Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 28 septembre 2016.

Texte intégral


* Politique étrangère - Union européenne - Brexit - Libye - Diplomatie économique - Diplomatie culturelle
Monsieur le Doyen,
Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Chers Étudiantes et Étudiants de l'École d'affaires internationales,
Mesdames et Messieurs,
D'abord mes premiers mots sont pour toi, cher Enrico Letta. Je suis heureux de te retrouver ici à Paris, à l'ouverture de l'année universitaire de l'École des affaires internationale de Science Po, et heureux de te retrouver car nous avons partagé beaucoup de choses ensemble, lorsque tu étais président du conseil du gouvernement italien. Moi-même j'étais Premier ministre. Je dois dire que la relation a tout de suite été facile et amicale. Nous partageons des valeurs communes. C'est une belle rencontre ce soir, et de te savoir devenu maintenant professeur, c'est aussi dans ta vie une nouvelle étape qui, tu me l'as dit toi-même, te rend très heureux de rencontrer autant de jeunes qui viennent ici à Paris.
C'est un réel plaisir d'échanger avec des élèves qui, je le sais, viennent des quatre coins de la planète pour rejoindre la formation d'excellence dispensée par votre école. Des jeunes qui sont passionnés par le monde et qui aiment la France. Je vous souhaite, au nom de la France, la bienvenue et je vous félicite de la curiosité qui vous pousse à quitter votre pays pour découvrir un autre système académique et une autre culture. Votre présence est une richesse pour Sciences Po et vos camarades français, et au-delà, une richesse pour la France. Merci d'avoir accepté de venir à Paris.
Aujourd'hui, j'aurais pu dresser devant vous, comme il sied à une leçon inaugurale, un état du monde. Mais, cela aurait fait peu de cas de la tragédie qui se déroule, à quelques heures de Paris, dans la ville d'Alep. Alors que le Moyen-Orient et le monde ont perdu ce matin, en la personne de Shimon Peres, un grand homme de paix, il me semble évident de commencer par vous parler de la Syrie.
(...)
Dans le monde troublé qui est le nôtre, il faut donc faire preuve de détermination et ne pas céder à la facilité de la tentation du repli sur soi. La montée des populismes, un peu partout, nous force à réagir. D'ailleurs, elle n'existe pas qu'en Europe, elle existe aussi aux États-Unis, on le voit en ce moment avec la campagne des élections présidentielles. Elle nous rappelle que la paix, la sécurité et la démocratie ne sont pas des données intangibles, mais qu'elles doivent au contraire être défendues pour perdurer.
Le Royaume-Uni et l'Union européenne viennent d'être victimes, en juin dernier, d'un de ces accès de démagogie. Le Brexit ne mettra en péril ni l'Union européenne - j'en suis sûr - ni le Royaume Uni - je l'espère. Nous nous en remettrons. Mais, il trouve sa source dans le mensonge, les exagérations et les caricatures, il faut s'en souvenir. Je le dis avec d'autant plus de tranquillité que ce sont ses promoteurs eux-mêmes qui, au lendemain du référendum, ont admis, en quittant le navire, que leurs promesses n'étaient pas tenables. Suprême paradoxe, ils ont laissé la charge de la négociation à une Première ministre qui avait fait campagne pour rester dans l'Union européenne.
Je le crois, j'en suis même convaincu, nous sortirons l'Union européenne de cette mauvaise passe. Pour cela, il faudra toute la force de la coopération franco-allemande. Il faudra aussi concentrer davantage l'action de l'Union européenne sur les sujets qui préoccupent le plus les citoyens européens, comme l'a proposé le président de la République à Bratislava. Les peuples d'Europe - à l'exception peut-être des Britanniques, dont les hésitations originelles n'ont jamais été surmontées - sont fondamentalement attachés à l'Union européenne. Ils ont encore la mémoire des conflits du XXe siècle. Ils comprennent ce que l'intégration européenne a apporté en termes de paix et de prospérité. Il faut l'entretenir, cet acquis. Mais, il ne faut pas non plus être naïf en ayant conscience de la capacité des hommes à faire le choix du pire, comme l'Histoire l'a hélas montré.
