Interview de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, dans "Elle" du 3 mai 1988, notamment sur les femmes et la politique, ainsi que sur sa personnalité.

Texte intégral

QUESTION.- Depuis que vous êtes entré en politique, monsieur le Président, en quoi, estimez-vous que l'attitude de la société envers les femmes à changé ? Et la vôtre ?
- F. MITTERRAND.- L'attitude de la société a certainement changé, mais l'immense majorité des femmes reste dans une situation plus difficile que celle des hommes d'égale qualification, qu'il s'agisse de la formation, de l'accès au métier, des salaires, de l'emploi etc... etc... Aujourd'hui encore, la liste est longue qui marque la véritable, la persistante inégalité entre les hommes et les femmes. Sans oublier les charges de famille, la garde des enfants, leur éducation, l'absence de crèches et d'équipements collectifs pouvant alléger leur peine. Les statistiques disent qu'en moyenne la durée de travail hebdomadaire des femmes qui ont un métier et la charge d'une famille, est d'environ 60 heures. Il faut alléger ce rythme. Le principe absolu étant qu'une femme doit disposer de la liberté de choisir elle-même ce qu'elle doit faire entre le métier et la vie de famille.
- Mon premier souci, en 1981, a été d'augmenter de 50 % les allocations familiales et j'ai approuvé Laurent Fabius lorsqu'il a créé en 1985 l'allocation parentale d'éducation. Permettez-moi, également, de rappeler que j'ai été l'un des premiers parlementaires à déposer une proposition de loi en faveur de la contraception.
- Ai-je moi-même changé ? Sans doute. Mais je suis depuis longtemps préoccupé par ces problèmes. L'une de mes amies - disparue aujourd'hui - Marie-Thérèse Eyquem, a eu beaucoup d'influence sur mon information et mon appréciation. Elle était inspecteur général des sports et c'était une observatrice attentive, très ouverte, rayonnante. Puis Yvette Roudy (la loi Roudy de 1983 sur l'égalité des sexes, ce n'est pas rien) et quelques autres comme Véronique Neiertz, Georgina Dufoix, Edith Cresson, mères de famille aux idées tournées vers l'avenir.
- QUESTION.- Est-ce que d'autres femmes, de votre entourage plus proche, ont pesé sur certaines de vos décisions personnelles.
- F. MITTERRAND.- Oui, certainement. Ma femme discute beaucoup avec moi. Et elle n'est pas, a priori, béni-oui-oui !
- QUESTION.- Elle vient de déclarer à la radio qu'elle était incapable de déceler vos défauts.
- F. MITTERRAND.- Quand-même, je pense qu'elle les remarque ! Et puis, elle me les fait quelquefois observer ! Pour le reste, j'ai beaucoup discuté avec Benoîte Groult, et vous imaginez que la discussion, sur la situation des femmes dans notre société, viens vite, avec elle, sur le tapis.
QUESTION.- En tant qu'être humain, plutôt qu'en tant que Président, à qui pensez-vous devoir le plus ?
- F. MITTERRAND.- Mon père a eu beaucoup d'influence sur moi. Par son comportement, par sa façon d'être et de vivre. Par sa capacité de réflexion. Il ne cherchait pas à exercer d'influence sur ses huit enfants et elle était considérable.
- QUESTION.- Un sondage montre que 55 % des femmes votent pour vous contre 45 % pour chacun de vos principaux adversaires. Comment expliquez-vous cela ?
- F. MITTERRAND.- Lorsque je me suis présenté face au Général de Gaulle en 1965, c'était la proportion inverse. Et même en face de M. Giscard d'Estaing la première fois. Que de femmes veulent avant tout protéger celles et ceux qu'elles aiment ! Quand elles pensent avoir affaire à un chef d'Etat vigilant sur la paix, sur les chemins qui y conduisent, et donc sur le désarmement, dans le maintien de la sécurité, quand elles pensent que le Président de la République use de son pouvoir pour apaiser les conflits, à l'intérieur éviter les querelles inutiles, assurer la continuité du pays, quand elles pensent qu'il place au premier rang la modernisation de notre économie afin de promouvoir la croissance et donc de réduire le chômage, quand elles constatent enfin qu'il entend lutter contre l'inégalité presque structurelle de notre société entre les hommes et les femmes, elles accordent leur confiance. Je m'efforce et m'efforcerai de la mériter.
- QUESTION.- C'est une explication un peu politique. Ne pensez-vous pas que votre personne y soit pour quelque chose ?
- F. MITTERRAND.- Ce serait flatteur que l'on me sente plus proche parce qu'on me connaît mieux. J'en serais très heureux.
