Déclaration de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, sur les conséquences bénéfiques de l'euro, la nécessité de renforcer la coordination des politiques économiques des états de la zone euro et sur les relations franco-allemandes, Francfort le 23 juin 1998.

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Circonstance : Congrès du SPD, à Francfort (Allemagne), le 23 juin 1998

Texte intégral

Mesdames, Messieurs,
C'est un grand honneur d'avoir été invité à votre congrès pour vous exposer ma vision de la politique économique en Union Monétaire et de la politique européenne. Considérez que je viens discuter avec vous en tant que militant, socialiste et européen, militant qui a l'honneur d'exercer des fonctions politiques au sein d'un gouvernement de gauche en France, plutôt qu'en tant que représentant officiel d'un pays ami.
Je crois en l'Europe. Par idéal bien sûr, parce que la construction européenne a contribué depuis 50 ans à apporter la Paix et la prospérité à nos pays.
Par réalisme économique aussi. Prenons le cas de l'euro.
Avec l'euro, nous avons décidé d'un saut qualitatif majeur dans l'intégration de nos pays. La zone euro a le même poids que l'économie américaine. Ensemble, nous représentons désormais 20 % des échanges mondiaux, le tiers de la richesse des pays de l'OCDE. Notre monnaie sera désormais l'égal du dollar.
Ce partage de nos souverainetés monétaires, décidé définitivement début mai, n'est pas pour moi une contrainte supplémentaire. Car par ce partage nous allons pouvoir mieux exercer nos souverainetés monétaires. En nous libérant de la contrainte du taux de change, l'euro nous donne au contraire davantage de marges de manoeuvre pour mener la politique économique que nous souhaitons. En nous donnant un poids économique égal à l'économie américaine, le passage à l'euro est une chance à saisir pour mieux affirmer les messages européens sur la scène internationale et l'actualité montre que nous en avons besoin. Le monde a besoin de l'Europe comme pôle d'équilibre ; mais l'Europe ne sera entendue sur la scène internationale que le jour où elle y parlera d'une seule voix. Il nous faut très vite adapter le fonctionnement du G7 à la naissance de l'euro.
Dans la gestion de la crise asiatique (Corée, Thaïlande, Indonésie), les Européens ont été collectivement les premiers bailleurs de fonds. Si demain une nouvelle crise survient en Russie ou en Ukraine il en serait de même. Pourtant, on ne peut que constater le décalage entre l'ampleur de nos aides financières et la faiblesse de notre influence politique pour peser sur les réformes que ces pays doivent mener. Je le dis avec regret : aujourd'hui la RFA ou la France ne sont pas écoutées par nos partenaires japonais ou russes avec la même attention que d'autres.
L'Allemagne et la France ont une responsabilité essentielle pour d'ici la fin de l'année organiser la manière par laquelle la zone euro s'affirmera.
Je crois en l'Europe mais je ne crois pas en n'importe quelle Europe. Je crois en la nécessité de régulations, en la pertinence d'une action volontariste des Etats en faveur de la modernisation de nos pays.
Nous sommes, sans ambiguïté ou arrière-pensées, convaincus des mérites de l'économie de marché depuis Bad Godesberg, même si la leçon a pris son temps pour être acceptée dans toute la social-démocratie européenne. Mais nous nous refusons à faire du marché une idéologie, à adhérer à une espèce de fondamentalisme au gré duquel le marché serait, à l'image d'une institution divine, imperfectible.
Prenons les questions fiscales. En l'absence de coopération, ne risquons-nous pas d'être entraînés dans une concurrence fiscale destructrice, pour les recettes des Etats et in fine pour l'emploi ?
Pouvons-nous garder chacun des taux d'imposition des sociétés très différents ? A l'évidence, la réponse est négative. On voit d'ailleurs qu'un mouvement de délocalisation s'est amorcé dans certains secteurs vers des pays comme l'Irlande, qui a tendance à pratiquer en la matière une forme de " dumping fiscal " dont nos deux pays souffrent. Seule une réponse européenne peut empêcher cela. Nous avons adopté en décembre dernier un " Code de bonne conduite " en la matière. C'est un premier pas. Il faut sans doute aller plus loin, vers des dispositifs juridiquement contraignants.
