Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'écologie, de l'énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, à RTL le 21 octobre 2010, sur l'acheminement du carburant à partir des dépôts en grève vers les stations-service et le débat sur les retraites.

Texte intégral

J.-M. Aphatie.- Vous exercez depuis le ministre de l'Ecologie, la tutelle des transports en France. On ne vous a pas entendu depuis le week-end dernier, début de la crise de l'essence. Où étiez-vous ?
 
La nuit, et surtout tous les matins à 7h30, à la cellule de crise qui est mise en place depuis quatorze jours.
 
Mais il faut expliquer, parler quand on fait de la politique, parler au public !
 
Mais vous avez raison. L'ensemble de nos capacités de raffinerie sont en berne.
 
Aujourd'hui, ce matin ?
 
Non, non, depuis longtemps. La grosse question, c'est comment on approvisionne le pays ? Quand vous avez les raffineries qui sont à l'arrêt et que vous avez besoin d'essence et de gasoil, il faut mettre en place des dispositifs d'approvisionnement. C'est pour ça qu'on a une cellule de crise, 24 heures sur 24, pour approvisionner, indépendamment de la cellule de crise qui est au ministère de l'Intérieur, sur la coordination des dépôts, des blocages, déblocages, etc. Et c'est un enjeu majeur. Nous n'avons pas, aujourd'hui, de grosses difficultés économiques et stratégiques pour l'essence et le pétrole. Ce qui, pourtant, s'est produit il y a quelques années en France. D'où il faut qu'on approvisionne. Aujourd'hui, on a quelques semaines de sécurité.
 
Combien de stations-service n'ont pas d'essence ?
 
Attendez ! Et il y a un deuxième sujet ensuite, c'est l'approvisionnement des 13.000, un peu plus de 13.000 de stations-service. C'est un deuxième sujet. Vous savez que depuis quelques années, on a libéralisé le système des distributions. Ce n'est pas le pétrolier ou les pétroliers qui ont leurs stations-service, c'est très faible par rapport... C'est la grande distribution, ce sont des réseaux indépendants qui sont plus ou moins regroupés. Et donc, c'est le problème logistique de l'acheminement à partir des dépôts vers les stations-service et donc le blocage ou le déblocage des dépôts. Le Président a demandé à ce qu'ils soient débloqués. Sur les 92 ou 93 très importants, il n'y en a plus que quatorze qui sont bloqués, dont douze dans les raffineries...
 
Quatorze dépôts bloqués ?
 
Oui, dont douze dans les raffineries, c'est-à-dire qu'il y en a plus que deux ou trois hors raffinerie.
 
Pour aller au plus court, dans combien de jours il n'y aura plus de problèmes d'essence en France dans les stations-service ?
 
Je ne peux pas vous le dire précisément. Et celui, d'ailleurs qui vous le dirait, monsieur Aphatie, je pense qu'il serait bien imprudent. Ce qu'on peut dire...
 
Et est-ce que je peux vous faire remarquer quelque chose J.-L. Borloo ?
 
Je voudrais répondre à votre question...
 
Est-ce que je peux vous faire remarquer quelque chose ?
 
Oui, allez-y !
 
Le Premier ministre, F. Fillon, a dit mardi, "dans quatre, cinq jours, c'est fini".
 
Oui c'est l'ordre de grandeur qui me paraît raisonnable.
 
Mais il a été un peu imprudent ?
 
Non, non. Si vous me demandiez à cette heure-ci, très précisément, vous avez vu la situation évoluer.
 
Donc on ne peut pas le dire donc on va souffrir encore quelques jours !
 
Non, je vais essayer de donner à vos auditeurs ce que je sais de la situation ce matin à 6 heures, précisément. Donc, un, sept dépôts ont été débloqués depuis 48 heures à la demande du président de la République. On assiste à une relative amélioration dans le Grand Ouest, qui était une région extrêmement impactée. On avait deux majeurs très impactées : Ile-de-France et Grand Ouest, il y avait des difficultés partout. Sur la façade maritime Sud-Ouest, la détente est absolument réelle. Nous avons des difficultés importantes en Ile-de-France, notamment dans le Val-de-Marne. On peut considérer aujourd'hui... J'avais donné les chiffres, hier, à 15 heures à l'Assemblée nationale, on avait à l'époque 3.180 stations qui étaient à sec, complètement à sec. Et qu'entre 1.500 et 1.700 qui avaient un problème sur tel ou tel produit.
 
Où il manquait soit de l'essence, soit du gasoil...
 
Absolument. Ou qui prévenaient à l'avance qu'ils allaient avoir...
 
On est toujours dans cet ordre de grandeur, aujourd'hui ?
 
Non, on est dans une réelle lente amélioration. Alors celui qui cherche de l'essence et qui est en en colère ce matin, à titre personnel, il ne va pas trouver...
 
Il va se dire : "J.-L. Borloo, il est bien optimiste !"
 
Non, je ne suis pas optimiste. Je vous dis objectivement la situation. Alors ça peut se dégrader à tout moment. Il faut bien comprendre qu'on est dans un système en flux tendu, monsieur Aphatie, c'est-à-dire que le système de distribution des stations-service, il est incapable, il ne peut pas gérer des surchauffes extrêmement importantes. Je vous donne un chiffre. En temps normal, monsieur Aphatie, nous utilisons en France, nous livrons 130.000 mètres cubes aux stations-service par jour. Avant-hier, on en a mis à disposition : 200.000, et pourtant, toutes les stations n'étaient pas approvisionnées. Donc on a un phénomène de surchauffe très important...
 
