Interview de Mme Fadela Amara, secrétaire d'Etat à la politique de la ville, à Europe 1 le 1er décembre 2009, sur le vote des Suisses contre la construction de minarets et le bilan 2009 de l'Observatoire national des zones sensibles (ONZUS) de la politique de la ville.

Texte intégral

J.-P. Elkabbach.- F. Amara, bonjour, merci d'être là.
 
Bonjour.
 
Dans toute l'Europe, la réprobation est unanime après le vote libre mais inquiétant des Suisses. Est-ce que pour vous c'est un vote raciste, xénophobe, islamophobe ?
 
Ca y ressemble étrangement en tout cas du fait tout simplement de la source même du parti politique d'où part la question qui a fait l'objet de ce référendum. Donc, moi, je pense que c'est une situation qui est très très difficile, et j'ai été scandalisée des propos d'ailleurs qui ont été tenus par le responsable de ce parti-là. J'ai le sentiment qu'on se trompe de débat. Un minaret ça n'a jamais été un projet politique, et du coup quand on parle du minaret, on parle plutôt de la présence de l'Islam en Suisse. Et puis la question, les dérapages...
 
... mais ça c'est la Suisse, la Suisse n'est pas la France. Est-ce que vous êtes favorable en France à une pétition et à un vote citoyen, pour ou contre les minarets ?
 
Jamais ! Jamais, jamais, jamais. J'espère que dans mon pays on n'aura jamais ce type de question. On a une chance extraordinaire, c'est que nous sommes un pays laïc et que nous avons une valeur fondatrice qui est l'égalité entre les hommes et les femmes, ça nous protège de toute forme de dérapage. J'espère qu'aucun parti politique de mon pays n'osera poser cette question qui est une question qui en définitive exclura et stigmatisera des catégories de population.
 
Parce que vous pensez qu'un parti, la droite en particulier, peut avoir la tentation de s'en servir contre le Front national aujourd'hui ?
 
La droite comme la gauche, peu importe, nous sommes dans une période électorale et effectivement certains peuvent avoir ce type de tentation. J'espère qu'on se gardera de ce type de dérapage.
 
Est-ce que ça veut dire, F. Amara, qu'il faut refuser que les droits fondamentaux, essentiels, soient l'objet de référendums populaires quand on voit le résultat quelques fois de la volonté populaire ?
 
Ecoutez, moi ce que je pense, c'est qu'il ne faut pas toucher à des choses qui sont, excusez-moi l'expression, sacrées. Je crois que pour le coup, là, quand on parle de ce référendum-là, on est dans autre chose, on est vraiment dans l'instrumentalisation politique pour éradiquer une certaine vision, une certaine idée de catégories de population qui sont de confession musulmane. Je crois qu'il faut éviter de tomber dans ce type de polémique, éviter tout simplement... plutôt se prémunir de ce type de dérapage.
 
Mais accepter le débat. La France est un pays laïc, il s'agit de mieux respecter les cultes, l'islam, les musulmans modérés, dans la société. Est-ce que ce n'est pas l'occasion de répéter que l'islam fait partie de la République et de l'identité nationale française ?
 
Mais je crois que dans l'opinion publique, dans notre pays, c'est acté depuis longtemps. En 2004, nous avons eu des débats très importants, très houleux. La chance que nous avons c'est que nous sommes justement un pays laïc, nous pouvons nous permettre de nous engueuler les uns avec les autres, mais une fois que la situation est tranchée, elle est tranchée. Il y a un respect total des libertés de conscience, mais des libertés de conscience qui en réalité s'appliquent dans le domaine privé.
 
F. Amara, les Suisses redoutent aujourd'hui de la part des Etats pétroliers arabes un chantage au boycott du pays, de son commerce, de ses banques. Est-ce que vous avez peur de représailles semblables ?
 
Pour la Suisse ?
 
Pour la Suisse et pour d'autres pays, si jamais le débat continuait de s'enflammer ?
 
