Interview de Mme Marylise Lebranchu, ministre de la décentralisation et de la fonction publique, à La Chaîne info le 24 octobre 2014, sur les débats internes au PS, le calendrier des élections cantonales et régionales et le supplément familial de traitement dans la fonction publique.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bonjour à tous. Notre invitée ce matin sur RADIO CLASSIQUE et LCI c'est Marisol TOURAINE, ministre de la Décentralisation et de la Fonction publique.
MARYLISE LEBRANCHU
Marylise LEBRANCHU.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Marylise LEBRANCHU, excusez-moi.
MARYLISE LEBRANCHU
On parlait de Marisol TOURAINE il y a un instant.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est pour ça. Marylise LEBRANCHU, merci d'être avec nous ce matin.
MARYLISE LEBRANCHU
Je salue Marisol TOURAINE.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Décentralisation et Fonction publique, on va en parler dans un instant, mais on va parler d'abord de politique, du Parti socialiste, pour savoir où il va, parce que tout le monde s'interroge. Vous êtes toujours proche de Martine AUBRY, on peut le dire comme ça ?
MARYLISE LEBRANCHU
Oui, même si moi j'ai toujours eu mes textes depuis le congrès de Reims, et c'est vrai que, ce qui me désole, moi, c'est l'ambiance globale. Sans doute que l'arrivée des tweet a envenimé les choses…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous croyez que c'est ce qui a accéléré…
MARYLISE LEBRANCHU
C'est-à-dire que les gens se répondent et ne peuvent pas se contrôler suffisamment. Moi je pense que dans ces cas-là, il faut prendre 1 heure, 2 heures, 3 heures, 4 heures de réflexion, avant de dire quelque chose. Et là c'est vrai qu'on a passé une très mauvaise journée, avec des déclarations qui, en plus – c'est vraiment mon sentiment profond – ce n'est pas agace la population, c'est la révolte, parce que, on est à un moment où c'est difficile, on a fait des choix qui sont difficiles à expliquer, moi je préférerai que les uns et les autres soient sur le terrain. On a la chance d'avoir les états généraux, les ministres peuvent rester des militants, ceux qui sont sortis du gouvernement peuvent rester militants, faire leur contribution au sein des états généraux, comme l'a fait d'ailleurs Martine AUBRY, aller expliquer sur le terrain – moi j'ai eu la chance de commencer mon… j'ai fait 12 contributions, des 12 thèmes, 12 contributions, j'ai fait un tour sur les territoires…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous êtes une des plus prolifiques…
MARYLISE LEBRANCHU
Pardon ?
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous êtes une des plus prolifiques sur ce débat, sur les états généraux du Parti socialiste.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est-à-dire qu'il fallait faire des petits textes, et c'est vraiment un bon exercice pour un militant, et surtout il faut aller sur le terrain. On a fait un premier débat à Sarcelles, l'autre jour, sur la laïcité, je peux vous dire que les querelles internes du Parti socialiste ne les intéressaient vraiment pas, mais on avait des gens de la troisième génération, qui interrogeaient un gouvernement sur la notion de Nation, de patrie, est-ce qu'on est vraiment inclus, etc. C'était profond…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais ce débat, sur l'identité du Parti socialiste, on comprend qu'il doit légitime, parce qu'entre le début du quinquennat de François HOLLANDE et ce qui se passe aujourd'hui il y a quand même eu des changements de cap, un changement de cap. C'est-à-dire que François HOLLANDE a été élu sur une plateforme, et il a fait son « outing social-démocrate » il y a à peu près 1 an, et du coup il faut assumer ce positionnement social-démocrate pour le PS.
MARYLISE LEBRANCHU
Alors, moi j'ai moins de problèmes, d'ailleurs je suis toujours au gouvernement, donc je ne suis pas dans la même situation que Martine AUBRY ou d'autres, mais j'ai moins de sujets parce que j'ai toujours défendu la politique industrielle et la nécessité de refaire de la France un pays industriel, et lors de mon deuxième déplacement, ou mon troisième déplacement, là on va aller à Bruxelles bientôt, c'est la politique industrielle de la France en Europe.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et ça, ça passe par une politique de l'offre justement, la compétitivité de l'entreprise, ou pas ?