Donc vous surveillez ça. On donnera des nouvelles régulièrement aux auditeurs.
 
De très près.
 
Tous ces événements, évidemment, sont liés à la réforme des retraites que mène le Gouvernement. Etes-vous préoccupé par l'état d'esprit de l'opinion publique, tel que le restituait Al. Duhamel à l'instant ?
 
Evidemment que je suis préoccupé. Qui ne serait pas préoccupé ? Bon, c'est une réforme lourde, difficile. Ça se résume quand même à il faut travailler deux ans de plus. Et quelle que soit votre situation, vous ne considèrerez jamais que c'est forcément la meilleure des nouvelles.
 
Il y a un échec de la pédagogie de la part du Gouvernement ?
 
C'est toujours très difficile à expliquer. Vous savez, vous expliquez, et puis il y a des contre explications. Tout ça est bien difficile.
 
C'est un aveu d'échec ce matin ?
 
Pourquoi un aveu d'échec ? Ce n'est pas parce qu'on dit qu'on est préoccupés du climat général... On sent bien, vous croyez que ça ne me préoccupe pas de voir un certain nombre de violences dans le centre-ville de Lyon, ou comme il y en a eu à Nanterre avant-hier ? Il n'y a pas un démocrate, il n'y a pas quelqu'un d'à peu près normal qui n'est pas sensible à ça. Donc c'est inquiétant, c'est préoccupant. Mais pour autant, il faut bien que cette réforme avance...
 
Il faut renégocier, comme le demande la majorité de Français ?
 
Il y a des débats qui ont lieu au sénat. J'observe qu'une des grandes demandes, une des grandes questions qui était réfléchir à une retraite par points - alors, ça a un nom barbare "la réforme systémique" ; ça veut dire, au fond, réfléchir au changement de système - a été voté au Sénat.
 
... A été voté au Sénat. On verra en 2013. Mais cette réforme, il faut renégocier ?
 
Mais ne parlez pas avec désinvolture de 2013 !
 
Ce matin, nous sommes en octobre 2010 ! Donc 2013, on se reverra avec plaisir, J.-L. Borloo, mais...
 
Oui, absolument. Il faut faire le point parce qu'on peut, j'espère moi, que l'évolution économique et sociale de ce pays ... Vous savez, je suis convaincu que le consensus social est un facteur de croissance. Et ce n'est pas d'une conséquence de la croissance. Donc il faut dans tous les cas de figure, discuter avec les partenaires sociaux. On a des sujets de qualification, on a des sujets de formation, on a des sujets de logement. Tout ça, il va bien falloir qu'on en parle parce que ce sont des acteurs majeurs, y compris de l'économie du pays.
 
Vous avez enjambé, J.-L. Borloo, avec talent ma première question. Vous n'y avez pas répondu ; mais on va peut-être y revenir. N. Sarkozy vous a-t-il proposé l'Hôtel Matignon, J.-L. Borloo ?
 
Mais bien sûr que non !
 
Il ne vous l'a pas proposé ? Pourquoi tout le monde en parle ? Pourquoi C. Guéant en parle dans Valeurs Actuelles, ce matin ?
 
Mais enfin, monsieur... Ça fait...
 
Vous savez ça ? Le secrétaire général de l'Élysée. Il dit que vous êtes un homme formidable !
 
Écoutez, il aurait dit le contraire, c'est ma maman qui n'aurait pas été contente. Bon.
 
Vous n'avez pas parlé de l'Hôtel Matignon avec N. Sarkozy ?
 
Mais bien sûr que non ! Mais pas une fois, monsieur Aphatie. Jamais, Jamais.
 
Ça peut arriver en politique qu'on nie la réalité parce qu'on est obligé de le faire ?
 
Ah ! C'est probable que ça puisse arriver ; mais là, en l'occurrence ce n'est pas le cas.
 
C'est ce qui se passe ce matin ?
 
Non, monsieur Aphatie. Regardez-moi bien !
 
Je vous regarde.
 
Je n'ai jamais eu la moindre conversation avec le président de la République, directement ou indirectement, de manière détournée ou pas détournée. Voilà. Jamais !
 
Ça va faire des dépêches ce matin...
 
C'est simple.
 
Et peut-être que vous allez en parler à l'avenir alors ?
 
C'est possible mais vous savez, on n'est pas... Ce n'est pas un mercato. On n'est pas dans des recrutements...
 
Non, non, c'est plus sérieux que ça ! Nous sommes d'accord.
 
...Aujourd'hui, on est dans une crise. On a un gouvernement qui fonctionne, ce n'est pas simple. Ce n'est pas simple. On a un Premier ministre qui anime et dirige le Gouvernement ; et c'est bien comme ça !
 
Bon, alors je voudrais demander où vous étiez passé ces jours-ci ? Pendant le week-end ?
 
Dans ma cellule de crise.
 
Voilà.
 
V. Parizot : Dans la cellule de crise ! Et puis, on retient quand même cette petite phrase : "Les yeux dans les yeux".
 
On a parlé de Matignon, les yeux dans les yeux, on a parlé de Matignon ce matin sur RTL, mais pas entre N. Sarkozy et J.-L. Borloo.
 
V. Parizot : Non, non, même pas indirectement.
 
Mais ça pourrait venir, vous savez Vincent. Vous aussi, non ?
 
Ne croyez pas le marquis "De Source sûre", cette espèce de farandole de rumeurs parisiennes !
 
Le marquis "De Source sûre" ! Je le connais.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 22 octobre 2010