Interview de M. Thierry Repentin, ministre des affaires européennes, avec RFI le 19 mars 2014, sur l'Union européenne face à la situation en Ukraine et sur la politique industrielle commune.

Texte intégral

FRÉDÉRIC RIVIÈRE
Bonjour Thierry REPENTIN.
MONSIEUR LE MINISTRE THIERRY REPENTIN
Bonjour.
FREDERIC RIVIÈRE
Un conseil européen va se tenir demain et après-demain à Bruxelles. Il aurait normalement dû être en grande partie consacré aux questions climatiques et industrielles mais c'est évidemment la crise ukrainienne qui va prendre le pas sur les autres sujets, même s'il restera un peu de place tout de même pour le climat et les questions industrielles. Vladimir POUTINE a signé hier le décret rattachant la Crimée à la Fédération de Russie ; François HOLLANDE appelle à une réponse forte et coordonnée de l'Europe. Quelle peut être cette réponse ?
THIERRY REPENTIN
Les premières réponses ont été apportées par le conseil des ministres des Affaires étrangères il y a deux jours en suggérant une liste de sanctions à l'égard de responsables politiques, à l'égard de responsables économiques également tant en Russie qu'en Ukraine, en Crimée plus particulièrement. C'est un dossier qui fera effectivement l'objet d'une rencontre des chefs d'État et de gouvernement demain soir, précisément pendant le conseil européen, car le conseil européen qui va durer deux jours néanmoins, Frédéric RIVIÈRE, s'attachera à résoudre aussi un certain nombre de problèmes propres à l'Europe effectivement sur la question climatique, sur la question industrielle et aussi en matière de transparence fiscale.
FREDERIC RIVIÈRE
On va en parler. Est-ce que les sanctions contre la Russie pourraient aller jusqu'au secteur de l'énergie ? le gaz et le pétrole par exemple, qui sont des secteurs évidemment extrêmement importants pour l'économie russe ?
THIERRY REPENTIN
Nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Pourquoi ? Car il a été indiqué qu'il y aurait des mesures supplémentaires s'il y avait une intégrité territoriale de l'Ukraine qui serait plus menacée qu'elle ne l'a été jusqu'à maintenant. C'est-à-dire que la question de la Crimée avait été déjà intégrée. Il peut y avoir un élargissement, en quelque sorte peut-être, des cibles individuelles sur du gel des avoirs, sur le fait qu'un certain nombre de ressortissants ne pourraient plus avoir de déplacements internationaux, mais la question pour le moment d'une escalade en quelque sorte à l'égard d'un aspect économique n'a pas encore été décidée. Ceci étant, il va y avoir aujourd'hui et encore toute la journée de demain des échanges entre les chefs d'État et de gouvernement sur cette question effectivement des sanctions.
FREDERIC RIVIÈRE
Ce qui veut dire, d'une certaine manière, que l'Union européenne entérine l'annexion de la Crimée en considérant qu'il n'est pas nécessaire d'employer les sanctions les plus lourdes.
THIERRY REPENTIN
Non, pas du tout. D'abord, je veux dire qu'il y a une concertation également étroite avec le gouvernement ukrainien sur ces questions. Le gouvernement ukrainien ne veut pas non plus d'escalade qui le mettrait dans une situation où la situation pour le coup politique de l'Ukraine soit ingérable. Nous devons, au-delà des sanctions qui visent des hiérarques, des oligarques, nous devons aussi accompagner l'Ukraine. C'est ce qui va se passer vendredi matin par la signature d'un accord politique avec l'Ukraine entre l'Union européenne et monsieur YATSENYUK qui sera présent. C'est aussi la mise en place d'un plan d'accompagnement financier, budgétaire, de la part de l'Union européenne mais aussi du FMI pour faire que l'Ukraine puisse faire face à un certain nombre d'échéances internationales. Il y a donc un accompagnement de ce pays et c'est ce qui est demandé par les autorités à Kiev.
FREDERIC RIVIÈRE
La France parle de suspendre le contrat de vente des deux Mistral, qui sont des porte-hélicoptères, à la Russie. Elle en parle, est-ce qu'elle va le faire ?
THIERRY REPENTIN
Cela voudrait dire qu'on change d'échelle en quelque sorte dans les sanctions. Ce qui était très clairement dit, c'est que si d'aventure il y avait cette suspension qui était décidée, il y aurait d'autres mesures, notamment économiques, qui seraient prises par l'ensemble des vingt-huit.
FREDERIC RIVIÈRE
La France ne veut pas y aller seule dans ce domaine.
THIERRY REPENTIN
Non. D'ailleurs y compris hier, nous avons eu une journée de travail sur cette question et tout le monde souhaite qu'il y ait une réponse ferme et unie, c'est-à-dire que tous les pays, s'il y a des sanctions supplémentaires participent en quelque sorte au coût de ces sanctions. Il n'y a pas un pays qui serait solidaire pour les vingt sept autres.
FREDERIC RIVIÈRE
Oui. Un soldat ukrainien a été tué hier lors d'un assaut contre une base militaire par des soldats russes. Les autorités de Kiev ont autorisé les militaires ukrainiens à faire usage de leurs armes pour se défendre. Faut-il aujourd'hui redouter une escalade militaire ?