MARYLISE LEBRANCHU
Ça passe d'abord par un accord sur l'analyse. Est-ce qu'on a fait une erreur au 20ème siècle sur l'économie des services, l'économie de la production industrielle ? Oui, on a renvoyé la production industrielle à l'Allemagne, on n'a pas eu raison. Est-ce qu'il faut corriger cela aujourd'hui ? Oui. Est-ce que l'Europe nous le permet ? Difficilement, c'est pour ça que c'est important que François HOLLANDE aille se battre avec les partis sociaux-démocrates pour que justement on trouve l'équilibre dans les politiques. Et pour revenir à ce que disent les uns et les autres, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Manuel VALLS, notamment, qui veut aller plus loin, qui parle d'une alliance avec le Centre, à terme.
MARYLISE LEBRANCHU
Manuel VALLS, moi je n'ai pas lu « je veux une alliance avec le Centre », ça c'est autre chose.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il regrette, par exemple, que François HOLLANDE n'ait pas tendu la main à François BAYROU en 2012.
MARYLISE LEBRANCHU
Mais là c'est le passé, c'est le passé…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le passé à titre d'illustration du futur, évidemment.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est sans doute un de mes désaccords, parce que là, quand il dit ça, il parle en chef de la majorité actuelle, mais voyant une majorité future, moi je pense que ce n'est pas la priorité. La priorité aujourd'hui c'est de dire : on voulait une politique industrielle, on appelé ça la politique de l'offre. Est-ce que, aujourd'hui, il faut rééquilibrer ou pas ? François HOLLANDE lui-même a fait un pas vers un autre équilibre, quand il dit « je ne ferai pas 3%, mais un peu plus de 4, je vais discuter avec… »
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous voulez dire laisser filer un peu le déficit.
MARYLISE LEBRANCHU
« Je laisse filer un petit peu, mais je vais discuter au niveau européen pour avoir des accords, pour expliquer à madame MERKEL qu'il faut vraiment que l'Europe investisse, elle aussi libère les 300 milliards, que tout ça soit au clair, je cherche un accord sur le climat », c'est important aussi pour les Français, qui sont inquiets aussi de cette évolution, bref, il y a aussi cette recherche d'équilibre. Mais cette recherche d'équilibre…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous êtes plus « hollandaise » que « vallsienne », c'est-à-dire que vous êtes plus, comme l'a dit le président à son Premier ministre avant-hier, vous êtes plus dans la recherche de l'équilibre au sein du Parti socialiste, que VALLS qui a envie un peu de rupture et de transformer le PS, jusqu'à abandonner le mot « socialiste. »
MARYLISE LEBRANCHU
Moi je m'étais déjà exprimée il y a longtemps sur ce sujet, je connais bien les militants, j'ai la chance de pouvoir faire souvent des tours de France, et je continuerai, parce que la ministre doit être militante sur le terrain le plus souvent possible. Je pense que l'attachement au mot « socialiste » est un bel attachement, donc moi je ne remets pas en cause ce nom, et je ne sais pas si, honnêtement, ça apporterait quelque chose.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Pourquoi il le fait Manuel VALLS, par provocation ?
MARYLISE LEBRANCHU
C'est à lui qu'il faudra le demander, je crois que… moi je m'interdis toujours de penser à la place des autres. Mais, il l'a fait depuis longtemps, donc en fait il est très structuré et fidèle à lui-même, mais ce n'est pas ma ligne. Ceci étant, à l'intérieur du gouvernement, moi je ne suis pas en dissonance, sinon j'en serai sortie. On essaye d'équilibrer, le président de la république fait un travail remarquable au niveau européen, dont on ne parle jamais, et ce que je reproche d'ailleurs, surtout aux socialistes, c'est justement de passer leur temps à, ce n'est même pas à se chamailler, c'est… parce que ça n'a pas de sens, de ne rien apporter justement à la politique, moi je préférerai qu'ils regardent quelle contribution des états généraux on fait, qu'ils ont fait, qu'ils aillent discuter avec des militants, discuter avec des sympathisants, que le Parti socialiste fasse des réunions publiques, ouvre les portes, ouvre les fenêtres, appellent y compris les citoyens sur les territoires à venir discuter, plutôt que de s'envoyer des petites phrases, qui désespèrent les gens. Moi je pense que c'est ça, il y a une responsabilité sur l'ambiance politique globale.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça veut dire que vous êtes au pouvoir, vous êtes en train de gouverner, ce n'est pas le moment d'avoir ce débat idéologique entre vous. D'ailleurs, il sera tranché quand ce débat, la date du congrès c'est quand ?