De même, peut-on entrer en Union Monétaire avec des règles très différentes d'un pays à l'autre concernant la fiscalité de l'épargne ? Nous les socialistes, qui croyons en la nécessité d'une imposition juste des revenus du capital par rapport aux revenus du travail, pouvons-nous accepter que nos règles soient détournées du fait de paradis fiscaux à nos portes ? Nous voyons bien que sur ces questions la souveraineté n'existe que si elle est portée au niveau européen. Les réponses strictement nationales ne seraient qu'illusoires.
Ma conclusion est que pour toutes les activités où les bases fiscales sont mobiles nous avons besoin d'une règle du jeu européenne sous forme de taux minimal, comme nous l'avons fait pour la TVA. Il y va de la justice sociale et il y va de l'efficacité économique. C'est un domaine où beaucoup de progrès sont nécessaires : car il y a urgence au moment où nous entrons en Union Monétaire ; car peu a été fait depuis au moins 10 ans du fait de la règle de l'unanimité qui s'est révélée paralysante. Je dis que la gauche européenne a aujourd'hui une responsabilité éminente en la matière. Nous devons profiter du fait que la gauche gouverne dans une majorité de pays de l'Union Européenne (peut-être demain dans un autre pays majeur de l'Union) pour réaliser des avancées décisives en la matière.
Par cet exemple concret, vous avez compris que je voulais aborder le thème plus général de la coordination des politiques économiques. Je ne crois pas en une conception automatique de la politique économique.
Pour rassurer ceux d'entre vous inquiets de cette phrase prononcée par un Ministre des Finances Français, je veux dire que le cadre de référence européen construit jusqu'à présent (BCE indépendante, groupe Euro-11 rassemblant les Ministres des Finances de la zone euro, pacte de stabilité protégeant contre les excès) me satisfait.
Mais ce cadre institutionnel, nécessaire, ne suffit pas pour que des politiques économiques optimales soient menées dans la zone euro. Ce cadre il faut désormais que nous le fassions vivre.
La première réunion du groupe dit " Euro-11 " s'est tenue au début de ce mois. De quoi s'agit-il et pourquoi ai-je tant insisté au Conseil Européen d'Amsterdam il y a un an puis au Conseil Européen de Luxembourg en décembre pour la création de cette enceinte ?
Partageant la même monnaie, les Onze pays de l'euro doivent impérativement mieux comprendre la conjoncture, la situation des finances publiques, le risque de tensions inflationnistes... de leurs partenaires. Il devient d'une impérieuse nécessité d'avoir une vision claire de la situation conjoncturelle de la zone dans son ensemble (d'où le souhait que j'ai émis pour disposer de statistiques fiables et d'analyses économiques de qualité provenant de chacun de nous mais aussi d'observateurs plus indépendants). Il est désormais crucial de parvenir à discuter franchement entre nous des ajustements et des réformes structurelles qui nous paraissent souhaitables pour le bien commun.
Nous en aurons chacun besoin, pour ajuster le pilotage de nos politiques, budgétaires notamment, de même que la Banque Centrale Européenne en aura besoin. Celle-ci l'a d'ailleurs bien compris et je suis heureux du dialogue qui va se nouer dès notre prochaine réunion le 6 juillet, entre l'euro-11 et la BCE puisque M. Duisenberg viendra partager ses analyses avec nous.
Nous sommes, France et RFA, les deux principales économies de la zone euro, nos deux pays représentant 55 % du PIB total de la zone. Nous avons donc une responsabilité particulière dans le succès de la coordination pour l'ensemble de la zone.
Dans nos deux pays, la reprise de la croissance est claire et j'espère qu'après plusieurs années de faible croissance, inférieure au potentiel de notre économie, la croissance atteindra 3 % en France en 1998 et, nos conjonctures étant proches, le même ordre de grandeur en RFA. Cependant, nous ne sommes qu'au début du cycle de croissance.