L'Union européenne a été suffisamment forte pour nous faire émerger du pire pendant six décennies. Aujourd'hui, nos populations en attendent encore davantage. Penser que les Européens veulent «moins» d'Europe serait, à mon sens, une erreur d'interprétation. Ils veulent en fait une Europe mieux concentrée sur leurs préoccupations. Une Europe qui les protège, non pas de manière défensive, mais en consolidant le modèle européen et en assurant sa pérennité.
L'Europe qui protège, c'est celle qui assure la sécurité de tous les Européens, notamment en maîtrisant ses frontières extérieures. L'Europe qui protège, c'est celle qui défend son modèle social et veille à ce que la libre circulation des travailleurs ne soit pas un prétexte au dumping social. L'Europe qui protège, c'est celle qui veille à ce que son ouverture au monde s'accompagne d'un effort pour obtenir de ses grands partenaires commerciaux des avantages équilibrés et réciproques. L'Europe qui protège c'est celle qui fait en sorte de défendre les intérêts financiers de tous les Européens face aux pratiques fiscales déloyales de certaines entreprises multinationales. C'est ainsi que nos concitoyens retrouveront confiance dans le projet européen qui conserve toute sa pertinence historique.
Au total, la vision de l'Europe que je viens d'esquisser brièvement est l'inverse de ce que promeuvent partout les populistes. Il faut reconnaitre qu'ils ont un certain talent pour exploiter les peurs. Lorsqu'il s'agit d'y répondre, en revanche, ils se contentent de proposer des solutions qui n'en sont pas, parce qu'elles ne peuvent pas être mises en oeuvre ou parce qu'elles sont parfois pires que le mal. Face aux désordres du monde, face à l'afflux des réfugiés, face à la menace terroriste, face à la crainte du déclassement que fait peser la mondialisation sur les plus modestes, les populistes proposent de fermer les portes et les frontières, et même d'ériger des murs. Ils oublient que le médecin qui ne traite que les symptômes condamne le malade à une mort certaine.
À la place, je propose une éthique de la responsabilité appliquée aux relations internationales. Dans notre monde ouvert, le repli sur soi, la peur et la haine de l'autre ne résolvent rien. Nos vieilles nations sont un socle fondamental, mais, isolées, elles sont impuissantes. L'idée d'une souveraineté sans partage est un leurre. La coopération européenne et internationale est donc plus vitale que jamais.
Depuis 2012, la politique étrangère de la France n'a eu d'autre objectif que d'y contribuer, dans un esprit de responsabilité, en s'engageant pleinement, en ne se résignant jamais.
En Afrique du Nord, les printemps arabes ont apporté beaucoup d'espoir et rebattu les cartes. Il y a de grandes réussites, comme en Tunisie, où la France continuera à contribuer à la consolidation de la démocratie. Mais il y a aussi de grandes fragilités. D'abord la persistance du terrorisme, dont il faut se débarrasser. Et puis le besoin urgent, en Libye, de retrouver un équilibre et des institutions solides. C'est pourquoi la France soutient le gouvernement d'entente nationale de Fayez Sarraj. Dès son installation dans la capitale libyenne, je suis allé à Tripoli, avec mon collègue allemand Frank-Walter Steinmeier, pour lui apporter un message de confiance et de soutien. Le moment est désormais venu de trouver un compromis pour rassembler toutes les forces du pays et leur permettre de reconstruire un État qui pourra efficacement lutter contre le terrorisme et aussi apporter prospérité et justice aux libyens. Dans cette perspective, une mobilisation de tous les partenaires de la Libye est indispensable, en particulier de tous les acteurs régionaux. La France a pour ambition d'y contribuer et je prépare en ce moment une réunion à Paris à cet effet.