MARYLISE LEBRANCHU
Moi je pense le plus tôt possible, mais je ne suis pas la première secrétaire du Parti socialiste.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On va parler de vos dossiers Marylise LEBRANCHU, décentralisation d'abord. Tiens, la date des élections cantonales et régionales, ce sera quand ? On nous dit 2015, c'est mars et décembre, ou ça peut être autre chose ?
MARYLISE LEBRANCHU
Alors, le Premier ministre a confirmé mars et décembre. Il y a un certain nombre de sénateurs qui s'en sont interrogés sur la date de mars, le Premier ministre, après cette interrogation, a confirmé les dates, il a même donné les jours, je les ai oubliés, pardonnez-moi, 20 et quelques, au mois de mars.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est ça, 22 et 29, je crois.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est confirmé, et puis moi je vais commencer la discussion du projet de loi à la fin de l'année au Sénat.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors justement, le projet de loi de décentralisation, vous avez abandonné la moitié en route, si je puis dire, avec les 54 départements qui seront préservés. C'était pour faire plaisir à vos amis du PRG ?
MARYLISE LEBRANCHU
Faire plaisir, ce n'est pas tout à fait la phrase. C'est-à-dire que le Premier ministre, constatant la difficulté de la majorité, je crois que c'est un fait, ce n'est pas la peine qu'on se cache derrière notre petit doigt, a reçu le président du Parti Radical de Gauche…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Jean-Michel BAYLET.
MARYLISE LEBRANCHU
Il y avait plusieurs demandes, et parmi ces demandes il y a le fait qu'on puisse garder les départements ruraux. Comme il est effectivement pragmatique, il a dit « bon, on a 2015, 2020. En 2015, il y aura des élections pour les conseils départementaux, 2020 je souhaite » - alors lui souhaitait qu'il n'y ait plus de départements – il dit « j'entends la demande des départements ruraux », donc moi j'ai charge de travailler à trouver une solution, est-ce qu'on fait « disparaître », c'est-à-dire est-ce qu'on transfert les compétences des départements sur les grandes zones urbaines, on est en train d'étudier ça, sur les métropoles du Grand Paris on se pose toutes les questions, mais on fait une étude d'impact d'abord. Il faut être très sérieux quand on a ce genre de décision à prendre. Ensuite, sur les départements, très ruraux, vous savez qu'il y a un rapport sénatorial qui montre qu'il y a une cinquantaine de départements, il y a très très peu de départements très ruraux, une cinquantaine de départements ruraux, est-ce qu'on peut garder une structure ? Sans doute. Est-ce que ce sera la même ? C'est une interrogation.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça ce n'est pas tranché.
MARYLISE LEBRANCHU
Maintenant il faut qu'on travaille, parce que je pense que les intercommunalités, c'est-à-dire les associations de nos communes, pour être plus forts, sont capables de porter beaucoup de compétences, et sont capables, peut-être, d'être le lieu du suffrage universel dans lequel on pourrait élire en même temps des conseillers départementaux. Donc tout ça est sur la table.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Deux questions sur la fonction publique. On est en train de faire une réforme, on la faite d'ailleurs, des allocations familiales, avec un plafonnement par rapport aux revenus. Dans la fonction publique c'est le contraire, ça s'appelle « le supplément traitement », et ça progresse en fonction des revenus. Est-ce qu'il ne faut pas réformer ça aussi ?
MARYLISE LEBRANCHU
Parce que c'est un supplément de traitement, justement, vous avez raison, depuis 1917. C'est très plafonné, parce que…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est à peu près 100 euros l'écart.