QUESTION.- Henry Kissinger a dit "le pouvoir est aphrodisiaque". Confirmez-vous ?
- F. MITTERRAND.- D'une certaine manière, oui. Mais il n'est pas qu'aphrodisiaque ! Depuis l'origine des temps, quelques grands écrivains, Thucydide par exemple, ont pensé, écrit, que le pouvoir poussait celui qui le détenait à aller jusqu'au bout des possibilités de ce pouvoir, à ne pas s'arrêter en chemin, ce qui est peut-être le contraire de la sagesse. C'est pourquoi les sociétés évoluées ont créé des institutions qui sont, en fait, des contre-pouvoirs. Aux trois pouvoirs classiques, exécutif, législatif, judiciaire, se sont ajoutés le pouvoir de l'information, celui des syndicats et, réforme majeure pour la France, la décentralisation - que nous avons créée en 1982 - c'est-à-dire l'avènement des pouvoirs locaux. Mais, il est sage d'élire à la tête d'un pays des responsables qui sachent résister à cet effet aphrodisiaque, bref qui aient un peu de plomb dans la tête et de la suite dans les idées.
- QUESTION.- Quel véritable contact avez-vous gardé avec les Français moyens ?
- F. MITTERRAND.- Il n'est pas toujours facile pour le Président de la République de rester en contact direct avec ses concitoyens. Pourtant, j'ai continué d'aller fréquemment dans la Nièvre, où je peux rencontrer les gens sans avoir entre eux et moi l'écran d'un préfet ou d'un colonel de gendarmerie. Personne ne s'occupe de moi, je fais ce que je veux. Et puis je me promène beaucoup dans Paris. Je déjeune et je dîne souvent au restaurant, les gens viennent parler, comme ça, naturellement. Je regarde les devantures des magasins, je vois un peu ce qui se fabrique, ce qui se vend, les couleurs de la mode. Je vais dans les librairies, je vois les livres qui paraissent et je choisis. Bien entendu, je dispose de peu de temps et le principal de ma vie se passe à mon travail. Et puis, il y a une sorte de sacralisation de la fonction qui borne, tout de même, plus que je ne le voudrais, les échanges familiers.
QUESTION.- Quel caractère essentiel reconnaissez-vous aux femmes politiques ?
- F. MITTERRAND.- Elles ont un plus grand sens de la vie dans ses permanences, ses réalités profondes, ses enseignements véritables. Elle ont l'oeil plus neuf. Et la sensibilité plus aigüe. C'est que leur pratique des choses est infiniment plus quotidienne. Ce sont elles qui s'occupent des enfants, elles qui, en dépit de l'évolution des mœurs, vont au marché, elles qui, généralement, contrôlent le budget d'un couple lorsqu'il y a couple. Quand elles sont seules, elles ont à affronter des difficultés généralement plus graves que l'homme. Donc elles sont aguerries. Elles ont une connaissance des duretés de la vie qui leur donne peut-être une plus grande sagesse.
- QUESTION.- Les trouvez-vous plus ou moins concernées par leur carrière que les hommes ?
- F. MITTERRAND.- Plutôt moins. Plus sensibles aux problèmes qu'elles ont à traiter. Elles souffrent quand même du fait que, aussi bien dans l'administration que dans les entreprises, elles ont rarement les postes que leurs qualifications leur permettraient d'obtenir. Quand cela arrive, elles deviennent des exemples qu'on cite ensuite. Je ne songerais pas à vous dire "J'ai nommé Monsieur untel Premier Président de la Cour de cassation", alors que j'ai tendance à dire que j'y ai nommé une femme éminente !
- QUESTION.- Avec qui vous entendez-vous, vous comprenez-vous le mieux ? Avec votre mère, votre femme, vos sœurs, vos enfants ?
- F. MITTERRAND.- Ma mère est morte alors que j'avais 19 ans. Ma femme et moi sommes mariés depuis quelque quarante quatre ans. J'ai toujours gardé une réelle intimité avec mes sœurs. J'en ai quatre. Nous nous voyons beaucoup. Et comme elles sont vaillantes ! Ma sœur aînée, à 78 ans, vient dans la nuit, à son volant, du fin fond de l'Ardèche à Paris. Simplement pour répondre à un appel. Et elle repart, peu après, de la même façon ! C'est dire que le tissu est solide. J'ai également des relations très sûres avec mes enfants. Mais je vous dis cela pour répondre à votre question. Je n'aime pas en parler. Beaucoup de Français sont dans mon cas et je ne présente rien d'original.