Je ne pense pas que dans les pays du Moyen Orient, en réalité, qu'ils ont peur qu'on parle de l'islam, qu'on parle de cette religion. Ce qu'il y a surtout c'est que la manière dont ça été traité en Suisse est une manière particulière. C'est quand même porté par l'extrême droite. Donc, on est dans une situation où c'est vraiment la stigmatisation et le rejet de cette religion.
 
Est-ce qu'on peut demander aujourd'hui qu'en Arabie Saoudite et dans la plupart des Etats islamistes, les églises soient visibles et librement fréquentées, que la tolérance soit réciproque et partagée ?
 
Ben, moi, de toute façon, je suis profondément laïque et je suis profondément attachée aux libertés individuelles. Donc que ce soit chez moi ou que ce soit dans les autres pays, notamment musulmans, je suis pour que toutes celles et ceux qui ont une autre religion puissent la pratiquer tranquillement et sereinement et dans le respect et sans aucune crainte.
 
Les banlieues. Vous dites souvent, F. Amara : « je ne peux pas me permettre de ne pas avoir de résultat ». Est-ce que vous croyez que vous réussissez, vraiment ?
 
Alors, nous venons de faire la conférence... le rapport de l'ONZUS, l'Observatoire national des zones urbaines sensibles...
 
... c'est-à-dire 751 quartiers, 4,5 millions personnes concernées, et ce rapport est sévère...
 
... il n'est pas si sévère.
 
...et il indique bien que la pauvreté et le chômage augmentent. Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi ?
 
Alors, attendez ! D'abord, on a l'habitude dans notre pays, à chaque fois quand on parle de la politique de la Ville toujours d'annoncer des catastrophes, voilà. Je voudrais quand même qu'on entende un peu de temps en temps que même si ce n'est pas éclatant comme résultats, ce sont quand même des résultats qui sont encourageants, que ça soit en terme de réussite...
 
... Ben, c'est-à-dire qu'on se contente de peu.
 
Non, non, non.
 
Regardez, le maire C. Dilain, du Parti socialiste, de Clichy-sous- Bois, il trouve que vous faites ce que vous pouvez mais qu'il n'y a pas de progrès sur les logements, les transports, l'emploi, et dans Le Monde il alerte, il dit « attention, dans ces quartiers, des véritables bombes à retardement existent ». Est-ce qu'il a tort ?
 
Mais c'est son boulot !
 
Et elles peuvent exploser.
 
Ecoutez, moi, j'ai beaucoup de respect pour C. Dilain...
 
... à chacun son boulot ! Vous aussi !
 
Non, j'ai beaucoup de respect pour C. Dilain, mais c'est son boulot. Il est dans une posture aussi. Ce que je veux dire c'est que C. Dilain soulève un problème de fond, et là, pour le coup, nous sommes dans une situation où sa ville, par exemple, a un budget dès le départ de l'année moins important que les autres qui ont le même type de populations. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire que sa ville est une ville pauvre et qu'en plus d'être pauvre, elle a des charges beaucoup plus importantes que les autres villes.
 
Vous ne m'avez pas dit, est-ce que vous croyez réussir ?
 
J'en suis persuadée. En tout cas, moi, je suis déterminée, mais je voudrais quand même qu'on dise...
 
... non, non, mais ça vous le dites depuis longtemps !
 
Non, non, mais attendez, attendez, je voudrais qu'on dise quand même que l'argent qui est investi dans nos quartiers permet d'obtenir des résultats qui sont encourageants même si - et vous le savez que je suis aussi exigeante que tout le monde - même si je pense qu'il faut aller encore plus loin. Ce que je veux dire c'est que les résultats sont là. Ça nous dit quoi ? Ca nous dit que nous sommes dans la bonne direction, mais ça nous dit qu'on a besoin d'encore beaucoup plus de moyens et...
 
... mais c'est ce que vous demandez tout le temps...
 
...attendez, attendez, attendez...
 
...et on dit qu'on vous en donne, on vous dit qu'on vous en donne.
 
Non, non, beaucoup plus de moyens mais aussi surtout une concentration sur les territoires. L'ONZUS nous dit- ce rapport-là nous dit - une chose qui est importante parce que ça fait l'objet d'un débat actuellement, il nous dit qu'il faut concentrer les moyens sur les territoires en très grandes difficultés, c'est ce que je dis depuis le départ.
 