THIERRY REPENTIN
Moi je veux, vis-à-vis de ce que vous dites, monsieur RIVIÈRE, louer le sang-froid des autorités ukrainiennes. Car contrairement à d'autres conflits qui ont eu lieu par le passé – on pense à la Géorgie – il n'y a pas eu mise en avant, en quelque sorte, des forces armées. Nous ne souhaitons pas et les forces ukrainiennes ne souhaitent pas non plus une escalade dans la violence car il faut maintenir le dialogue, coûte que coûte, avec y compris les Russes. Chacun comprendra en nous entendant que si d'aventure il y avait effectivement un conflit armé, ce serait la porte ouverte à une escalade que personne ne pourrait contrôler. Évidemment, nous condamnons la mort de ce soldat mais il faut faire vraiment très attention à ne pas s'engager dans un conflit armé que nul ne pourrait dire aujourd'hui quelles seraient les répercussions.
FREDERIC RIVIÈRE
Pour en finir avec ce sujet, est-ce que vous doutez de la volonté de la population de Crimée de rejoindre la Russie ?
THIERRY REPENTIN
Écoutez, les résultats du référendum à 97 % sont des résultats qui rappellent d'autres votes dans d'autres nations, notamment en URSS il y a quelques années. Il y a une tradition russe. Vous le savez, jusqu'en 1954 la Crimée appartenait à la Russie, il y a une histoire. Je doute en tout état de cause du résultat réel, organisé dans des conditions que nous rejetons, illégalement, avec une présence militaire sur place, avec des médias ukrainiens qui ont vu le son et l'image coupés. On voit bien que le résultat étai couru d'avance.
FREDERIC RIVIÈRE
Parmi les autres sujets qui seront donc évoqués au cours de ce conseil européen, je disais qu'il y a la politique industrielle. L'Union européenne veut parvenir à un objectif de 20 % du PIB obtenu par l'industrie dans les États membres. C'est beaucoup, la France en est loin actuellement puisqu'elle est à 12 %. Comment y parvenir ?
THIERRY REPENTIN
En mobilisant. Effectivement, c'est une ambition. Tous les outils dont dispose l'Union européenne, la Commission plus particulièrement, c'est-à-dire la politique fiscale, la politique en matière de recherche et développement, ciblent également les industries dont demain nous savons qu'elles créeront beaucoup d'emplois. Nous pensons aux technologies vertes par exemple. C'est aussi autoriser dans le cadre d'une concurrence internationale des aides d'État pour un certain nombre d'entreprises, quelquefois très vieilles installées sur nos territoires – je pense à la sidérurgie, je pense à la production d'aluminium – des aides d'État pour leur permettre d'être dans une concurrence, une compétitivité à l'égard de concurrents en dehors de l'Union européenne qui sont aidés par leur pays. C'est un aspect nouveau, ça voudrait dire qu'à l'échelle de la concurrence, nous acceptions des aides d'État.
FREDERIC RIVIÈRE
Ce serait un changement parce que jusqu'à maintenant, l'Europe était souvent perçue comme une puissance qui freine que plutôt qui aide dans ce genre de situation.
THIERRY REPENTIN
Absolument. Là, nous souhaitons donc que les conclusions marquent très clairement l'objectif de 20 % du PIB à échelle de 2020 issu de l'industrie.
FREDERIC RIVIÈRE
Il y a un autre accord qui vous tient à coeur, vous nous en aviez déjà parlé ici-même, c'est l'accord sur la transparence bancaire.
THIERRY REPENTIN
Oui.
FREDERIC RIVIÈRE
L'Autriche et le Luxembourg qui freinaient pour signer cet accord devraient demain et vendredi finalement débloquer la situation.
THIERRY REPENTIN
Écoutez, j'ai bon espoir effectivement que vendredi les chefs de gouvernement de l'Autriche et du Luxembourg enfin indiquent qu'ils sont pour la transparence sur la directive épargne. C'est-à-dire que dès lors qu'il y a une demande d'un État pour savoir si telle ou telle entreprise ou tel ou tel individu a des comptes dans son pays, enfin on réponde. Cela fait sept ans qu'il y a des négociations sur ce sujet.
FREDERIC RIVIÈRE
Oui. Mediapart publie la teneur de sept écoutes judiciaires, de conversations entre Nicolas SARKOZY et son avocat Thierry HERZOG, dans lesquelles cet avocat Thierry HERZOG qualifie notamment de « bâtards de Bordeaux » les juges qui avaient mis l'ancien président de la République en examen dans l'affaire Bettencourt. Est-ce que la gauche va pouvoir désormais reprendre la main sur ce dossier dans lequel elle s'était, il faut bien le dire, un peu empêtrée elle-même ?
THIERRY REPENTIN
Écoutez, je ne sais pas s'il faut le traiter sous un angle politique. En tout état de cause, moi ce que je souhaite, c'est que la justice qui s'est engagée sur ce dossier aille au fond des choses et ne se perde pas dans des conjectures pour voir telle ou telle déclaration de responsable politique. Ce qui compte, c'est de savoir ce qui s'est passé réellement et ces écoutes nous permettrons effectivement d'avoir une clarté sur la réalité de la façon dont le pouvoir s'exerçait à l'égard d'un certain nombre de magistrats.
FREDERIC RIVIÈRE
Merci Thierry REPENTIN. Bonne journée.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mars 2014