Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec le quotidien allemand "Handelsblatt" le 13 mars 2001, sur la politique étrangère de l'Allemagne, les relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis et celles de la France avec les Etats-Unis,.

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Le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, s'est prononcé en faveur d'une réforme fondamentale des relations internationales. L'Occident devrait résister à la tentation de partir en croisade en faveur de la démocratie et des Droits de l'Homme, a déclaré M. Védrine dans un entretien accordé à Paris au Handelsblatt. Selon lui, l'Europe devrait s'affranchir de l'hyperpuissance américaine et construire avec les Etats-Unis un "monde multipolaire". L'Allemagne devrait s'engager avec plus de force et d'assurance en politique internationale, explique le plus ancien des responsables de la diplomatie européenne en poste.
"M. Schröder veut à nouveau doter l'Allemagne d'une grande politique étrangère", affirme M. Védrine. "C'est une bonne chose. En effet, il est impossible de concevoir une grande politique étrangère en Europe sans une forte participation de l'Allemagne". Selon le chef de la diplomatie parisienne qui passe en revue depuis le mois de février avec son homologue allemand, Joschka Fischer, tous les problèmes en suspens, l'Allemagne et la France mèneraient actuellement un "dialogue sans complexes". Ce dialogue ne serait certes pas dépourvu de divergences, mais aucune querelle nouvelle, comme ce fut le cas lors du sommet de Nice, ne serait à craindre.
L'Europe devrait résister à la tentation de s'adapter et de devenir "banale", selon M. Védrine. "Je suis contre la banalisation de la France, de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne", souligne le ministre. Chaque pays devrait préserver sa spécificité sociale et culturelle, même au sein d'un marché unique. La France n'aspirerait plus à une "exception culturelle", mais à une "politique active de la diversité culturelle", selon M. Védrine. Il serait certes regrettable, "mais pas dramatique", si les autres pays membres de l'UE ne suivaient pas la France dans ce domaine. Les partenaires (de la France) devraient cependant comprendre qu'une politique culturelle active fait partie intégrante de l'identité française.
A long terme, l'Europe doit s'émanciper un peu plus des Etats-Unis et mettre en place un "monde multipolaire", explique M. Védrine. Après la disparition de l'Union soviétique en 1991, les Etats-Unis seraient la seule "hyperpuissance" qui soit restée en place. Elle disposerait dans tous les domaines - politique, économique, culture et technologie - d'une avancée considérable et serait pour cette raison plus qu'une simple "superpuissance". Selon M. Védrine, cette avancée comporterait toutefois le risque de l'exubérance. Certains experts américains en stratégie mettraient de plus en plus en garde contre les risques qu'impliquent la position de cavalier seul des Etats-Unis.
M. Védrine souligne que l'appel de la France en faveur d'un monde multipolaire n'a rien à voir avec un anti-américanisme quelconque. "Notre collaboration avec les Etats-Unis n'a jamais été aussi forte". La France et l'Amérique coopéreraient notamment en Bosnie, au Kosovo, au Proche-Orient et, depuis peu, en Afrique. Au sein même de l'OTAN, la collaboration n'aurait jamais été aussi bonne que depuis que le président de la République, M. Chirac, a décidé un rapprochement avec l'Alliance en 1996. Le ministre résume avec cette phrase les rapports complexes que la France entretient avec les Etats-Unis : "Nous sommes amis et alliés, mais pas alignés".
M. Védrine a cité pour exemple des divergences de vues entre la France et les Etats-Unis l'engagement en faveur de la démocratie et des Droits de l'Homme. Le ministre s'était prononcé contre l'initiative américaine en faveur de la démocratie en Pologne. Il aurait voulu ainsi montrer que la démocratie était un processus qui avait besoin de temps. La méthode américaine n'aurait pas été, selon lui, appropriée. "La démocratie n'est pas un produit instantané, on ne peut pas la réaliser aussi vite que du café soluble", explique M. Védrine.
Le ministre français minimise en revanche les divergences avec le nouveau gouvernement américain sur sa politique à l'égard de l'Iraq et son projet de bouclier antimissile. La France avait condamné les récents bombardements américano-britanniques en Iraq et demandé la levée immédiate des sanctions de l'ONU. "De nombreux pays nous ont fait part de leurs préoccupations à propos de la politique actuelle menée à l'encontre de l'Iraq, mais ils n'osent pas en parler ouvertement", affirme M. Védrine. Toutefois, depuis que Colin Powell, le nouveau secrétaire d'Etat américain, a affirmé vouloir trouver des sanctions "intelligentes" contre Bagdad, les choses auraient commencé à "bouger un peu".
Pour ce qui concerne le NMD, le ministre français ne croit pas qu'il soit nécessaire d'agir pour l'instant. "Personne ne sait si le bouclier antimissile verra le jour, ni sous quelle forme". Le fait que l'industrie allemande fasse part de son intérêt et que donc Berlin se montre positif envers le bouclier antimissile n'irrite pas M. Védrine. "C'était pareil pendant la guerre des étoiles de M. Reagan, et cela ne s'est pas concrétisé." Le véritable problème ne serait pas de nature technique mais plutôt stratégique. Les Etats-Unis seraient à la recherche d'une "nouvelle combinaison" entre armes offensives, défensives et dissuasives. "Nous ignorons à quoi ressemblera cette nouvelle combinaison", a affirmé M. Védrine. On ne pourrait toutefois pas parler de divergences profondes en Europe face aux plans américains, Paris aurait plutôt une autre "sensibilité".
Dans l'ensemble, selon M. Védrine, la diplomatie à l'issue de la guerre froide ne serait pas devenue plus simple. "Il est de plus en plus difficile de régler seul un certain nombre de problèmes nationaux, la diplomatie aujourd'hui, c'est négocier 24h sur 24". La France aurait "très vite" compris cela dès l'effondrement de l'URSS et adapté sa politique étrangère. Le ministre français affirme essayer de "proposer un autre ton, plus ouvert". Mais cela ne signifierait pas qu'il soit constamment à la recherche du consensus. "La France a conservé son pouvoir de choisir des positions de politique étrangère fortes, sans être pour autant isolée."
Selon le Quai d'Orsay, les Etats-Unis auraient compris depuis longtemps la nouvelle politique étrangère de la France. Pour sa part, l'opinion publique allemande aurait encore des difficultés. Depuis le sommet de Nice, des "stéréotypes" oubliés depuis longtemps, tels que celui de la "Grande Nation" et son "arrogance", referaient leur apparition. "Il s'agit d'un phénomène purement allemand", regrette M. Védrine. "Les Français ne savent pas eux-mêmes ce que l'idée de "Grande Nation" recouvre. Cela fait des années que nous n'employons plus ces termes"./.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 mars 2001)