QUESTION.- Ayant vécu ce premier septennat et vous présentant pour un second, si vous êtes élu quel homme pensez-vous que vous serez dans sept ans ?
- F. MITTERRAND.- J'espère garder l'équilibre nécessaire à l'exercice de ma raison critique, garder ma liberté d'esprit. J'espère rester un homme libre. J'ai toute ma vie recherché cela.
- QUESTION.- Quels sont les obstacles à cette liberté ?
- F. MITTERRAND.- Les passions excessives de l'esprit, le sectarisme, les irritations, la propension à détester les gens qui vous contredisent.
- QUESTION.- Vos colères ?
- F. MITTERRAND.- Je ne me mets jamais en colère. Ou presque. Ca m'arrive lorsque je suis physiquement fatigué, donc excédé. Trois ou quatre fois par an peut-être, pas plus ! A l'Elysée, mes colères n'ont jamais dépassé le stade des papiers posés avec vigueur sur la table de mes secrétaires comme ça (geste rageur). "Encore des fautes dans votre truc !..." Et comme elles en font peu, c'est plutôt calme autour de moi !
- QUESTION.- Que pensez-vous de l'épisode Gary Hart ? Une affaire pareille est-elle possible en France ?
- F. MITTERRAND.- Je ne crois pas. La presse française ne s'acharnerait pas sur une histoire de ce genre. Ensuite, le ferait-elle, je ne pense pas que l'opinion en serait émue de la même manière. Ce qui ne veut pas dire que l'opinion française soit indifférente à ces choses. Mais elle a peut-être une forme de civilisation très affinée. La pierre est plus polie, quoi.
- QUESTION.- Pensez-vous qu'un homme politique de premier plan doive s'interdire ce genre d'aventures ?
- F. MITTERRAND.- Je ne porte pas de jugement sur les autres. Un homme politique doit prendre garde à ne pas heurter les mœurs de son temps et du pays qu'il entend représenter. C'est normal. Le reste est du domaine de sa conscience.
- QUESTION.- Etes-vous d'accord avec les trente quatre personnes qui ont signé un manifeste de soutien à votre amie Françoise Sagan ?
- F. MITTERRAND.- Je n'ai pas vécu la même expérience. Mais ce manifeste, c'est courageux, c'est solidaire. Françoise Sagan en vaut la peine. On a voulu faire un "coup" avec elle. Mais ne confondons pas. La drogue est un grand mal qui doit être combattu. Et les trafiquants impitoyablement pourchassés. Il s'agit de tout autre chose !
- QUESTION.- S'il vous était donné de recommencer votre vie et votre carrière, que feriez-vous de différent ?
- F. MITTERRAND.- J'ai forcément dû faire des erreurs au cours de ma vie politique. Je les corrigerais donc. Mais pour l'essentiel, je reprendrais la ligne que j'ai suivie. Je l'approfondirais. Je la recommencerais même plus tôt.
QUESTION.- Que pensez-vous de l'évolution actuelle de la mode ? Vous aviez apporté votre caution aux audaces vestimentaires de Jack Lang.
- F. MITTERRAND.- Habillé par Thierry Mugler ? Je ne comprends pas pourquoi on s'en est offusqué à l'Assemblée nationale. Jack Lang était très bien habillé. Les reproches qu'on lui a faits étaient ridicules.
- QUESTION.- Est-ce qu'il vous arrive de feuilleter des journaux de mode ?
- F. MITTERRAND.- Oui. Comme la mode est un art éphémère, on ne le range pas parmi les arts majeurs. Alors que les œuvres en pierre, en bronze, la peinture aussi, sont faites pour durer. Mais cet aspect éphémère ne change pas mon opinion. Ce sont des œuvres d'art qui en valent beaucoup d'autres.
- QUESTION.
- Quels couturiers aimez-vous ?
- F. MITTERRAND.- Celui qui correspond le plus à mon goût des formes et des couleurs, c'est Saint-Laurent. Mais je ne veux pas établir de hiérarchie. Il y a, c'est une chance pour nous, beaucoup de grands couturiers en France.
- QUESTION.- Qu'est-ce qui compte le plus pour durer en amitié ? La tendresse ou la passion ?
- F. MITTERRAND.- On ne peut pas parler ainsi de l'amitié. Elle peut naître de la passion vécue. Les coups de foudre en amitié, on les a jeune. C'est plus rare ensuite. C'est pour cela que les amis les plus solides sont ceux qu'on a dans sa jeunesse. Et pourtant ce que je dis mérite aussitôt la contradiction car j'ai des amitiés très profondes qui sont celles de l'âge mûr. Bref, il n'y a pas de loi.