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Interview de Mme Aurore Bergé, ministre déléguée, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, et de la lutte contre les discriminations, à "L'entretien du Crif" le 26 octobre 2026, sur l'attaque terroriste et raciste de Trappes.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Aurore Bergé - Ministre déléguée, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations ;
  • Jean-Philippe Moinet - Journaliste

Texte intégral

Le Crif : Vendredi dernier, l'attaque terroriste et raciste de Trappes a fait un mort et cinq blessés, dont une enfant de douze ans. Interrogé par les policiers, le criminel a dit qu'il voulait tuer "des Noirs et des Arabes" et, selon Le Monde, un exemplaire de Mein Kampf a été retrouvé chez lui. Cet acte très grave ne reflète-t-il pas une dangereuse "xénophobie d'atmosphère", recherchée par les mouvances d'extrême droite ?

Aurore Bergé : Ce qui s'est passé à Trappes est d'une gravité absolue : un attentat terroriste raciste. Un homme a été tué, plusieurs personnes ont été blessées, dont une petite fille de douze ans, touchée par huit balles et hospitalisée dans un état extrêmement grave. J'ai rencontré sur place des habitants profondément éprouvés, des familles sous le choc, mais aussi des policiers dont l'intervention rapide a sans doute permis d'éviter un bilan encore plus dramatique. Je veux d'abord redire aux victimes et à leurs proches la solidarité de toute la Nation.

Nous devons être lucides sur le climat qui traverse notre pays. Et ce phénomène dépasse largement nos frontières. Depuis plusieurs années, nous assistons à une libération de la parole raciste, antisémite et xénophobe. Les mots préparent les actes. À force de désigner des Français comme des étrangers dans leur propre pays, à force de les réduire à leur origine, à leur religion ou à leur couleur de peau, on installe l'idée que certains ne seront jamais vraiment des nôtres. C'est insupportable. Et cela peut conduire au pire.

Cette logique identitaire est dangereuse, d'où qu'elle vienne. Je refuse ceux qui, à l'extrême droite, désignent des Français comme des menaces en raison de leurs origines, comme je refuse ceux qui, à l'extrême gauche, portent une responsabilité écrasante dans la banalisation de l'antisémitisme. La République ne fait pas le tri entre ses enfants. Elle protège tous les Français, sans distinction.

Ilan Halimi, Ozar Hatorah, Hyper Cacher, Trappes, la liste est longue hélas. Le terrorisme cherche à nous faire douter de tout : de notre sécurité, de notre liberté de circuler. Si ces drames ne provoquent pas un sursaut républicain, qu'est-ce qui pourra le provoquer ? C'est aussi le sens de mon projet de loi de cohésion républicaine par la lutte contre le racisme et l'antisémitisme. Il sera examiné en décembre au Sénat. Nous devons agir contre les discours de haine avant qu'ils ne se transforment en violences. Car la République n'est pas une juxtaposition de communautés condamnées à s'affronter. C'est la promesse que nous pouvons tenir ensemble, malgré nos différences. Et cette promesse, nous avons le devoir de la faire vivre. Je sais combien le Crif est animé par cet esprit d'universalisme républicain.

Le Crif : Le 17 octobre, des assauts incontrôlés de violences urbaines et de pillages ont choqué une très large partie de l'opinion publique. Comment les qualifiez-vous et comment assurer en France l'élémentaire ordre républicain qui a alors manqué ?

Aurore Bergé : Ces violences sont insupportables. Je veux être très claire : manifester est un droit fondamental ; piller, incendier, agresser n'est pas une opinion, c'est un délit ou un crime. Défendre la liberté de manifester, c'est précisément refuser qu'elle soit confisquée par ceux qui choisissent la violence et le chaos.

La République ne peut ni trembler, ni détourner le regard. Face aux casseurs, il faut une réponse ferme de l'État, des interpellations et des sanctions prononcées par la justice. Et aux côtés des Français qui ont peur, il faut une parole simple : nous ne les abandonnerons pas. Le week-end du 17 octobre 2026, derrière les voitures incendiées et les vitrines brisées, il y a des commerçants qui ont tout perdu, des familles terrorisées, des habitants privés de leur tranquillité. Ce sont eux que je veux d'abord entendre. La violence est la négation du débat démocratique. Et lorsque des responsables politiques jouent avec la colère, refusent de tracer une frontière nette avec les casseurs ou cherchent des excuses aux violences, ils prennent une lourde responsabilité politique. Je pense notamment aux ambiguïtés répétées de La France insoumise (LFI) et tout cet écosystème d'ultra gauche.

L'ordre républicain est la première des protections. La liberté, c'est pouvoir travailler, circuler, manifester pacifiquement et rentrer chez soi sans avoir peur. Il ne peut pas y avoir d'égalité réelle sans sécurité pour tous.

Le Crif : Toutes les oppositions ont mis en cause aussi la responsabilité gouvernementale, que répondez-vous ?