F. Amara...
 
... vous avez rappelé : 751 zones urbaines sensibles, il faut réduire.
 
F. Amara, avec le grand emprunt, est-ce qu'on vous a fait des promesses ?
 
On ne me fait aucune promesse. Moi, j'ai été à l'arrache comme tout le temps, moi je cours, je vais chercher de l'argent là où il y en a.
 
Combien on vous a donné ou on vous promet du grand emprunt ?
 
Je suis attachée, moi, aux internats d'excellence pour créer les conditions de réussite de nos gamins des quartiers populaires. Donc, j'ai été voir la commission, j'ai défendu des projets.
 
Et alors ?
 
On m'a promis, enfin on ne m'a pas promis, ils ont retenu dans le grand emprunt 250 millions d'euros qui vont être...
 
... sur 35 milliards ! Ouh la, la !
 
Sur 35 milliards, mais il y a quand même 250 millions d'euros pour les internats d'excellence et il y aussi 4,5 milliards pour la ville durable.
 
Est-ce qu'il faut supprimer les zones urbaines sensibles ?
 
Certainement pas ! C'est ce que nous dit le rapport de l'ONZUS. Si vous voulez plus d'efficacité, nous sommes en pleine révision de la géographie prioritaire, il faut réduire les ZUS et concentrer sur les ZUS qui sont en très très grande difficulté. Les autres feront l'objet d'un contrat avec l'Etat pour un accompagnement vers la sortie.
 
F. Amara, on entend pourtant souvent : « La pauvre Fadela, elle est seule ». Est-ce que vous avez l'impression d'être seule et victime ? Vous vous plaignez souvent de l'absence de coopération des ministres, est-ce que c'est vrai ?
 
La réussite de la dynamique Espoirs Banlieues elle repose sur la mobilisation du droit commun.
 
D'accord, c'est du baratin ça.
 
Non, ce n'est pas du baratin !
 
Sur le fond.
 
Non, mais, écoutez bien ce que je vous dis, moi je vais être très claire : il y a des ministres qui se sont mobilisés très vite : l'Education, l'Emploi...
 
D'autres non.
 
D'autres, non. Exemple : la Santé. Nous sommes en retard sur la santé. Je compte donc sur R. Bachelot pour que la dynamique Espoir Banlieues, donc ce fameux programme triennal, je rappelle que c'est un programme sur trois ans voulu par le Président de la République...
 
... donc, il y a des ministres qui ne jouent pas le jeu.
 
... se traduit rapidement.
 
Une dernière question : dans votre ministère, les portes claquent, on vous dit colérique. En deux ans - est-ce que c'est vrai ? - vous avez battu un record, au moins cinquante départs du cabinet. Comment ça se fait ?
 
Non, ils ont compté des gens qui étaient en mission...
 
Comment ça se fait ?
 
C'est très simple, moi je vais vous le dire, je fais partie des gens justement, comme vous l'avez dit, qui veulent des résultats. Moi quand j'envoie mes conseillers en R.I.M - ce qu'on appelle les réunions interministérielles - où il doivent obtenir des résultats...
 
... donc, cinquante dehors !
 
... s'il y en a un qui crie plus fort que l'autre et il se couche, ça me sert à rien d'avoir des conseillers qui se couchent. J'ai besoin d'avoir des gens qui se battent pour les quartiers, pour les gens des quartiers. Il faut bien comprendre qu'il y a dans notre pays des gens qui pensent que ça ne sert à rien d'investir dans les quartiers populaires et pour les gens des quartiers populaires, et il y a des gens comme moi qui pensent qu'il faut au contraire continuer à investir parce que c'est l'avenir aussi de notre pays, elle se joue-là.
 
Vous ne vous sentez pas menacée ?
 
Moi, non, pourquoi ?
 
M.-O. Fogiel : Merci beaucoup F. Amara. Merci Jean-Pierre. Merci.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 1er décembre 2009