Texte intégral
R. Sicard. - Vous êtes le nouveau secrétaire général de la CFDT, élu depuis un mois. Pour votre baptême du feu, vous êtes gâté : des élections, une nouvelle majorité, un nouveau gouvernement, et pour vous, de nouveaux interlocuteurs. Nous sommes le 1er juillet, c'est la date d'entrée en vigueur du Smic réévalué, et cette réévaluation, cette année, a été au minimum légal. Vous avez parlé de "premier faux pas du Gouvernement" ; vous avez changé d'avis ?
- "Pas du tout. Le Gouvernement a fait le minimum, vous venez de le dire. En plus, il avait pris sa décision avant de rencontrer les syndicats, ce qui était un faux pas dans le dialogue social, ce qui augurait mal le nouveau dialogue tel que le président de la République nous l'avait promis. Aujourd'hui, la situation est restée la même : nous avons six Smic, des différences jusqu'à 111 euros par mois, c'est-à-dire un treizième mois au niveau de l'année. Donc, le problème reste entier, en particulier sur ces différents Smic. Le ministre du Travail nous a promis un rendez-vous en septembre pour trouver une solution. Cette fois-ci, le rendez-vous, il ne faut pas le louper, sinon nous allons encore aggraver la situation et il faut absolument donner des réponses aux salariés qui sont dans cette situation-là."
Justement, le Gouvernement a déjà indiqué qu'il voulait aller vers une harmonisation des Smic. C'est votre position aussi ?
- "Nous voulons aller vers une harmonisation des Smic, le plus rapidement possible. Pour cela, il nous faut un calendrier raccourci et il faut aussi nous aligner sur le Smic le plus haut. Toute la discussion est ouverte et la CFDT est disposée à aller le plus vite possible."
Tandis que le Gouvernement, lui, préfère attendre, manifestement...
- "Il n'est pas question d'attendre sur ce sujet-là. Les salariés qui sont au Smic, ont les plus bas salaires en France. Pour eux, il est absolument nécessaire de leur faire un signe pour leur dire que leur situation est prise en compte."
La semaine dernière, le Gouvernement rendait public l'audit sur les finances publiques, qui fait apparaître des dépenses publiques plus élevées que prévu et surtout un dérapage des dépenses de santé. Or la CFDT gère ou cogère des organismes de santé. Cette augmentation des dépenses de santé, cela vous a surpris ?
- "Depuis une dizaine d'années, la CFDT dit qu'il faut une maîtrise médicalisée de ces dépenses de santé. Ces dernières années, le sujet était un peu moins à l'ordre du jour, puisque les recettes étaient beaucoup plus importantes que les dépenses, mais les difficultés économiques ont inversé la tendance. Donc, nous disons une nouvelle fois : "Allons vers cette maîtrise médicalisée". Nous l'avons proposée aux médecins, qui l'ont acceptée : ils se sont engagés à financer l'augmentation de leurs prestations en échange d'une prescription plus forte de médicaments génériques. J'y crois. Ils se sont engagés, il faut leur faire confiance, c'est la bonne voie. Mais il faut aussi élargir cette démarche de maîtrise à tout le secteur de la santé."
Sur l'audit, il y a aussi le volet des dépenses de l'Etat. On a entendu ça et là des voix gouvernementales réclamer un allégement du train de vie de l'Etat, une réorientation de certaines dépenses. Cela vous inquiète, vous qui avez comme adhérents beaucoup de fonctionnaires ?
- "Il faut remettre le problème dans le bon ordre. Tout d'abord, le président de la République comme le Premier ministre, pendant les campagnes électorales, nous ont promis une réforme de l'Etat, pour moderniser l'Etat. Et pour moderniser l'Etat, il faut aussi connaître les moyens pour cette modernisation. Ensuite, ce même Gouvernement nous propose des dépenses supplémentaires en matière de sécurité, en matière de justice, en matière de prisons, ce qui veut dire plus de fonctionnaires. Enfin, le Gouvernement nous propose une baisse des impôts. Il nous semble que là, la méthode n'est pas la bonne, on met un peu la charrue avant les boeufs. Il semble qu'il faut savoir quelles sont les dépenses de l'Etat pour demain, ensuite voir quel est le niveau des impôts. De plus, cette baisse des impôts va favoriser surtout ceux qui en payent, c'est-à-dire les plus hauts revenus. La CFDT n'a jamais été trop favorable à cette baisse des impôts, et en particulier, nous sommes favorables à une réforme de l'Etat pour moderniser l'Etat, pour un service public plus au service du public. Pour cela, cela ne va pas tout à fait dans le sens de ce que nous propose le Gouvernement."
