Déclaration de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, en hommage au biologiste Miroslav Radman à l'occasion de la remise du Grand prix INSERM de la recherche médicale, Paris, le 2 octobre 2003.

Intervenant(s) :

  • Claudie Haigneré - Ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies

Circonstance : Remise du Grand prix INSERM de la recherche médicale, Paris, le 2 octobre 2003

Prononcé le

Texte intégral

Madame la Présidente,
Monsieur le Directeur général,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,
Cher Miroslav Radman,

C'est pour moi un immense plaisir de me trouver parmi vous pour la remise du Grand Prix INSERM de la recherche médicale, dans cette superbe enceinte du Collège de France.
Créé il y a seulement quatre ans, ce prix est déjà devenu, par la qualité de ses lauréats et par son rayonnement, une tradition bien ancrée dans notre communauté. Les grands scientifiques qui ont été honorés par ce prix, Arnold Munnich, Yves Agid, Monique Capron, illustrent, au plus haut niveau, la richesse et la diversité de ceux qui travaillent à l'INSERM.
Et dans cette brillante dynastie, nous allons bientôt inscrire le nom du Professeur Miroslav Radman.
En cette année 2003 largement marquée par l'ADN, à travers le cinquantième anniversaire de la découverte de sa structure et la publication de la version achevée du génome humain, quoi de plus naturel, quoi de plus éclairant que de décerner le Grand Prix INSERM à un pionnier d'une discipline à part entière de la biologie moléculaire : la réparation de l'ADN ?
Car les festivités célébrant l'ADN qui ont jalonné l'année 2003 ne signifient pas que la recherche sur cette molécule mythique fasse désormais partie des livres d'histoire. Miroslav Radman est parmi nous pour en témoigner de la manière la plus brillante.
Les pierres angulaires, le système SOS et le système de réparation des mésappariements, que vous avez posées dans les années 70 sont la base d'une recherche pleine de vitalité, que ce soit pour la caractérisation détaillée, dans les différents règnes du vivant, des partenaires protéiques impliqués dans ces systèmes ou pour les implications majeures de ces concepts sur les mécanismes moléculaires de l'évolution adaptative et des barrières d'espèces.
Votre uvre scientifique impressionnante, Cher Miroslav Radman, dès le début des années 70, son omniprésence dans les " text books " actuels de biologie moléculaire pourraient nous laisser croire que nous allons couronner aujourd'hui la carrière d'un vert septuagénaire. C'est pourtant un chercheur jeune, actif, encore loin de l'âge de la retraite, que nous honorons ce soir.
Signe de cette jeunesse, parmi tant d'autres que l'on voudrait évoquer, vous aimez citer Lewis Carroll et la Reine rouge de L'autre côté du miroir pour expliquer aux néophytes la capacité des bactéries à muter...
Votre oeuvre illustre surtout, de manière à la fois symbolique et concrète, toute la richesse qui peut résulter d'une recherche fondamentale conduite au plus haut niveau d'excellence.
Sur le plan du symbole, les mêmes connaissances ont apporté leur lumière, d'une part, sur l'évolution adaptative et le jaillissement de la vie dans toute sa diversité et, d'autre part, sur les phénomènes de cancérogenèse et de vieillissement.
Sur le plan du concret, vous avez su, à partir de vos découvertes fondatrices chez Escherichia coli, développer des champs d'applications dans le domaine des maladies humaines, avec notamment l'identification de certains gènes de susceptibilité du cancer et la compréhension de mécanismes de résistance aux antibiotiques chez des bactéries pathogènes. Des développements encore plus concrets de vos recherches ont abouti, après dépôt de brevets, à la création de deux entreprises de biotechnologies.
Ces exemples illustrent le caractère polymorphe de l'activité d'un grand chercheur et soulignent l'importance de ne surtout pas trop cloisonner les différents types d'activité, mais plutôt de laisser à chacun la flexibilité de décliner sa créativité dans différentes réalisations.
A propos de cloisons, justement, j'ai relevé avec intérêt, et amusement, qu'à votre installation en 1998 à Necker avec votre équipe, votre premier geste a été de faire abattre toutes les cloisons du laboratoire. Tout un symbole, là encore !
A côté de résultats scientifiques hors du commun, votre travail est marqué de deux caractéristiques remarquables que je voudrais aussi rapidement souligner.
Tout d'abord cette faculté, dès le début de votre carrière, à évoluer dans un contexte international : européen avant l'heure, avec une hésitation entre la Belgique et la France, après avoir quitté votre Croatie natale, puis ce passage aux Etats-Unis, où vous avez à la fois beaucoup apporté et beaucoup reçu.
Votre implantation en France, au début des années 80, a été un enrichissement pour notre pays et pour vous aussi, je l'espère. C'est pour nous, en tout cas, une grande fierté que de vous compter, depuis un an maintenant, parmi les membres réguliers de l'Académie des Sciences.
