Entretien de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, avec Radio France internationale le 24 février 2004 et déclarations à Paris le 25, à Tokyo les 29 et 1er mars 2004, sur la position et l'engagement de la France vis à vis de la crise et de la violence en Haïti et sur les conséquences de la démission du Président Aristide pour le rétablissement de la paix et de la démocratie dans le pays .

Texte intégral

(Entretien avec RFI à Paris le 24 février 2004) :
Aujourd'hui, il y a une course de vitesse contre la violence qui ne cesse de croître : Haïti est coupée en deux, il faut donc rechercher une solution par le dialogue. Il y a un plan international, le plan de la Communauté des Etats Caraïbes, qui est sur la table. Ce plan est aujourd'hui refusé par l'opposition. Je rencontrerai, à Paris, les représentants de cette opposition. Cela implique véritablement que chacun prenne la mesure de la situation. Je pense au président Aristide, l'autorité élue, mais aussi à l'opposition. Est-ce que l'on souhaite que le chaos se développe en Haïti, ou est-ce qu'au contraire, on souhaite véritablement que les choses puissent être reprises en main par un biais politique ? Il y a un principe, bien évidemment, il y a une autorité élue. Mais il y a aussi une réalité, qui est la montée de la violence. Cela implique que nous trouvions ensemble, avec tous les représentants, une solution. Cela implique un effort de la part du président Aristide et un effort de la part de l'opposition. Il faut être réaliste, comment fait-on pour sortir de cette spirale de la violence ? Comment fait-on pour que la réponse soit vraiment une réponse politique ? Il faut un dialogue. Que chacun le comprenne et que chacun accepte de faire des sacrifices, tout cela pour le peuple haïtien qui souffre depuis trop d'années.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 février 2004)
(Déclaration à Paris le 25 février 2004) :
La situation en Haïti ne cesse de se détériorer.
Une course de vitesse est engagée entre les partisans de la violence et ceux qui espèrent encore une solution pacifique. C'est bien aujourd'hui le risque du chaos qui menace Haïti. Le devoir de la communauté internationale est d'assumer toute sa responsabilité pour préserver ce pays du désordre et de la violence.
Je me suis entretenu à plusieurs reprises, hier et aujourd'hui, avec Colin Powell, d'autres collègues étrangers et plusieurs responsables politiques haïtiens. J'aurai en principe vendredi des rencontres à Paris avec des représentants des deux parties. La voie est étroite car il nous faut à la fois prendre en compte le respect des principes démocratiques et constitutionnels, refusant que la force pure puisse avoir le dernier mot, et faire face à la réalité telle qu'elle est, un régime aujourd'hui dans l'impasse qui s'est déjà affranchi de la légalité constitutionnelle.
Dans ce contexte, quel doit être l'objectif de la communauté internationale ? Il s'agit de définir une solution politique qui rassemble toutes les forces du pays qui refusent le retour aux temps les plus sombres.
Pour y parvenir, la meilleure formule demeure la mise en place d'un gouvernement d'union nationale de transition présidé par un Premier ministre désigné, selon le plan d'action de la CARICOM. Mais pour sortir de l'impasse actuelle, il faut relancer le processus politique en accélérant le calendrier : c'est pourquoi, si ce gouvernement de transition, représentant d'une large majorité nationale, décidait de procéder avant l'été aux consultations électorales qui s'imposent, la France lui apporterait le soutien nécessaire.
La France est prête à prendre toute sa part dans l'effort de mobilisation internationale. Elle propose à ce titre une initiative qui prolonge le plan d'action de la CARICOM. Celle-ci s'articulerait autour des points suivants :
- mise en place immédiate d'une force civile de paix. Cette force internationale sera chargée d'assurer le retour à l'ordre public et d'accompagner l'action sur le terrain de la communauté internationale. Elle viendrait à l'appui d'un gouvernement d'union nationale.
- assistance internationale pour préparer l'élection présidentielle à travers la mise en place d'une commission électorale, l'établissement de listes électorales régulières, et l'organisation de missions d'observation internationales ;
- acheminement d'une aide humanitaire internationale ;
- envoi de missions d'observateurs des Droits de l'Homme ;
- engagement à long terme pour une aide internationale à la reconstruction économique et sociale du pays.
L'ensemble de ce dispositif devrait être légitimé et mis en uvre par la communauté internationale :
- nos propositions pourraient être soumises à l'OEA et la CARICOM et le plan ainsi renforcé serait alors transmis aux Nations unies pour être adopté par le Conseil de sécurité.
- Il appartiendra alors au Secrétaire général des Nations unies de nommer un représentant spécial. Il serait chargé de la mise en uvre sur le terrain et plus particulièrement de la coordination des différentes organisations qui seront amenées à intervenir (Croix-Rouge, Commission des Droits de l'Homme, ONG).
- Cette mobilisation internationale pourrait mettre en jeu à la fois les organisations régionales (OEA, CARICOM), les différents organes des Nations unies ou encore l'Union européenne.
Aujourd'hui à Haïti, la menace d'une aggravation de la violence est réelle. Il n'y a pas pour autant de fatalité. Alors que trop de sang a déjà coulé, nous devons interrompre cet engrenage.