Vous savez ce qu'on dit : tout le monde réclame la modernisation de l'Etat, mais comment fait-on ? Si on a trop de fonctionnaires ou des fonctionnaires mal répartis, de toute façon cela ne fonctionne pas.
- "Dans les dix ans qui viennent, 40 % des fonctionnaires vont partir à la retraite, donc c'est l'occasion de mettre ce chantier en débat et de voir, effectivement, comment on peut répartir mieux les fonctionnaires pour un meilleur service aux usagers. Là, l'occasion est rêvée pour le faire, mais certainement pas dans le cadre d'une baisse des dépenses. Pour une réforme de l'Etat, il faudra investir pour un Etat plus moderne et plus proche des citoyens."
Cette semaine est aussi une semaine très politique parce que J.-P. Raffarin présente sa déclaration de politique générale devant l'Assemblée nationale. Il y aura sans doute un volet social. Vous, cet après-midi, dans Le Monde d'aujourd'hui, vous allez adresser une tribune à J.-P. Raffarin. Vous réclamez du dialogue social mais le dialogue social, de fait, en France, il est permanent, non ?
- "Vous l'avez vu pour le Smic, la méthode n'était pas tout à fait celle que la CFDT proposait. Trop de décisions en matière sociale sont prises d'en haut, sans dialogue, sans négociation et parfois même, souvent en décalage avec la réalité de terrain. Donc, nous proposons plus de dialogue, plus de négociations, au plus près du terrain, dans les entreprises, dans les branches professionnelles. Pour cela, nous souhaitons aussi que les salariés puissent choisir les syndicats qui les représentent et qui négocient pour eux. Et pour choisir, nous proposons des élections de représentativité dans toutes les entreprises, dans toutes les branches professionnelles, de telle sorte que les syndicats qui obtiennent la majorité des voix puissent contracter avec les employeurs, et de cette façon-là, rapprocher les salariés des syndicats et faire que les syndicats soient plus représentatifs et plus proches des salariés."
Votre problème en fait, c'est qu'il y a trop peu de syndicats en France. La France a un des plus bas taux de syndicalisation d'Europe. Est-ce que finalement ce n'est pas le principal frein à votre action ?
- "La CFDT, depuis une dizaine d'années, progresse d'une façon constante en nombre d'adhérents. Nous sommes aujourd'hui 860.000 adhérents et nous avons l'ambition d'atteindre les 1.200.000 adhérents d'ici cinq ans. Mais pour renforcer le lien entre les salariés et les syndicats, nous proposons cette démarche de renouveau du dialogue social au plus près des entreprises, au plus près de la réalité professionnelle des salariés, donc dans les branches professionnelles, dans les entreprises. Avec ces élections de représentativité, faire en sorte que les salariés puissent choisir leurs syndicats, ceux qui les représentent. De cette façon, on va renouveler le dialogue social dans notre pays."
Comment allez-vous faire pour que finalement, des gens aient davantage envie de se syndiquer ?
- "En négociant des choses concrètes pour eux, en leur amenant des résultats concrets, des bénéfices directs quant à ce qu'on négocie pour eux. Il n'y a pas de raison que les salariés ne fassent pas confiance aux syndicats. Mais pour cela, il faut les impliquer et faire en sorte qu'ils choisissent eux-mêmes les syndicats qui les représentent, ainsi que les thèmes sur lesquels les syndicats négocient pour eux."
Depuis quelques années, on constate que c'est plutôt le Medef qui s'est engagé dans une réflexion sur la société, qui n'hésite pas à intervenir, même sur le champ politique. Est-ce que finalement, ce n'est pas une sorte de désaveu de l'action des syndicats en France ?
- "Le Medef dit : "Plus de dialogue, plus de négociations et plus de place aux partenaires sociaux." Nous avons des sujets de négociation ! Par exemple, vous parliez du Smic : le problème du Smic, c'est qu'il y a 13 % des salariés au Smic actuellement en France. Nous disons au Medef : "Négocions les bas salaires dans les branches professionnelles". Voilà un sujet où l'Etat intervient peut-être trop directement. Faisons la négociation, négocions sur la formation permanente. Voilà un autre sujet qui est de notre responsabilité. Il ne suffit pas de dire "plus de place aux partenaires sociaux", il faut le faire. Nous disons au Medef que la CFDT est prête à le faire."
