Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, aux journaux "Khalk Souzi" et "Narodnoe Slovo" et à la télévision ouzbèke le 19 avril 1994, sur les relations franco-ouzbèkes, la pollution de la mer d'Aral et le développement des échanges commerciaux en Asie centrale.

Texte intégral

QUESTION.- Les premiers pas dans la voie du rapprochement de nos deux pays furent faits par Tamerlan et le roi de France Charles VI. Les lettres qu'ils avaient échangées sont conservées à Paris. Ils souhaitèrent conclure un traité entre leurs deux Etats. Or la mort de Tamerlan empêcha de réaliser ce noble projet. C'est vous et le Président Karimov, à l'automne dernier, qui avez accompli cette mission historique 588 ans plus tard. En regardant à la télévision les reportages consacrés à la visite de notre Président Islam Karimov en France, le peuple ouzbek était extrêmement fier et heureux de voir réserver à son chef d'Etat une hospitalité si généreuse et un si bon accueil plein de chaleur humaine. Monsieur le Président, quel rôle cette visite a-t-elle joué dans le renforcement des relations franco-ouzbèkes ? Quelle impression a produit le Président Islam Karimov sur vous personnellement et sur vos compatriotes ?
- LE PRESIDENT.- Nous n'avions pas de relations depuis longtemps puisque l'Ouzbékistan n'avait pas qualité de pays souverain et que le peuple ouzbek ne pouvait pas s'exprimer en tant que tel. Si bien que notre rencontre, comme vous venez de le dire, a permis de rendre contemporaines les liaisons très anciennes de nos deux pays. J'avais été très favorablement impressionné par cette visite, d'une part en raison de la personnalité de votre Président, d'autre part parce qu'il était porteur d'une très ancienne civilisation. Vous m'avez rappelé Charles VI et Tamerlan : je suis déjà allé à Tachkent et à Samarcande et j'ai pu voir sur place à quel point la civilisation, dans votre pays, sur bien des points, était à l'époque supérieure à la nôtre ; alors que nous n'étions pas sortis de notre Moyen-âge, certains de vos penseurs et de vos savants atteignaient le plus haut degré des connaissances scientifiques. Donc, nous avons rattrapé ce terrain perdu - heureusement pour nous ! - mais le peuple ouzbek est parfaitement capable aujourd'hui, indépendant et souverain, de rattraper à son tour les grandes puissances et les pays industriellement avancés.
QUESTION.- Nous nous réjouissons, monsieur le Président, que vous ayez exprimé l'intention de contribuer à la solution de la crise de la mer d'Aral. Comment cette contribution se traduira-t-elle ?
- LE PRESIDENT.- Ah ! c'est bien difficile à vous dire, car les dommages sont immenses. Je suis étonné même du manque de prévision, dans la manière dont a été traité l'environnement de la mer d'Aral au cours de ce dernier demi-siècle.
- Je crois qu'il faut inscrire le problème de la mer d'Aral parmi les grandes questions qui ne peuvent être traitées qu'internationalement, afin de venir en aide aux pays riverains de cette mer qui est alimentée par quelques fleuves, importants dans l'histoire, et qu'elle puisse retrouver une superficie normale et des eaux non polluées.
- Je ne sais pas quel est le meilleur moyen, certains ont même été jusqu'à parler d'un canal entre la Caspienne et Aral, je crois que c'est très difficile techniquement. Quel que soit le procédé employé, il y a là une responsabilité internationale.
QUESTION.- Après avoir obtenu leur indépendance, les ex-républiques soviétiques édifient une nouvelle société. Chacune d'elles choisit sa voie. A votre avis, quelle est la particularité de la voie que l'Ouzbékistan a choisie par rapport aux autres pays de l'URSS ? Quelles sont les particularités des réformes économiques qui sont en cours en Ouzbékistan ? Comment vous représentez-vous l'avenir de l'Ouzbékistan ?
- LE PRESIDENT.- Ce n'est pas à moi de répondre à ces questions mais aux dirigeants de l'Ouzbékistan, simplement je peux marquer la confiance que j'ai dans la capacité du peuple ouzbek qui a fait ses preuves dans l'Histoire et qui s'adapte déjà et s'adaptera très vite aux conditions de la compétition moderne.
- QUESTION.- En février 1994, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan ont crée un espace économique auquel la Russie a exprimé l'intention de se joindre. Ainsi, dans cette région, ont-ils jeté les bases d'un nouveau marché qui ne connaît pas de frontières ni de barrières douanières. Qu'est-ce que vous pensez des perspectives de ce marché vraiment unique et, en général, comment concevez-vous le marché mondial d'aujourd'hui ? Quelle place pourraient y trouver l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et les autres Etats indépendants ?
- LE PRESIDENT.- C'est une très forte et très bonne idée que de réunir plusieurs pays à l'intérieur d'une zone où des efforts sont associés et où cessent de se dresser des barrières inutiles. Bien entendu, cela dépend de la décision politique de chacun de ces Etats et je ne veux pas m'immiscer là-dedans. Simplement, si cette communauté se perpétue et se donne les chances de réussir, je souhaite que s'établissent des relations permanentes entre elle et l'Union européenne.
QUESTION.- Aujourd'hui il y a bien des "points chauds" que j'appellerai tragiques sur notre planète. L'un d'eux se trouve à la frontière tadjiko-afghane dont le Président Karimov a parlé maintes fois : de la CSCE à Helsinki, à l'ONU à New York, ainsi qu'à Paris pendant sa visite en France. Mais, malheureusement, la communauté internationale ne prête pas assez d'attention à ce point qui présente un danger non seulement pour l'Asie centrale mais aussi pour l'Europe. Que pensez-vous de ce problème, comment le gouvernement français le considère-t-il ?
- LE PRESIDENT.- Nous avons déjà à nos portes tellement de problèmes difficiles à résoudre, sans parler des obligations particulières de la France à L'égard de l'Afrique, avec laquelle elle entretient des relations étroites, qu'il nous est très difficile de nous préoccuper de l'ensemble des conflits qui se multiplient sur la surface de la planète. Cependant, j'espère qu'il nous sera possible de nous y intéresser davantage dans les mois qui viennent.
- QUESTION.- Le peuple ouzbek attend votre visite avec impatience. Quel est le programme de votre visite ? Que voudriez-vous dire au peuple ouzbek par l'intermédiaire de notre télévision, de notre journal Khalk Souzi et la Voix populaire ?
- LE PRESIDENT.- Je le dirai quand je serai chez vous mais, dès maintenant, je tiens à ce que vous transmettiez au peuple ouzbek, aux dirigeants de ce pays et, spécialement, au Président Karimov les sentiments que j'ai pour eux afin de voir s'approfondir les relations entre l'Ouzbékistan et la France. Lorsque nous allons nous trouver là-bas, sur le programme qui était fixé en commun accord, nous pourrons, d'une part, approfondir les questions politiques et les questions économiques et, d'autre part, j'espère avoir le temps d'admirer les beautés de votre pays.