MARYLISE LEBRANCHU
Ça ne progresse plus au-delà de 2700 euros par mois.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce qu'il ne faut pas réformer quand même ?
MARYLISE LEBRANCHU
Alors, attendez. Il faut rappeler… on paye des cotisations sur ce supplément de traitement et c'est imposable, donc ça n'a rien à voir avec les allocations familiales.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce sont les fonctionnaires qui payent les cotisations ?
MARYLISE LEBRANCHU
Sur cette partie-là ils payent les cotisations, et c'est imposable.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais c'est eux qui financent ce supplément de traitement ?
MARYLISE LEBRANCHU
Eh bien oui, quand vous payez des cotisations, oui, puisque l'Etat est…
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais la logique est inverse que pour les salariés du privé, est-ce qu'il ne faut pas changer maintenant, est-ce qu'il ne faut pas plafonner en fonction du revenu ?
MARYLISE LEBRANCHU
Non, ce n'est pas une logique inverse, c'est un supplément de traitement, et moi ce que j'ai proposé aux organisations syndicales c'est, puisque c'est un supplément de traitement, remettons-le sur la table, puisqu'on va discuter de l'ensemble des carrières et des rémunérations. Ce n'est pas juste, parce que quand vous êtes près du SMIC, ce qui est souvent le cas dans la fonction publique, vous avez 2,29 euros par mois.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous pourriez inverser cette logique, peut-être.
MARYLISE LEBRANCHU
Ce n'est pas un privilège...
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est cher, 2,3 milliards d'euros par an.
MARYLISE LEBRANCHU
Toutes fonctions publiques confondues, mais ça doit faire partie, puisque vous savez que les fonctionnaires ont leur salaire gelé depuis 2010, il faut toujours le rappeler, va faire partie des négociations qu'on mène sur les carrières et les rémunérations.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc, le supplément de traitement est sur la table. Le jour de carence, un premier bilan du fait que vous l'ayez resupprimé.
MARYLISE LEBRANCHU
Moi je n'ai pas le bilan, je l'aurai sans doute en février pour l'année qui vient d'arriver, mais je rappelle à longueur de temps que ça devient des sujets un peu totems, ça montre un privilège qui n'en n'est forcément pas un, puisque 67% des salariés des grands groupes n'ont pas de jour de carence non plus, ils ont des systèmes de protection, 47% des salariés des petites entreprises n'ont pas de jour de carence non plus. Est-ce qu'on veut ouvrir le champ du jour de carence aux assurances privées ? Je ne pense pas que ce soit une bonne chose à faire en pleine crise économique.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Un dernier mot. Que pense la ministre de la Décentralisation de la proposition de la Cour des comptes qui est de supprimer des dessertes de TGV, il y en a 230 aujourd'hui, elle dit que c'est trop, que ça ralenti la vitesse, et surtout d'abandonner les futurs projets de lignes à grande vitesse ?
MARYLISE LEBRANCHU
Moi je pense qu'il y en a qui sont très utiles et que, au fond, la Cour des comptes a raison. Il faut qu'on remette tout sur la table. Pourquoi ? parce que souvent nos populations ne nous demandent pas forcément des TGV, sauf pour ceux qui sont très excentrés par rapport à Paris et aux grands hubs de communication, ils nous demandent plus de transports domicile-travail, avec donc des transports quotidiens, et là, dans ce cas-là, on ne prend pas le TGV, mieux cadencer, mieux organiser, il y a trop de gens qui sont obligés de prendre leur voiture, donc c'est un vraie question. Moi j'étais à Blois l'autre jour, ils se plaignaient de leur ligne dite « ordinaire », non TGV, et je pense que c'est une bonne question. Mais vous savez qu'on vient de faire une réforme importante, RFF, donc les réseaux, et SNCF, maintenant vont avoir une, disons une boîte en commun, et je pense que dans ce cadre-là l'entretien des voies, les lignes domicile-travail, sont aussi à l'ordre du jour.
CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci beaucoup Marylise LEBRANCHU d'avoir été avec nous ce matin.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est moi.Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 octobre 2014