurs analyses construisent des scénarios précis sur le coût du token, son utilisation, la captation de la valeur - énergie, modèle, application -, la difficulté de déploiement, et la question de qui conserve la valeur dans l'entreprise utilisatrice. Ce qui les distingue fondamentalement des autres prévisionnistes, c'est qu'ils ne raisonnent jamais de façon définitive, pas même en scénarios : ils engagent suffisamment d'argent et découvrent en jouant pour maximiser la marge. Prenons l'exemple de VMware, entreprise américaine quasiment leader sur le marché de la virtualisation, rachetée par un fonds d'investissement américain, qui a alors quadruplé ses prix...

M. Henri d'Agrain. - En trois ans.

M. Renan Devillieres. - J'avais deux ans en tête. Ce quadruplement a suffi à assurer le retour sur investissement. Des entreprises françaises cherchent actuellement à rattraper VMware, alors qu'il n'y avait là aucune rupture technologique fondamentale. Le coût du token relève d'une décision économique prise par Anthropic et OpenAI, qui consiste à maximiser l'usage : ces entreprises estiment ne pas avoir encore suffisamment rendu les utilisateurs dépendants de leurs grands modèles pour pouvoir fixer les prix. Une fois ce seuil atteint, deux options s'offrent à elles : rejouer le schéma du cloud en dégageant des marges très fortes pendant quelques années si la dépendance leur semble suffisante ; ou maintenir le coût du token en dessous de son coût de production réel. Pendant ce temps, les acteurs chinois, dont les modèles sont open weight et non open source - nuance de taille -, s'interrogent sur l'opportunité de rendre leurs modèles open source pour contrer la stratégie américaine. Ce n'est d'ailleurs pas une affaire européenne, ce qui blesse un peu l'ego : le débat se joue entre les États-Unis et la Chine. Si les Chinois parviennent à tarir la rente potentielle de l'IA américaine en diffusant des modèles open weight de qualité supérieure, ils privent leurs concurrents d'un volet d'investissement majeur. C'est là le véritable enjeu. Dans ce jeu aux paramètres changeants, les meilleurs prévisionnistes s'accordent sur un impact sur l'emploi et sur l'économie compris entre 20% et 40% - c'est le consensus.

Mme Isabelle Moreau. - 20% et 40% de suppression d'emplois ?

M. Renan Devillieres. - De gains de productivité, disons-le ainsi.

M. Henri d'Agrain. - Ce sont des gains de productivité que certains veulent capter plutôt que laisser l'entreprise le faire. La question de savoir qui les capte est d'ailleurs centrale : si vous réalisez des gains de productivité et vous séparez de 20% à 40% de vos salariés, est-ce vous qui redistribuez ces gains aux salariés restants ou est-ce celui qui offre des solutions technologiques qui les capte ? Leur pari, c'est qu'il s'agit du second !

M. Christian Gillot. - Je suis le fondateur de Tetrao, une entreprise qui entraîne des IA. Le problème, c'est que l'on se trouve empêché dès lors que l'on essaie de fonder une entreprise d'IA en Europe !

Si la même personne doit créer et entraîner des modèles sur des données européennes, c'est économiquement beaucoup plus simple et efficace, par euro investi, depuis Guangzhou ou San Francisco que depuis l'Europe. La question est donc la suivante : comment ouvrir les données aux créateurs d'IA, notamment dans le domaine public ? La Bibliothèque nationale de France dispose de millions de livres numérisés qui ne sont pas mis à disposition des Européens pour entraîner des IA compétitives. Que peut-on faire, en Europe, pour réunir les conditions permettant de créer une IA proprement européenne et économiquement efficace ?

M. Renan Devillieres. - Je n'ai pas de réponse, mais deux exemples me viennent à l'esprit. À Hangzhou, en ce moment même, environ 30 000 personnes, équipées de caméras sur la tête et de capteurs sur les bras, ouvrent des lave-linge, des lave-vaisselle, posent des boîtes dans des centres de logistique - sans aucune valeur commerciale immédiate. C'est uniquement pour constituer les données qui permettront ensuite d'entraîner des robots humanoïdes. Cette opération est financée par le parti communiste chinois, et les données seront mises à disposition de toutes les jeunes entreprises souhaitant les exploiter. Je ne recommande pas ce modèle, je dis simplement qu'il existe.