Votre exemple démontre, j'en suis convaincue, que nous pouvons offrir un contexte de travail attractif pour les jeunes chercheurs brillants dont nous avons besoin pour porter plus haut l'excellence scientifique française et européenne.
La seconde caractéristique remarquable que je tenais à souligner dans votre parcours est la constitution de ce groupe soudé autour de vous, avec notamment le trio " TAMARA ", pour François TAddei, Ivan MAtic, Miroslav RAdman. Ce trio au nom poétique est né de votre volonté de mutualiser vos ressources et de signer le plus souvent possible vos contributions ensemble puisque, comme vous le dites : " Aucun d'entre nous n'est plus intelligent que nous tous réunis ".
A une période où nous avons reconnu l'importance pour de jeunes scientifiques d'acquérir rapidement une autonomie vis-à-vis de leurs mentors, afin de favoriser l'expression de leur créativité, votre expérience illustre la force d'un groupe de chercheurs mettant en commun réflexion et moyens sur une durée suffisamment longue.
Cet exemple doit nous inspirer pour trouver le juste équilibre entre la multiplication des laboratoires indépendants et l'agrégation de compétences au sein de plus grands ensembles pouvant atteindre une masse critique et jouer un rôle déterminant sur la scène internationale.
Je sais d'ailleurs que vous avez un rêve, celui de créer une sorte de " villa Médicis de la recherche en Europe ", un Institut Méditerranéen pour les Sciences de la Vie, situé dans votre Croatie natale, et dont la vocation serait, outre d'accueillir des scientifiques talentueux, de " penser l'impensable ". Tout un programme, en effet...
J'aimerais aussi redire combien je suis attachée à la marque de reconnaissance que constitue l'attribution d'un prix. Certes le critère essentiel de reconnaissance d'un grand savant réside dans sa production scientifique, validée par ses pairs.
Mais la remise d'un prix, et en France le Grand Prix INSERM figure déjà parmi les distinctions les plus prestigieuses, est l'occasion d'honorer tel ou tel grand acteur de la science de manière plus visible, au sein de notre communauté et au-delà, vers le grand public. Nous devons nous efforcer, par ces distinctions, à la fois de faire savoir que la science est source de réussite et de grande satisfaction individuelle, et de profiter de ces événements pour faire mieux connaître à nos concitoyens les formidables avancées de la recherche contemporaine et le merveilleux métier des chercheurs qui en sont à l'origine.
Vous êtes d'ailleurs, cher Miroslav Radman, un candidat de choix, si j'ose dire, pour offrir un visage souriant de la recherche.
D'après ce que j'ai pu lire sur vous - et je suis sûre que vous nous en offrirez encore la preuve ce soir - toute conversation, même sérieuse, avec vous, est faite de rires et de jubilation.
Votre collègue et ami Jean-Claude Weill ne me démentira pas, lui qui dit joliment à propos de vous : " la chose la plus gaie dans la recherche, c'est de parler science avec un copain de façon libre et détendue, sans jugement ni rivalité, juste pour le plaisir du ping-pong "...
Et du plaisir, de la joie il y en a partout où vous passez, notamment dans les couloirs de Necker où, dit-on, le doyen Patrick Berche vous croisa la veille d'un départ aux Etats-Unis, chargé d'un énorme dossier à déposer au Ministère de la Santé et à celui de l'Education avant minuit, sous peine de ne pas être nommé dans cet établissement C'est du reste lui qui se chargea de trier les différents formulaires et de faire l'envoi en recommandé...
Gaieté, amitié, générosité, autant de termes qui vous caractérisent à merveille. Qui caractérisent aussi le séminaire d'un genre un peu particulier dont vous avez eu l'idée : un " Beer club " organisé tous les mercredis à la faculté pour permettre aux doctorants et post-doctorants de discuter de manière conviviale avec les chercheurs et directeurs d'unités. Toujours selon le doyen de la faculté, " un véritable creuset d'idées où la science se fait en s'amusant ". Si cela ne contribue pas à l'attractivité des carrières de la recherche...
Je suis donc sûre que vous serez sensible au caractère festif de l'événement qui nous rassemble aujourd'hui.
Et je voudrais que notre rencontre, ce soir, soit un vrai moment de fête, la fête d'un grand scientifique, génial et généreux, en un mot charismatique, et la fête de notre recherche médicale, de ses succès et de tous ceux qui construisent ces réussites au quotidien. Sans oublier ceux qui sont présents à leurs côtés, amis et familles. Je sais que la vôtre, votre femme, Dannitza, vos enfants, vous entoure ce soir et qu'elle partage notre fierté et notre reconnaissance.
Je vous remercie de votre attention.

(Source http://www.recherche.gouv.fr, le 7 octobre 2003)