Interview de M. Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS à l'Assemblée nationale, sur "LCI" le 17 janvier 2007, sur l'annonce faite sur internet concernant le paiement de l'ISF par Ségolène Royal et François Hollande, la polémique au sein du PS sur la politique fiscale à mener, ainsi que sur le rythme de la campagne électorale de la candidate socialiste.

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Média : La Chaîne Info

Texte intégral

Q- S. Royal et F. Hollande payent l'impôt Sur la Fortune, vous étiez au courant ?
R- Ecoutez, ils l'ont dit très clairement hier, et je pense que c'est bien, la transparence. Ce qui est moins bien, c'est la manière dont les amis de M. Sarkozy lancent des rumeurs, parce qu'ils ont voulu faire croire...
Q- C'est un coup politique, pour vous ?
R- ... qu'ils s'exonéraient de cet Impôt Sur la Fortune, qu'ils payent parce que la valeur de leur patrimoine immobilier a augmenté. Oui, je crois que c'est un coup tordu que je trouve très révélateur des méthodes de l'adversaire. Ces méthodes doivent être condamnées, mais surtout il ne faut pas les imiter parce que ça dégrade complètement la politique, alors que les Français ont besoin de confiance. Je trouve que c'est indigne la manière dont ils s'y prennent.
Q- Ne craignez vous pas, tout de même, que les électeurs de gauche soient un peu choqués d'apprendre que leur candidate est assujettie à l'ISF ? Cela fait un peu gauche caviar, non ?
R- Ecoutez, je pense que S. Royal l'a dit, d'ailleurs je l'entendais ce matin sur RTL, elle a un niveau de revenu, comme F. Hollande, qui est à peu près celui d'un cadre supérieur. Donc ils se sont constitué un patrimoine par l'emprunt et puis comme vous savez, l'immobilier a beaucoup augmenté en France et donc à partir du moment où on est un contribuable sincère, on respecte la loi et on déclare son patrimoine. Là, ils ont fait le calcul qui les conduit à payer un montant modeste d'ISF, mais c'est la loi et elle doit être la même pour tous. Et pour nous, c'est important que ceux qui exercent des responsabilités au plus haut niveau fassent preuve d'exemplarité. C'est son cas et je m'en félicite.
Q- Vous dénoncez le coup politique, elle dénonce, elle, des "méthodes de racailles", mais tout cela est sorti par Internet, c'est un peu l'air de la transparence obligée non ?
R- Internet c'est à la fois le pire et le meilleur. Mais, en même temps, comme ça va très vite sur Internet, l'information peut être démentie et je crois que c'est important parce que là, on voit bien que c'est un petit peu la méthode de la rumeur. Vous savez, la rumeur, c'est vraiment souvent la droite qui la lance. Elle lance des rumeurs sur des personnes, sur des groupes sociaux, sur les formations politiques et comme nous sommes en campagne, je trouve que ça commence quand même assez mal. Si vraiment les amis de M. Sarkozy comptent là-dessus pour gagner, c'est que vraiment ils n'ont pas tellement confiance en eux.
Q- Demandez-vous aujourd'hui à N. Sarkozy de rendre public lui aussi son patrimoine ?
R- Les candidats à la présidence de la République ont l'obligation de déclarer leur patrimoine au Conseil constitutionnel. Mais à partir du moment où certains journaux ont demandé à S. Royal de le rendre public, je pense qu'il serait logique qu'ils le demandent à tous les candidats, pas plus Sarkozy d'ailleurs que les autres. Je crois qu'ils sont tous concernés.
Q- Cela tombe en pleine polémique fiscale. F. Hollande dit qu'il n'aime pas les riches et il paye l'ISF, est-ce que ça ne crée pas un peu de confusion ?
R- Il n'a pas dit ça, il a dit que dans notre pays, il y a trop d'injustice fiscale, et c'est ce que disent tous les socialistes, tous les gens qui aujourd'hui sont épris de progrès, parce que là vraiment ça va trop loin. Quand vous pensez que depuis près de cinq ans, les baisses d'impôt qui sont intervenues ne concernent qu'une petite minorité de Français - peut-être 2% des Français - et ont été payées par l'emprunt, parce que la dette a augmenté. Qui paye ? C'est l'ensemble des autres Français et même les générations futures. Donc, que l'on pose cette question, évidemment d'une fiscalité plus juste qui doit d'abord favoriser le travail plutôt que la rente - c'est-à-dire plutôt que contribuer à des patrimoines énormes - ou le capital, et puis qui favorise les classes moyennes et les classes modestes, je pense que c'est une orientation qu'il faut dire avant les élections. Alors que quand on écoute M. Sarkozy, lors de son barnum du week-end dernier, lui c'est très clair, il veut favoriser les riches, il l'a dit clairement.
Q- Le bouclier fiscal à 50 %, c'est-à-dire près de la moitié des revenus ?
R- Cela concernerait la louche - parce qu'évidemment, il faut rentrer dans les détails, mais là on n'a pas le temps ce matin - cela concernerait peut-être 2% des Français. Est-ce que c'est normal que 2% des Français bénéficient du financement de tous les autres ? Parce que tous les autres, ce ne sont pas seulement ceux qui payent l'impôt, c'est aussi la TVA qui est un impôt élevé et M. Sarkozy, non seulement veut baisser l'impôt sur le revenu des classes les plus élevées, socialement, mais il veut aussi supprimer les droits de succession. Donc qui en profitera ? Ceux qui ont déjà un patrimoine important, c'est la rente. Et puis, il veut également augmenter la TVA. La TVA qui aura d'ailleurs peut-être en plus de l'injustice un effet contre économique, contre la croissance.
