Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec RFI, la BBC-World et l'AFP le 4 février 2006 à Entebbe, sur le drame des enfants-soldats dans les conflits africains, notamment en Ouganda, et sur les sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU contre des personnalités ivoiriennes.

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Circonstance : Voyage de Philippe Douste-Blazy en Ouganda le 4 février 2006

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Texte intégral

Un des grands sujets politiques, humanitaires et éthiques qui existent aujourd'hui dans certains pays d'Afrique, c'est le problème des enfants-soldats : 300.000 enfants-soldats et des chiffres effrayants, comme les deux millions d'enfants-soldats morts depuis dix ans et les six millions d'enfants-soldats mutilés.
C'est bien sûr un enjeu humanitaire, éthique, moral mais aussi politique parce que le développement économique de certains pays d'Afrique, lié à la non-résurgence des conflits, dépend en grande partie de l'éradication de ce drame que représentent les enfants-soldats.
Je suis venu le dire ici, en particulier dans le Nord de l'Ouganda, où des milices, des rebelles et un certain nombre de forces armées utilisent des enfants-soldats, filles ou garçons. Etre capable de kidnapper des enfants, de les enrôler de force comme de véritables combattants ou espions, voire des esclaves sexuels, c?est quelque chose d?effrayant ! Bref, c'est un drame, en particulier pour les filles ; je rappelle que 40 % de filles sont combattantes. On utilise ici le viol comme arme de guerre, avec toutes ses conséquences : des maladies comme le sida mais aussi, tout simplement, une grossesse. Et lorsque l'on sait ce que représente le fait d'être fille-mère en Afrique, ce sont des vies abîmées pour ne pas dire autre chose !

Q - Vous parlez d'enjeu politique, qu'entendez-vous par là ? Pourquoi est-ce un danger politique ?
R - Le problème des enfants-soldats est un danger politique parce qu'il ne faut pas croire que c'est une conséquence des nouveaux conflits africains. C'est l'une des caractéristiques des conflits africains et la France, l'Union européenne sont, au Conseil de sécurité, à la tête de propositions que nous ferons le 22 février à New York pour établir, encore mieux qu'aujourd'hui, des normes juridiques, afin que nous puissions surveiller, évaluer ce que font les différents Etats. Et en particulier celui-là, l'Ouganda, qui se trouve sur la liste noire des pays qui sont étiquetés par le Secrétaire général des Nations unies comme un pays où il y a beaucoup d'enfants-soldats.
Oui, c'est un problème politique car ces enfants-soldats deviennent de jeunes adultes qui n'ont pas eu le temps, pas eu la chance d'aller à l'école, ils ont même eu le pouvoir de décider de la vie ou de la mort d'autres personnes. Ils sont totalement perdus, déracinés, en dehors de la société civile.
Le travail que nous devons effectuer est un travail de réinsertion, car il faut démobiliser, désarmer ces enfants, c'est une chose, mais les réinsérer est capital. Or, la communauté internationale ne donne pas suffisamment d'argent pour la réinsertion de ces enfants. Nous devons être aux côtés de l'UNICEF, du HCR, du PAM, il faut être là, à la fois pour les problèmes humanitaires d'urgence évidemment, mais aussi pour la réinsertion.
Personne n'a le droit d'ignorer le drame des enfants-soldats. La communauté internationale, les pays riches en particuliers, n'ont pas le droit de ne pas dénoncer puis de ne pas signer la charte additionnelle aux droits de l'enfant de l'ONU. Nous n'avons pas le droit de ne pas donner davantage d'argent pour la réinsertion de ces enfants. Personne n'a le droit de laisser tomber les grandes institutions onusiennes comme l'UNICEF qui font un travail au quotidien, je suis venu dire cela aussi.

Q - Un petit mot sur la Côte d'Ivoire. On a déposé au Conseil de sécurité, trois noms, trois personnes qui seront sanctionnées, qui devraient l'être en tout cas. Quelle est votre réaction ?
R - Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire se trouve au coeur d'une situation particulièrement délicate puisqu'il s'agit de mettre en place tous les engagements concrets que les différentes parties ivoiriennes ont acceptés à Pretoria et à Marcoussis. Nous n'avons qu'une seule obsession, qu'un seul objectif, que les élections présidentielles se déroulent au moment où elles doivent se dérouler, au moment où l'ONU a décidé qu'elles se dérouleraient.
Nous devons conserver ce rythme avec trois temps. La tenue des élections, le désarmement des milices et la réinstallation des services administratifs, des services de l'Etat de droit partout où ils doivent être.
Le Conseil de sécurité des Nations unies a commencé de donner des sanctions, nous verrons quels sont les effets de ces sanctions. Il est évident que s'il ne devait pas y avoir d'effet, le Conseil de sécurité aura à se poser de nouvelles questions sur d'autres personnes.

Q - Est-ce un signe aux Ivoiriens, que le Conseil de sécurité s'apprête à prendre des sanctions ?
R - Il est normal que la communauté internationale et, par définition, les Nations unies et, dans les Nations unies, le Conseil de sécurité, puisse faire régner, grâce à l'autorité politique qui est la sienne, l'ordre dans différents pays, en particulier en Côte d'Ivoire.

Q - Il n'est pas très fréquent de voir un ministre des Affaires étrangères dans un pays qui a une situation aussi délicate que la nôtre, je parle bien sûr et notamment de l'Ouganda. Vous avez pourtant pris le risque de venir quand même ?
R - L'Afrique est un magnifique continent, la population africaine est, pour deux tiers, âgée de moins de vingt-cinq ans, le continent africain est un magnifique continent, sa jeunesse est exceptionnelle, sa croissance est là, deux tiers de la population africaine a moins de vingt-cinq ans, c'est vous dire l'importance que représente, pour nous, Européens, l'Afrique, que ce soit le Royaume-Uni, la Belgique, la France, l'Italie ou l'Espagne ou les autres.
Je ne m'étais pas rendu en Ouganda depuis que je suis ministre des Affaires étrangères, j'y viens pour un sujet majeur qui est un sujet à la fois humanitaire, éthique, mais aussi politique concernant le futur développement économique de l'Afrique ; c'est le problème des enfants-soldats et je suis content de pouvoir aller dans le Nord du pays pour rencontrer à la fois l'UNICEF mais aussi les grandes organisations onusiennes pour leur dire que nous allons les aider et, au-delà de la France, l'Union européenne.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 février 2006