Second exemple, plus glaçant : les modèles chinois ont été entraînés sur des données américaines et européennes, les modèles américains sur des données européennes et américaines, sans aucun égard pour la propriété intellectuelle. Des procès ont été intentés - notamment celui du New York Times -, mais aucun n'a mis les entreprises en difficulté ; tous ont été résolus très rapidement pour une valeur économique dérisoire. Cela trahit une forte volonté de laisser faire, de la part des gouvernements chinois et américains.

M. Henri d'Agrain. - Je vais donner un autre exemple : un éditeur de logiciels américain commercialise un outil de jumeau numérique de bâtiments et de sites, restituant en trois dimensions l'ensemble des fluides, de l'électricité et des organes de sécurité. Les aéroports parisiens, entre autres sites très sensibles, utilisent ce logiciel et ont reproduit leurs jumeaux numériques avec lui. Cet éditeur a changé de modèle, passant de la licence perpétuelle à un abonnement en mode SaaS, hébergé sur Amazon Web Services (AWS), un cloud américain. Les clauses contractuelles prévoient explicitement que l'éditeur et AWS ont le droit d'utiliser ces données pour entraîner leurs propres modèles d'IA. Deux conséquences s'ensuivent : les architectes utilisant ce logiciel verront leur savoir-faire capté et préempté par ces modèles, qui finiront par les remplacer ; les conditions de sécurité des aéroports parisiens - et de nombreux autres sites comparables - sont désormais potentiellement exposées, ces systèmes étant susceptibles d'apprendre les vulnérabilités de ces installations et d'alimenter du renseignement d'intérêt économique ou stratégique. Cet exemple est révélateur de ce qui se passe dans de nombreux secteurs : vous nourrissez avec votre savoir-faire métier des outils qui seront demain capables de vous remplacer dans votre coeur d'activité.

Mme Isabelle Moreau. - Il me semble que des acteurs américains eux-mêmes, comme Anthropic, estiment qu'il faudrait peut-être freiner la machine, tant elle devient puissante et tant sa capacité à repérer les failles - notamment dans les banques - fait courir le risque de faire exploser le système bancaire mondial.

M. Renan Devillieres. - Tout à fait. J'ai peut-être une chose inédite à apporter dans cette discussion : de bonnes nouvelles ! En tant que praticien des systèmes d'IA agentiques, c'est-à-dire qui automatisent les tâches humaines, deux constats s'imposent. D'abord, la plupart des données ne se trouvent pas encore dans les systèmes existants pour permettre de construire des systèmes agentiques. La raison en est simple : ce que l'on cherche à automatiser, c'est le jugement de la personne qui utilisait les anciens systèmes - des systems of record qui consignent ce qui s'est passé, mais non pourquoi ni selon quel raisonnement. Ce savoir-faire métier n'est pas encore dans les données. C'est une très bonne nouvelle : si c'était déjà le cas, la partie serait perdue.

La grande décision à prendre, avec une certaine urgence, est donc : où placer ces nouvelles données, que le jargon désigne sous le terme de systems of intelligence ? Le cours de bourse de Palantir, et le travail remarquable accompli par ChapsVision pour le rattraper, illustrent que c'est là leur coeur de métier : ce que l'on appelle l'ontologie, soit la façon de structurer ces nouveaux types de données pour faire résonner les systèmes. Cette bataille ne fait que commencer et elle n'est pas perdue - nous avons en France d'excellents ingénieurs qui savent le faire. En revanche, si l'on place son ontologie et ses systems of intelligence dans des clouds non souverains en externalisant le savoir-faire, le résultat est à peu près certain : des gains seront réalisés, mais ils ne seront captés ni dans l'entreprise ni sur le territoire national.

M. Henri d'Agrain. - En effet, 90% des données industrielles se trouvent aujourd'hui à l'intérieur des entreprises et n'ont été ni exposées ni utilisées pour entraîner des systèmes d'IA. C'est pourquoi il existe un projet important d'intérêt européen commun (Piiec) sur l'IA dans l'industrie, qui mobilise des financements pour rapprocher les développeurs de produits d'IA industrielle des entreprises disposant des données nécessaires à l'entraînement des modèles. Ces données constituent aujourd'hui le véritable trésor de l'économie européenne.

Mme Isabelle Moreau. - C'était le mot de la fin, merci à tous les participants de cette table ronde.


source https://www.senat.fr, le 21 octobre 2026