Déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec son homologue marocain, M. Saad-Eddine El Othmani, sur la coopération entre la France et le Maroc, l'Union pour la Méditerranée, le conflit du Sahara occidental, l'Union du Maghreb, le dossier syrien, les questions d'immigration légale et illégale, Rabat le 9 mars 2012.

Texte intégral

Mesdames et Messieurs,
Cette visite au Maroc était pour moi d’une très grande importance et elle se déroule dans d’excellentes conditions. C’est pour moi l’occasion de rappeler qu’entre la France et le Maroc c’est plus que de l’amitié ; je serais tenté de dire que c’est de l’intimité depuis bien longtemps, aujourd’hui et aussi demain. Le nouveau Maroc qui émerge peut compter sur le soutien de la France.
J’ai été très sensible aux égards dont j’ai été l’objet ici : tout d’abord à l’audience que Sa Majesté m’a accordée hier ; à la séance de travail que j’ai eue avec le chef de gouvernement. Nous avons aussi beaucoup travaillé hier, au cours d’un dîner de travail allié à la bonne gastronomie, et depuis ce matin avec des échanges extrêmement constructifs.
Ce qui se passe ici depuis un an est, je crois, une référence, un modèle pour ce qu’il est convenu d’appeler les Printemps arabes : une Constitution a été adoptée avec une très large majorité ; des élections législatives ont eu lieu dans d’excellentes conditions ; un nouveau gouvernement s’est constitué… Nous avons apporté le soutien de la France.
Cette avancée sur le chemin de la modernisation et de la démocratisation du Maroc, je le répète, est pour nous exemplaire. La France est donc plus que désireuse de resserrer ses liens avec le Maroc.
Sur le plan bilatéral, nous avons préparé pour la seconde moitié de l’année, comme l’a dit M. El Othmani, une rencontre de haut niveau entre nos dirigeants politiques, et nous avons déjà commencé à réfléchir sur l’ordre du jour de cette réunion.
La suggestion faite par mon collègue marocain de développer la coopération triangulaire entre la France, le Maroc et certains pays africains, est une piste tout à fait intéressante. Je constate que le Maroc est lui aussi confronté aux questions d’immigration, qui se posent partout dans le monde, et nous voulons de ce point de vue rapprocher nos politiques.
Je reviendrai sur les dossiers stratégiques de la coopération politique.
Dans le domaine de la coopération économique, je me réjouis de la prochaine mission de chefs d’entreprise qui vont se rendre prochainement au Maroc pour voir comment nos entreprises peuvent investir encore davantage dans ce pays.
Concernant la coopération culturelle et linguistique, une saison culturelle France-Maroc est en préparation pour les prochains mois.
Cette coopération s’inscrit également dans le cadre européen. J’ai assuré le Maroc de notre soutien pour que le statut avancé qui lui a déjà été reconnu puisse avancer encore plus, sur un certain nombre de questions prioritaires. L’accord agricole a été conclu. Nous pensons qu’il faut maintenant avancer sur l’accord plus général permettant d’intensifier les échanges entre le Sud et le Nord de la Méditerranée.
De ce point de vue, je voudrais remercier le Maroc de son engagement dans l’Union pour la Méditerranée, qui reste plus que jamais une idée visionnaire. M. Amrani a été pendant une période le Secrétaire général de cette institution. Il est remplacé par un nouveau Secrétaire général marocain que nous connaissons, M. Fathallah Sijilimassi, qui est quelqu’un d’une très grande qualité. La France compte donc sur le Maroc pour relancer cette coopération autour de la Méditerranée.
Enfin, pour ne pas être trop long, je voudrais aborder un certain nombre de sujets plus stratégiques. D’abord, la question du Sahara occidental. J’ai fait une déclaration, je crois, très claire sur ce point. Le Maroc a fait des efforts considérables en mettant au point un dispositif indépendant et national de suivi des questions des droits de l’Homme, en s’ouvrant sur les procédures des Nations unies sur ces questions ; la proposition d’autonomie me semble, aujourd’hui, la solution réaliste qui permettrait d’avancer. Nous souhaitons avancer là aussi parce que le statu quo n’est pas une bonne solution.
La France attache beaucoup d’importance au renforcement de l’Union du Maghreb. Je pense que le renforcement de la coopération régionale maghrébine est dans l’intérêt des pays du Maghreb et des pays du Nord de la Méditerranée.
Enfin, j’évoquerai notre coopération au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU où le Maroc siège. Il a une voix écoutée et respectée. Nous sommes en train de travailler sur le dossier syrien ; comment ne pas être bouleversé par ce qui continue de se passer ; les massacres qui se succèdent. C’est une situation scandaleuse et j’ai dit à plusieurs reprises que c’était une tache morale sur le Conseil de sécurité que de ne pouvoir prendre une position claire et courageuse sur le drame syrien.