Aurore Bergé : Gouverner, c'est assumer ses responsabilités, regarder lucidement ce qui a fonctionné et ce qui doit être amélioré. Nous n'avons aucune leçon à recevoir de ceux qui commentent les violences sans jamais dire clairement de quel côté ils se tiennent. La première responsabilité est celle des auteurs des pillages, des dégradations et des agressions. Rien, absolument rien, ne justifie qu'on s'en prenne à des habitants, à des commerçants ou à nos forces de l'ordre. La colère ne donne aucun droit à la violence.

En ce sens, le gouvernement a déployé un système de sécurité massif samedi 24 octobre en mobilisant la BRI, le GIGN, le RAID et les forces Sentinelle de l'armée pour "l'acte II" de la mobilisation qui a été annoncée. Nous avons aussi pris une circulaire d'urgence pour adresser un message de fermeté afin que les délinquants, casseurs, voleurs, pilleurs se voient retirer leurs prestations sociales.

Mais il y a aussi une responsabilité politique. Quand on alimente en permanence l'idée que nos institutions seraient illégitimes, quand on répète matin, midi et soir que "la police tue", quand on souffle sur les braises puis qu'on feint de s'étonner de l'incendie, on ne peut pas s'exonérer de ses paroles. Je refuse cette démocratie des tranchées où l'adversaire devient un ennemi et où la violence finit par être banalisée. Le Premier ministre l'a rappelé : la violence n'est pas un programme. L'intimidation ne nous fera pas reculer. Notre devoir est de protéger les Français, soutenir les forces de l'ordre et faire respecter la loi.

Le Crif : Dans le déferlement de violences, les mouvements politiques LFI et Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) liés (Philippe Poutou a annoncé soutenir Jean-Luc Mélenchon dans sa campagne présidentielle) sont-ils responsables et qu'en déduire : une interdiction de ces partis, comme l'a demandé Bruno Retailleau, est-elle possible et souhaitable ?

Aurore Bergé : Leur responsabilité politique est écrasante, accablante. À force de délégitimer les institutions, de présenter toute autorité comme une oppression et de refuser de condamner sans réserve les violences, certains cherchent à les banaliser. J'attends des dirigeants de LFI et du NPA une condamnation claire, sans "mais", des pillages et des agressions. On ne peut pas prétendre défendre le peuple et fermer les yeux quand ce sont ses commerces, ses quartiers et ses services publics qui sont attaqués.

Sur l'interdiction des partis, ma position est tout aussi nette : je veux combattre les idées de LFI dans le débat démocratique et les battre dans les urnes. Et c'est ce que nous ferons. On savait LFI et ses proxys passionnément antisémites. On les découvre maintenant éperdument pyromanes.

Le Crif : En perspective de la présidentielle, trois candidats (Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau) se présentent dans l'espace qui avait été nommé "le socle commun" pendant la période des gouvernements Bayrou ou Barnier. Vu les divisions, ce terme est-il encore valide ? Et un rassemblement est-il réaliste prochainement, comment peut-il s'opérer, vous qui aviez participé, en soutien d'Alain Juppé, à la primaire de la droite en 2016 ?

Aurore Bergé : Le "socle commun" a permis de faire travailler ensemble des sensibilités différentes à l'Assemblée nationale dans un moment où personne n'avait de majorité à lui-seul. Mais on ne gagne pas une présidentielle avec une addition d'appareils ou un accord de circonstance. Il faut une direction, une vision de la France et la volonté de porter un projet clair devant les Français.

Aujourd'hui, nous avons tous les inconvénients d'une primaire sans aucun de ses avantages : les ambitions s'expriment, les équipes se structurent, les rivalités s'installent, mais personne ne sait comment nous allons nous départager. Ce n'est pas à la hauteur de l'enjeu. Si nous nous présentons divisés, nous prendrons le risque de laisser le second tour aux extrêmes.

Je ne veux pas que les Français aient à choisir entre deux impasses. Notre responsabilité est de construire une alternative républicaine crédible, capable de rassembler la droite et le centre autour d'un projet et d'une méthode.

Le Crif : Quand souhaitez-vous prendre position pour tel ou tel candidat ?

Aurore Bergé : Je suis ministre et je suis au travail. Les Français ne nous demandent pas de commenter chaque matin le casting de 2027 ; ils nous demandent des résultats. L'Assemblée nationale vient d'adopter la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, à l'unanimité. C'est le fruit d'un travail exigeant avec les parlementaires et les associations. Et je porte un projet de loi de cohésion républicaine par la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, qui sera examiné au Sénat en décembre. Voilà mes priorités : protéger, agir, obtenir des résultats.

Je prendrai position le moment venu. Ma boussole ne changera pas : l'intérêt de la France, le refus des extrêmes, la fidélité aux valeurs républicaines et la capacité à rassembler pour gouverner. En 2027, il ne suffira pas de gagner une élection, il faudra être capable de tenir le pays.

Source https://www.crif.org, le 27 octobre 2026