Il serait nuisible pour notre croissance commune, et au-delà pour l'ensemble de la zone du fait de la taille de nos deux économies, que la politique monétaire sur-réagisse aux dangers inflationnistes qui peuvent exister dans d'autres pays de la zone, peut-être aux Pays-Bas ou en Irlande. Nous avons donc besoin d'une coordination à 11 étroite et sincère.
C'est une habitude en partie nouvelle que les Européens vont devoir prendre, pour le succès de l'UEM.
J'ajoute un argument politique.
En l'absence d'une autorité politique établie et reconnue, la BCE, qui sera une Institution fédérale puissante, aurait tôt fait d'être perçue par toutes nos opinions publiques comme l'unique institution européenne responsable en matière de croissance, d'emploi, voire de chômage. Mettre l'accent sur la responsabilité collective des ministres de la zone euro rétablira l'équilibre des institutions en matière de politique économique, et permettra en fait à la BCE d'échapper à des pressions indues.
Si nous le gérons bien ensemble, l'euro sera pour nos économies à la fois un facteur de dynamisme et une protection. Cependant, il ne signifie pas en soi la disparition de tous les dangers. Les crises asiatique et russe montrent que l'environnement international ne nous est pas particulièrement favorable au moment où cette grande aventure commence. D'où le besoin de consolider ensemble notre reprise interne, nos finances publiques et de lancer les réformes structurelles dont nos nations ont besoin, notamment faire en sorte que nos pays soient à la pointe des nouvelles technologies.
C'est ainsi que nous pourrons réduire le chômage dans nos pays.
C'est ainsi que l'Europe économique et monétaire avancera.
L'Europe que nous voulons passe par une rénovation du couple franco-allemand.
Le couple franco-allemand est un sujet difficile, mais est plus que jamais une ambition nécessaire. Sujet difficile, parce qu'au-delà des proclamations rituelles d'amitié nous avons un peu laisser s'installer la routine et monter les incompréhensions : reprise des essais nucléaires, pacte de stabilité, nomination à la tête de la Banque Centrale Européenne... Sans dialogue politique en profondeur, nous risquons d'arriver à une situation paradoxale : la Communauté d'intérêts économiques entre nous serait renforcée mais le lien affectif serait distendu et le fossé psychologique creusé. Sujet difficile aussi parce que le couple franco-allemand ne peut être exclusif : c'est la question de la Grande-Bretagne, maintenant si proche de nous politiquement et que vous et nous espérons d'autant plus faire vraiment entrer dans l'Europe. C'est aussi la place de tous les autres pays de l'Union, à commencer par l'Italie et l'Espagne : France et Allemagne ne visent aucun directoire. Mais c'est notre responsabilité commune que de créer les conditions de l'avancée de l'Europe : en cela le couple franco-allemand reste une ambition indispensable.
D'abord parce que rien de durable ne se construit entre les hommes sans lien affectif : de Gaulle et Adenauer l'avaient compris les premiers en 1962. Nous sommes d'une autre génération, celle de l'après-guerre : à nous de refonder l'amitié sur une base moins tragique mais également profonde. Je suis heureux de le dire devant vous aujourd'hui : j'aime l'Allemagne, j'aime sa langue et sa culture que je connais depuis mon enfance ; je crois que deux grands peuples peuvent sans se renier mener ensemble la grande aventure politique de notre temps : celle d'une Europe plus forte pour un monde plus juste.
France et Allemagne, nous avons besoin l'un de l'autre, et les autres pays ont besoin de nous. Ensemble, nous portons le poids essentiel de la coordination économique en zone euro. Ensemble, surtout, nous devons relever les quatre défis de notre destin commun :
celui d'une capacité politique de l'Europe ; le Traité d'Amsterdam n'est qu'une réponse insuffisante. Je suis d'accord pour appeler au respect de la subsidiarité mais il nous faut tout autant refuser l'impuissance institutionnelle là où nous avons besoin d'agir ensemble : fiscalité, environnement, Europe sociale et demain sans doute défense ou diplomatie.