Nous sommes en train de discuter en ce moment d’un projet de résolution qui permettrait d’arrêter les violences et de faciliter l’accès de l’aide humanitaire. Mais nous voulons que ce projet de résolution soit cohérent et solide. C’est la raison pour laquelle nous demandons que le régime syrien respecte les engagements qu’il a déjà pris : cessation des violences, retrait de ses troupes dans les casernes, libération de tous les prisonniers d’opinion et engagement d’un processus politique de transition tel que formulé dans la proposition de la Ligue arabe. Et puis, nous n’accepterons pas de mettre sur le même plan la répression du régime et les actes de ceux qui essayent de se défendre. Toutes les violences doivent s’arrêter. C’est au régime syrien de stopper la répression implacable dont il a fait usage à Homs et dans d’autres villes.
Voilà, sur tous ces sujets, nous nous sommes trouvés en convergence et je voudrais de nouveau remercier M. El Othmani de son hospitalité et de l’excellent climat de travail qui s’est instauré entre nous. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons ; nous nous sommes vus à Rome, à la réunion des 5+5, à Tunis lors de la réunion des amis du peuple syrien et le contact qui s’est créé entre nous est très confiant.
Q - Sur la Syrie - La France, en tant que membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies peut-elle passer du stade du verbe au stade de l’action ?
R - Je viens de vous dire ce que je pensais de la situation en Syrie. C’est scandaleux, inacceptable et la responsabilité du régime est d’une très grande gravité, dont il devra rendre compte. D’ailleurs, le Conseil de sécurité des Nations unies a évoqué l’existence de «crimes contre l’humanité» perpétrés par le régime de Bachar El-Assad.
Notre position est donc très claire. Que faire ? Je ne cesse depuis des mois et des mois de prendre des initiatives pour essayer de sortir de ce blocage actuel et nous sommes en train de travailler sur quatre fronts.
Tout d’abord, au Conseil de sécurité. Je voudrais rappeler que s’il y a blocage au Conseil de sécurité, si ce Conseil est resté muet jusqu’à présent, c’est pour une raison très précise : c’est que deux pays s’opposent à l’adoption d’une résolution. Aujourd’hui, nous sommes en train de travailler à un nouveau projet de résolution ; j’en ai parlé, je n’y reviens pas.
Le deuxième front sur lequel nous essayons d’avancer, c’est celui du Groupe des amis du peuple syrien. À l’origine, c’est une idée du président Sarkozy qui a été reprise par la Ligue arabe. La première réunion a eu lieu à Tunis et elle a réuni plus de 60 délégations. Nous préparons la deuxième réunion qui doit se tenir en Turquie d’ici quelques semaines. Vous allez me dire qu’il faut des décisions opérationnelles immédiatement, c’est vrai, mais il existe une pression internationale extrêmement forte à la fois sur le régime et sur ceux qui bloquent l’adoption d’une résolution au Conseil de sécurité. Nous allons donc continuer.
La troisième chose que nous essayons de faire, c’est de convaincre l’opposition de se réunir, de se rassembler. Ils ne réussiront pas s’ils continuent de rester diviser. Il faut que les opposants qui sont à l’extérieur se réunissent avec les opposants qui se trouvent à l’intérieur. Il faut que ce Conseil national syrien soit ouvert à toutes les communautés : il faut qu’il y ait des Alaouites, des Sunnites, des Chrétiens et toutes les composantes de la société syrienne dans sa diversité au sein de ce Conseil et nous sommes prêts à les aider.
Enfin, quatrième point : la mission qui a été confiée à Kofi Annan qui est à la fois le représentant du Secrétaire général des Nations unies et celui la Ligue arabe. On connaît Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations unies. C’est un homme respecté sur toute la planète ; il est tenace et intelligent. Il a commencé à nouer des contacts avec tous les partenaires et j’espère qu’il pourra réaliser sa mission, qui est extrêmement difficile… On ne va pas créer d’espoirs trop rapides, mais on lui fait confiance pour arriver à trouver des voies pour débloquer la situation.
Q - Sur le Sahara et l’immigration ?
R - Écoutez, sur le premier point, je crois que j’ai déjà amplement répondu. Il faut qu’on trouve une solution sous l’égide des Nations unies. La proposition du Maroc me semble la base la plus réaliste et la plus crédible pour sortir du blocage actuel. La solution passe par un dialogue entre l’Algérie et le Maroc et je suis heureux de voir que ces relations sont en train de s’améliorer et de se réchauffer.
Sur le deuxième point, il n’y a pas de changement fondamental dans la politique française d’immigration. Qu’est-ce que nous en disons ? Pour en avoir parlé avec M. El Othmani, je me rends compte que c’est aussi une préoccupation partagée au niveau marocain puisque le Maroc est devenu un pays d’immigration.
La première chose que nous disons, c’est que l’immigration illégale est inacceptable, que c’est un fléau à la fois pour le pays de départ, qu’elle vide souvent de ses ressources humaines et, par ailleurs, pour le pays d’accueil qui n’est plus capable aujourd’hui d’intégrer les immigrés trop nombreux. Par ailleurs, ceux-ci sont les proies de trafiquants d’êtres humains - il suffit de voir ce qui s’est passé pendant toute une période dans le Détroit de Gibraltar - les réseaux de traite humaine sont de véritables fléaux.