C'est pourquoi la France appelle aujourd'hui chacun au sursaut :
- les églises ont un rôle important à jouer ; nous les invitons à renouveler leurs efforts ;
- l'opposition politique doit ouvrir une nouvelle phase de négociations.
- Quant au président Aristide, il porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Il lui appartient d'en tirer les conséquences dans le respect du droit. C'est sa décision, c'est sa responsabilité. Chacun voit bien qu'il s'agit d'ouvrir une nouvelle page dans l'histoire d'Haïti, et cela, dans la dignité et le respect de l'intégrité de tous les protagonistes.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 février 2004)
(Déclaration sur HaÏti à Tokyo le 29 février 2004) :
Le président Aristide est parti : en démissionnant, le président Aristide a tiré les conséquences de la situation. Après les épreuves tragiques subies par le peuple haïtien, la voie est ouverte à un retour à l'ordre constitutionnel et à la mise en place d'une union nationale. Il faut maintenant que les combats cessent.
La France appelle toutes les forces politiques de Haïti qui veulent le retour à la paix et qui refusent la violence à se rassembler et à participer à la réconciliation nationale. Seul aujourd'hui doit compter l'intérêt du peuple haïtien.
La France est prête à prendre toute sa part dans la mobilisation de la communauté régionale et internationale qui doit désormais soutenir Haïti. Il faut sans retard mettre en place l'aide d'urgence humanitaire pour venir en aide à la population haïtienne.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 mars 2004)
(Déclaration sur Haïti à Tokyo le 1er mars 2004) :
1 - La France a eu un seul objectif tout au long de cette crise : aider Haïti à retrouver le chemin de la démocratie et de la paix.
C'est pourquoi la France a, depuis l'origine de la crise, souligné la nécessité d'une action de la communauté internationale en ce sens. Elle a mené à cette fin une concertation étroite avec les Etats-Unis, ses partenaires de la région comme le Canada, le Brésil, le Mexique ainsi qu'avec le Secrétaire général des Nations unies.
C'est pourquoi nous avons appelé, dans le respect du droit, le président Aristide à tirer les conséquences de la situation de chaos qu'il avait lui-même créée et à assumer ses responsabilités. Il n'y avait plus de légalité constitutionnelle à Haïti ; il n'y avait plus que le désordre quotidien des bandes armées par le pouvoir qui pillaient, tuaient et semaient la terreur.
Il était de la responsabilité de la communauté internationale - et donc de la France - de dire haut et fort que le président Aristide ne pouvait pas continuer à diriger son pays en s'affranchissant de toute règle de droit. En lui demandant de tirer les conséquences de la situation de faillite dans laquelle il avait plongé Haïti, la France n'a pas ignoré le droit ; elle a voulu au contraire le restaurer et lui rendre toute sa vigueur.
2 - Les décisions prises depuis hier à Port au Prince comme à New York sont conformes à ce que souhaitait la France :
- A Haïti, les règles constitutionnelles s'appliquent à nouveau : un président par intérim a été investi, selon les dispositions mêmes de la constitution. Dans ce contexte, les propositions faites par le plan d'action de la CARICOM pour mettre en place un gouvernement d'union nationale sont en train d'être mises en uvre. La France souhaite que ce processus avance rapidement et rassemble toutes les forces politiques qui refusent la violence. Il faut créer une dynamique de réconciliation nationale pour établir les conditions d'un véritablement redressement de Haïti.
- A New York, le Conseil de sécurité a adopté à l'unanimité la résolution 1529 qui met en place une force multinationale intérimaire afin de rétablir le calme et la sécurité sur toute l'île. La France se réjouit de cette décision qui illustre la mobilisation de la communauté internationale et qui est le résultat d'une coopération exemplaire entre tous les membres du Conseil de sécurité et avec M. Kofi Annan. Elle apporte déjà une première contribution à cette force avec l'apport de près de 300 hommes. Elle entend également soutenir la future mission de stabilisation des Nations unies qui prendra la suite de l'actuelle force intérimaire. Rien de sérieux ne pourra se faire à Haïti sans le rétablissement préalable de la paix et de la sécurité.
3 - Au-delà de ces premières mesures, la France veut être aux côtés de Haïti pour aider ce pays à se reconstruire :
- de nouveaux moyens en matière d'aide humanitaire vont être envoyés dans les tous prochains jours pour répondre aux problèmes immédiats de santé publique : aide aux hôpitaux, médicaments, groupes électrogènes,
- à la suite de cette aide, nous allons apporter une assistance technique pour aider au développement économique et social de Haïti qui est l'un des pays les plus pauvres du monde. Il faudra intervenir dans tous les domaines : agriculture, santé, formation
- nous devrons enfin encourager les grands bailleurs de fonds internationaux (Banque mondiale, Union européenne) à reprendre le chemin de Haïti pour créer des bases solides et durables en faveur de l'économie et de la société haïtiennes.
J'entends moi-même me rendre prochainement à Haïti dès qu'un gouvernement d'union nationale sera mis en place et aura commencé à travailler.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 mars 2004)