celui de la rénovation du modèle social-démocrate européen : nous ne voulons pas, ni vous ni nous, remettre notre sort au libéralisme. Bien sûr, la protection sociale et les grands services publics - toutes valeurs que nous partageons des deux côtés du Rhin- doivent évoluer pour perdurer. C'est pourquoi il nous faut de nouvelles régulations, et non le seul jeu du marché qui ne respecte pas les hommes et les femmes, et d'abord les plus défavorisés.
celui d'une Europe généreuse, vers l'Est - c'est le prochain élargissement- comme vers le Sud, autour de la Méditerranée. L'enjeu de la paix et de la prospérité s'est déplacé de l'intérieur de l' Union vers ses marges : comment répondrons-nous à la crise russe, à la menace islamique ? L'Allemagne et la France ont chacune leurs liens historiques et géographiques privilégiés : nous les avons trop longtemps opposés ; il est temps de les additionner ;
enjeu enfin d'une puissance industrielle européenne : dans les télécommunications, l'aéronautique, le nucléaire, notamment, nous avons des débuts de coopération. Mon pays est souvent vu comme interventionniste : le secteur public a en effet joué un rôle important dans la constitution d'une capacité technologique ; il est aujourd'hui prêt aux partenariats européens et à l'ouverture du capital correspondante. Face aux concentrations qu'appelle la mondialisation, donnons-nous une règle de priorité mutuelle : que nos entreprises réussissent ensemble, plutôt que d'échouer séparées.
Quelle forme prendra demain ce nouveau départ franco-allemand, avec peut-être, sans doute, cher Gerhard, un nouveau gouvernement allemand ? Le SPD a proposé un nouveau traité franco-allemand et je trouve à titre personnel l'idée prometteuse. Nos deux partis croient à la puissance du politique pour l'Europe, que dès l'automne nos deux pays doivent relancer. Je suis prêt, aux côtés de Lionel Jospin, à y prendre toute ma part.
Gerhard Schröder disait à Berlin il y a quelques jours que " L'Europe c'est plus qu'un marché, c'est une sorte de Patrie ". Telle est bien ma vision. Merci de m'avoir invité, dès aujourd'hui à la développer devant vous.
Plan détaillé du discours au SPD
Militant socialiste et européen.
Je crois en l'Europe. Par idéal. Par réalisme. L'euro sera l'égal du dollar. L'euro nous rend des marges de manoeuvre. L'euro doit permettre l'affirmation de l'Europe sur la scène internationale.
Une Europe sociale-démocrate [socialiste].Fiscalité : besoin d'une réponse européenne sur fiscalité des entreprises et fiscalité de l'épargne. La règle de l'unanimité est paralysante. La gauche a une responsabilité éminente pour faire avancer le sujet.
La coordination des politiques économiques. Je ne crois pas en une conception automatique de la politique économique. Le cadre fixé (BCE, euro-11, pacte de stabilité) convient. Il faut le faire vivre.Euro-11 : analyse de la conjoncture, réformes structurelles, dialogue avec la BCE.RFA + France : 55 % du PIB total de la zone euro. Nous avons une responsabilité particulière dans le succès de la coordination. Argument politique : les 11 Ministres des Finances doivent prendre leurs responsabilités, et ne pas s'en décharger sur la BCE pour ne pas nuire à sa mission. Crise asiatique et russe : nous avons besoin d'une coopération étroite pour consolider la croissance en Europe continentale.
La rénovation du couple franco-allemand. Il y a eu des incompréhensions : essais nucléaires, pacte de stabilité, BCE...Il faut reforger le lien." J'aime l'Allemagne ".Nous avons besoin l'un de l'autre et l'Europe a besoin de nous.4 défis devant nous :- la capacité politique de l'Europe : besoin d'une réforme institutionnelle (ex. : fiscalité) ;- rénovation du modèle social démocrate européen. Les nouvelles régulations se font au niveau européen ;- Europe généreuse, vers l'Est et le Sud ;- puissance industrielle européenne : face à la mondialisation, unissons nos forces. " L'Europe c'est plus qu'un marché, c'est une sorte de Patrie " G. Schröder.
(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 10 septembre 2001