Donc, nous combattons l’immigration illégale et nous coopérons dans ce domaine avec le gouvernement marocain, notamment pour la réadmission des immigrants illégaux qui se trouvent en France.
Deuxièmement, il y a l’immigration légale. Aujourd’hui, nous sommes en France devant une difficulté. La France est un pays très ouvert contrairement à ce qui est dit : il y a 180.000 immigrants légaux supplémentaires. Eh bien, compte tenu de la situation difficile dans laquelle se trouve l’économie française, aujourd’hui, le taux de chômage très élevé, nous avons du mal à intégrer ces immigrants. Et ce n’est pas un service à leur rendre, parce que s’ils arrivent en France pour ne pas trouver de travail et se retrouver à la rue, eh bien ce n’est pas une bonne chose. Et donc, c’est la raison pour laquelle nous souhaitons mieux organiser cette immigration légale.
Puis enfin, je voudrais insister sur un point qui est celui des étudiants. Je sais qu’il y a eu des inquiétudes un moment donné. La France est le troisième pays au monde d’accueil des étudiants étrangers. D’abord, il y a les Etats-Unis, puis la Grande-Bretagne, et enfin la France. Et la communauté des étudiants marocains en France est la plus importante de toutes nos communautés d’étudiants. Il y a 30.000 étudiants marocains en France, c’est pratiquement la moitié de tous les étudiants étrangers et nous en accueillons chaque année …..
Nous ne sommes pas fermés, il faut tout simplement être réaliste et nous en avons parlé, et je crois que, là aussi, nous pouvons coordonner nos politiques en bonne intelligence.
Je voudrais enfin ajouter un dernier point. C’est que sur les visas de courts séjours, qui, je sais, peuvent poser problème, 90 % des demandes - c’est le chiffre que m’a donné l’ambassadeur de France, et naturellement il est vrai - sont acceptées. Nous avons amélioré, aussi bien à Casablanca qu’à Fès, les conditions dans lesquelles se trouvent les personnes demandeuses de visas.
Vous voyez, il n’y a pas de blocage, il y a des difficultés mais je suis sûr que les autorités marocaines peuvent le comprendre et que nous pouvons en parler.
J’ai enfin indiqué qu’avec mon collègue de l’Intérieur, nous étions prêts à supprimer les visas sur les personnes ou les fonctionnaires marocains qui sont titulaires d’un passeport de service pour faciliter les choses étant bien entendu que nous améliorons là aussi le dialogue sur la réadmission et sur la délivrance des certificats consulaires.
Q - Sur la question du Sahara et de l’UMA.
R - La France n’a pas à se substituer aux partenaires, c’est à eux de régler le problème sous l’égide des Nations unies, mais je peux vous assurer que la France fait passer les bons messages aux parties en question pour leur dire : voilà, il faut sortir du blocage actuel ; et encore une fois, la proposition marocaine d’un statut d’autonomie me paraît la base la plus réaliste pour trouver une solution.
Q - Sur la question syrienne et sur le TGV.
R - Premièrement, sur le premier point, l’option militaire, pour nous, n’est pas à l’ordre du jour en Syrie. Sur le second point, je ne vois pas en quoi cette controverse pourrait contrarier les relations d’affaires entre la France et le Maroc. Le Maroc est pour nous un partenaire économique de premier plan et si j’ai bien compris ce que m’ont dit mes interlocuteurs marocains, le Maroc souhaite continuer à développer ces relations. J’ai parlé de la mission qui doit être conduite, prochainement, par M. Fourtou.
S’agissant du TGV, je voudrais dire seulement une chose sans me mêler des choix marocains. C’est le gouvernement marocain qui a choisi de faire un TGV. Partout en France où nous avons fait un TGV - et je parle en connaissance de cause parce que je suis maire d’une ville, Bordeaux desservie par le TGV -, il a été synonyme de développement économique. Cela permet de rapprocher les grandes villes. Cela s’est passé à Marseille, cela s’est passé à Lille il y a bien des années, c’est en train de se passer à Strasbourg et à Metz.. Le TGV ce n’est donc pas seulement un chemin de fer, c’est un lien économique très puissant.
Q - Sur l’organisation de l’immigration légale.
R - Sur le premier point là aussi brièvement. Qu’est-ce que c’est l’immigration légale en France ? C’est d’abord le regroupement familial. Il y a une personne en France qui souhaite faire venir sa famille. Nous avons déjà un certain nombre de conditions : il faut qu’elle ait un logement, un emploi, bien sûr et là nous avons prévu de vérifier avant le départ dans les consulats ou les ambassades, et enfin que les candidats à l’immigration en France maîtrisent la langue française et adhèrent aux valeurs fondamentales de notre République. C’est très exactement la procédure qui est suivie en Allemagne, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays européens.
Deuxièmement, il y a l’immigration économique. Dans certains secteurs de l’économie où il y a des possibilités d’emplois nous encourageons un certain nombre de candidats à l’immigration qui peuvent trouver du travail tout en étant utiles à l’économie française. Voilà les principes qui sont les nôtres et, je le répète, c’est très exactement ce que fait depuis longtemps le Canada, les États-Unis et beaucoup de pays européens.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 mars 2012