(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1e juillet 2002)
- "Pas du tout. Le Gouvernement a fait le minimum, vous venez de le dire. En plus, il avait pris sa décision avant de rencontrer les syndicats, ce qui était un faux pas dans le dialogue social, ce qui augurait mal le nouveau dialogue tel que le président de la République nous l'avait promis. Aujourd'hui, la situation est restée la même : nous avons six Smic, des différences jusqu'à 111 euros par mois, c'est-à-dire un treizième mois au niveau de l'année. Donc, le problème reste entier, en particulier sur ces différents Smic. Le ministre du Travail nous a promis un rendez-vous en septembre pour trouver une solution. Cette fois-ci, le rendez-vous, il ne faut pas le louper, sinon nous allons encore aggraver la situation et il faut absolument donner des réponses aux salariés qui sont dans cette situation-là."
Justement, le Gouvernement a déjà indiqué qu'il voulait aller vers une harmonisation des Smic. C'est votre position aussi ?
- "Nous voulons aller vers une harmonisation des Smic, le plus rapidement possible. Pour cela, il nous faut un calendrier raccourci et il faut aussi nous aligner sur le Smic le plus haut. Toute la discussion est ouverte et la CFDT est disposée à aller le plus vite possible."
Tandis que le Gouvernement, lui, préfère attendre, manifestement...
- "Il n'est pas question d'attendre sur ce sujet-là. Les salariés qui sont au Smic, ont les plus bas salaires en France. Pour eux, il est absolument nécessaire de leur faire un signe pour leur dire que leur situation est prise en compte."
La semaine dernière, le Gouvernement rendait public l'audit sur les finances publiques, qui fait apparaître des dépenses publiques plus élevées que prévu et surtout un dérapage des dépenses de santé. Or la CFDT gère ou cogère des organismes de santé. Cette augmentation des dépenses de santé, cela vous a surpris ?
- "Depuis une dizaine d'années, la CFDT dit qu'il faut une maîtrise médicalisée de ces dépenses de santé. Ces dernières années, le sujet était un peu moins à l'ordre du jour, puisque les recettes étaient beaucoup plus importantes que les dépenses, mais les difficultés économiques ont inversé la tendance. Donc, nous disons une nouvelle fois : "Allons vers cette maîtrise médicalisée". Nous l'avons proposée aux médecins, qui l'ont acceptée : ils se sont engagés à financer l'augmentation de leurs prestations en échange d'une prescription plus forte de médicaments génériques. J'y crois. Ils se sont engagés, il faut leur faire confiance, c'est la bonne voie. Mais il faut aussi élargir cette démarche de maîtrise à tout le secteur de la santé."
Sur l'audit, il y a aussi le volet des dépenses de l'Etat. On a entendu ça et là des voix gouvernementales réclamer un allégement du train de vie de l'Etat, une réorientation de certaines dépenses. Cela vous inquiète, vous qui avez comme adhérents beaucoup de fonctionnaires ?
- "Il faut remettre le problème dans le bon ordre. Tout d'abord, le président de la République comme le Premier ministre, pendant les campagnes électorales, nous ont promis une réforme de l'Etat, pour moderniser l'Etat. Et pour moderniser l'Etat, il faut aussi connaître les moyens pour cette modernisation. Ensuite, ce même Gouvernement nous propose des dépenses supplémentaires en matière de sécurité, en matière de justice, en matière de prisons, ce qui veut dire plus de fonctionnaires. Enfin, le Gouvernement nous propose une baisse des impôts. Il nous semble que là, la méthode n'est pas la bonne, on met un peu la charrue avant les boeufs. Il semble qu'il faut savoir quelles sont les dépenses de l'Etat pour demain, ensuite voir quel est le niveau des impôts. De plus, cette baisse des impôts va favoriser surtout ceux qui en payent, c'est-à-dire les plus hauts revenus. La CFDT n'a jamais été trop favorable à cette baisse des impôts, et en particulier, nous sommes favorables à une réforme de l'Etat pour moderniser l'Etat, pour un service public plus au service du public. Pour cela, cela ne va pas tout à fait dans le sens de ce que nous propose le Gouvernement."