Q- La campagne de S. Royal traverse-t-elle un trou d'air, comme le regrette V. Peillon ?
R- Je ne crois pas. Je pense qu'il y a un trou d'air, j'allais dire politicomédiatique parisien, parce que la semaine dernière, si je lis les journaux, comme tout le monde, que vois-je ? Je vois que Sarkozy est dans une mauvaise passe. Et puis voilà qu'il réussit son barnum à 4 millions d'euros, bien mis en scène dimanche dernier et voilà que tout d'un coup, tout va bien. Et puis c'est le tour de S. Royal. Donc, moi je vais vous dire : je préfère parler d'un trou d'air dans la manière dont la France est gouvernée depuis cinq ans, parce que c'est ça qu'il faut évoquer, c'est aussi le bilan, ce n'est pas seulement, comme ça, faire... Parce que N. Sarkozy, en ce qui le concerne, il a quand même un trou de mémoire : il parle pendant 1h30 et il oublie qu'il est numéro 2 du Gouvernement, qu'il est depuis près de cinq ans le ministre de J. Chirac et qu'il a quand même un bilan. Ce bilan n'est pas vraiment apprécié des Français.
Q- Justement D. Vaillant dit : "Il faut être bilan contre bilan, projet contre projet ; cristallisons le débat ; arrêtons un peu avec les forums participatifs, le temps du forum est terminé. N'attendons pas le 11 février pour proposer".
R- S. Royal a son rythme et sa méthode et je crois qu'il faut qu'elle s'y tienne, d'ailleurs.
Q- Vous l'avez vue hier, elle est venue devant les députés, dans quel état d'esprit ?
R- Elle a très bien expliqué sa méthode, elle l'a fait avec, ça vous rappellera quelqu'un, une vraie force tranquille. Il y a beaucoup de sérénité chez elle, on sent qu'il y a une force et ça c'est important pour les Français, qu'ils puissent avoir confiance. Que dit-elle ? Elle dit qu'elle n'a pas envie d'imiter les vieilles méthodes de la droite et notamment des chiraquiens dont M. Sarkozy est vraiment l'héritier - là il n'y a plus de rupture - qui consistent à dire : "Voilà la vérité que vous devez penser" ! Elle a ses orientations principales et elle s'est exprimée souvent y compris sur l'emploi, il y a quelques semaines avant Noël, elle va continuer encore ce soir et les prochains jours. Et en même temps, elle veut écouter les Français, ce sont ces fameux forums participatifs, il y en a plus de 2.000 d'organisés.
Q- N'est-elle pas un peu solitaire dans ses fonctionnements ?
R- Moi je participe à la direction de campagne et j'y étais encore hier matin. C'est un vrai travail collectif mais c'est elle qui arbitre, c'est normal, comme elle le fera si elle est élue présidente de la République. Ce qu'elle fait aujourd'hui, faire participer les Français pour agir juste demain, c'est aussi une manière de montrer que la politique ne se fera pas sans les Français et ça ne commence pas seulement le lendemain de l'élection, ça commence maintenant. Donc elle continue ses 2.000 à 3.000 réunions - elle participe à certaines - et le 11 février, on fera la synthèse de tout ce qui a été exprimé à l'occasion de ces forums participatifs. Et puis, on confrontera ça avec les orientations qu'elle avait présentées. Ensuite, elle présentera sa plate-forme présidentielle et chaque Français pourra se sentir plus concerné encore, pour que la politique ça marche demain. C'est ça qu'on veut, c'est qu'on ne soit pas encore dans la déclamation des grands principes, des grandes promesses mais que demain les Français puissent se dire qu'enfin les choses bougent dans notre pays.
Q- Du concret : le droit au logement opposable passe en Conseil des
ministres aujourd'hui. Voterez-vous la loi qui sera présentée ?
R- Pour ça, nous réservons notre décision. Parce que franchement, un Gouvernement qui à trois mois de l'élection présidentielle, tout d'un coup se rend compte qu'il y a un problème grave de logement en France, c'est vraiment indécent.
Q- Vous préférez les réquisitions ? Si elle est élue, elle devra réquisitionner ?
R- Mais il faut tout un arsenal de mesures, il ne s'agit pas tout de suite de proclamer "Réquisitions, réquisitions !!". De toute façon - je suis maire de Nantes et donc je sais ce qu'est la question du logement - il faut un programme massif de construction de logements sociaux et de logements abordables, notamment pour ceux qui veulent accéder à la propriété. C'est un effort de dix ans, nous nous y engageons, c'est dans nos propositions, là on l'affirme ! Après, quand on va dans des forums participatifs, on ne demande pas aux gens s'il faut une priorité pour le logement, on le sait qu'ils vont nous le dire. Mais après avec eux, on va voir comment on va s'y prendre pour que ça marche, pour que ceux qui sont à la rue puissent être logés, mais aussi pour que ceux qui veulent un appartement ou une maison avec un loyer abordable, un logement social disent ce qu'ils attendent, et puis ceux qui veulent accéder à la propriété ce qu'ils attendent, et nous calerons notre politique sur ces priorités. Mais ça c'est aussi une priorité budgétaire. Vous m'avez parlé de fiscalité tout à l'heure ; la fiscalité au service d'une politique, voilà une des priorités !
Source:premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 17 janvier 2007