Vous savez ce qu'on dit : tout le monde réclame la modernisation de l'Etat, mais comment fait-on ? Si on a trop de fonctionnaires ou des fonctionnaires mal répartis, de toute façon cela ne fonctionne pas.
- "Dans les dix ans qui viennent, 40 % des fonctionnaires vont partir à la retraite, donc c'est l'occasion de mettre ce chantier en débat et de voir, effectivement, comment on peut répartir mieux les fonctionnaires pour un meilleur service aux usagers. Là, l'occasion est rêvée pour le faire, mais certainement pas dans le cadre d'une baisse des dépenses. Pour une réforme de l'Etat, il faudra investir pour un Etat plus moderne et plus proche des citoyens."
Cette semaine est aussi une semaine très politique parce que J.-P. Raffarin présente sa déclaration de politique générale devant l'Assemblée nationale. Il y aura sans doute un volet social. Vous, cet après-midi, dans Le Monde d'aujourd'hui, vous allez adresser une tribune à J.-P. Raffarin. Vous réclamez du dialogue social mais le dialogue social, de fait, en France, il est permanent, non ?
- "Vous l'avez vu pour le Smic, la méthode n'était pas tout à fait celle que la CFDT proposait. Trop de décisions en matière sociale sont prises d'en haut, sans dialogue, sans négociation et parfois même, souvent en décalage avec la réalité de terrain. Donc, nous proposons plus de dialogue, plus de négociations, au plus près du terrain, dans les entreprises, dans les branches professionnelles. Pour cela, nous souhaitons aussi que les salariés puissent choisir les syndicats qui les représentent et qui négocient pour eux. Et pour choisir, nous proposons des élections de représentativité dans toutes les entreprises, dans toutes les branches professionnelles, de telle sorte que les syndicats qui obtiennent la majorité des voix puissent contracter avec les employeurs, et de cette façon-là, rapprocher les salariés des syndicats et faire que les syndicats soient plus représentatifs et plus proches des salariés."
Votre problème en fait, c'est qu'il y a trop peu de syndicats en France. La France a un des plus bas taux de syndicalisation d'Europe. Est-ce que finalement ce n'est pas le principal frein à votre action ?
- "La CFDT, depuis une dizaine d'années, progresse d'une façon constante en nombre d'adhérents. Nous sommes aujourd'hui 860.000 adhérents et nous avons l'ambition d'atteindre les 1.200.000 adhérents d'ici cinq ans. Mais pour renforcer le lien entre les salariés et les syndicats, nous proposons cette démarche de renouveau du dialogue social au plus près des entreprises, au plus près de la réalité professionnelle des salariés, donc dans les branches professionnelles, dans les entreprises. Avec ces élections de représentativité, faire en sorte que les salariés puissent choisir leurs syndicats, ceux qui les représentent. De cette façon, on va renouveler le dialogue social dans notre pays."
Comment allez-vous faire pour que finalement, des gens aient davantage envie de se syndiquer ?
- "En négociant des choses concrètes pour eux, en leur amenant des résultats concrets, des bénéfices directs quant à ce qu'on négocie pour eux. Il n'y a pas de raison que les salariés ne fassent pas confiance aux syndicats. Mais pour cela, il faut les impliquer et faire en sorte qu'ils choisissent eux-mêmes les syndicats qui les représentent, ainsi que les thèmes sur lesquels les syndicats négocient pour eux."
Depuis quelques années, on constate que c'est plutôt le Medef qui s'est engagé dans une réflexion sur la société, qui n'hésite pas à intervenir, même sur le champ politique. Est-ce que finalement, ce n'est pas une sorte de désaveu de l'action des syndicats en France ?
- "Le Medef dit : "Plus de dialogue, plus de négociations et plus de place aux partenaires sociaux." Nous avons des sujets de négociation ! Par exemple, vous parliez du Smic : le problème du Smic, c'est qu'il y a 13 % des salariés au Smic actuellement en France. Nous disons au Medef : "Négocions les bas salaires dans les branches professionnelles". Voilà un sujet où l'Etat intervient peut-être trop directement. Faisons la négociation, négocions sur la formation permanente. Voilà un autre sujet qui est de notre responsabilité. Il ne suffit pas de dire "plus de place aux partenaires sociaux", il faut le faire. Nous disons au Medef que la CFDT est prête à le faire."
(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1e juillet 2002)