Au Proche-Orient, j'évoquais la mémoire de Shimon Peres, j'aurais pu parler des accords d'Oslo et de l'immense chantier historique d'Yitzhak Rabin, mais aujourd'hui, le conflit israélo-palestinien est devenu une source d'insécurité pour toute la région. Mais aussi de souffrance pour les deux peuples. S'est progressivement installée la fausse idée que le statu quo pourrait durer. La conséquence, c'est que la perspective de deux États, vivant côte à côte, en paix et en sécurité, s'éloigne, minée par la poursuite de la colonisation et l'absence de tout processus politique, tandis que le désespoir dans la population favorise l'enracinement des idées les plus radicales et annonce une résurgence assurée de la violence. Là aussi, la France a pris l'initiative, en remobilisant la communauté internationale afin d'inciter les parties, Israël et la Palestine, à reprendre le chemin des négociations et en en créant les conditions. Je me souviens du scepticisme qui avait accompagné l'annonce de nos intentions il y a quelques mois. Il a aujourd'hui laissé la place à la manifestation de la volonté de nombreux pays, parfois très loin du Proche-Orient, je pense à la Chine, au Japon, à l'Australie, au Canada, de s'impliquer à nouveau dans la recherche de la paix. À New York, la semaine dernière, j'ai pu constater que ce conflit était revenu à l'ordre du jour de la communauté internationale : c'était notre premier objectif. Il reste, bien entendu, encore beaucoup de travail à faire. Je ne méconnais pas la difficulté de la tâche ni la longueur du chemin. Mais, je veux le redire aux Israéliens et aux Palestiniens : une opportunité unique de retourner à la table des négociations vous est offerte. Osez faire le choix courageux de la paix.
Je pourrais évoquer, devant vous, de nombreuses autres situations où la France se mobilise. Mais je ne voudrais pas vous donner une impression réduite de ce qu'est la politique étrangère de la France, qui n'est pas seulement une diplomatie de crise ou de réaction à la nature souvent tragique des relations internationales.
La diplomatie française, elle construit, elle investit, elle se déploie dans le champ culturel, économique, dans celui des échanges humains à travers un réseau parmi les plus développés au monde. Elle se renouvelle aussi sans cesse, pour s'adapter aux priorités et aux besoins de la société française. Elle est le contraire de l'image d'une bureaucratie tournée vers le passé qui lui est parfois accolée. Elle est sur tous les fronts.
Sur le front économique, en particulier, pour appuyer les exportations de nos entreprises, attirer les investissements étrangers en France ou encore promouvoir la France comme destination touristique. Sur le front des échanges humains, ensuite, qui sont la clé des succès à venir de la projection internationale de notre pays. Je me réjouis que la France soit devenue l'an dernier la troisième destination mondiale des étudiants étrangers en franchissant le cap des 300.000. Sur le front de la solidarité internationale, encore, avec depuis quatre ans des évolutions en profondeur de notre politique de développement, reposant sur une aide dont la trajectoire ascendante reprend grâce aux engagements du président François Hollande. Sur le front des enjeux globaux, également, avec le succès de la COP21 qui a permis, pour la première fois, de doter la planète d'un cadre ambitieux pour la lutte contre les dérèglements climatiques. Sur le front de la culture et de la francophonie, toujours, car le respect de la diversité est une des réponses aux problèmes du monde. Sur le front des valeurs, enfin, parce que la France, et je pèse mes mots, surtout dans le contexte parfois de dérive du débat public, y compris dans notre pays, La France n'est jamais aussi forte que lorsqu'elle est en accord avec elle-même et qu'elle promeut les droits de l'Homme et les libertés qui sont au coeur de son modèle républicain.
J'ai bien conscience d'avoir dressé, devant vous, un sombre tableau. Cela ne doit pas nous conduire, vous conduire, à l'abattement ou au fatalisme. Au contraire. Notre engagement, c'est de prendre les problèmes à bras le corps et d'y répondre. Et il faut aussi valoriser les succès : la paix et la sécurité progressent au Sahel ; de nouvelles perspectives de développement en Afrique s'ouvrent ; la démocratie s'installe en Birmanie et la paix civile en Colombie. Je vous ai aussi parlé de notre diplomatie qui construit et investit. Contribuer à rendre le monde meilleur, ce n'est donc pas mission impossible, si la volonté est là, si l'énergie est là, si la capacité à mobiliser les coeurs et les intelligences est là.
Défendre nos valeurs, protéger nos intérêts et nos populations, offrir à chacun davantage d'opportunités, conserver à nos sociétés leur caractère libre et ouvert : voilà nos priorités, voilà nos objectifs, voilà notre combat. J'espère que chacune et chacun d'entre vous pourra, à sa mesure, en être un acteur passionné.
Merci de votre attention.
(...)
Q - Bonsoir, Monsieur le Ministre. J'aimerais vous parler de Vienne. Si on lit le rapport MAEDI21 qui est paru ces derniers mois, on voit bien que les budgets du MAE tentent plus à se diriger vers les pays émergents et cela nécessite donc une adaptation en Europe. J'aimerais vous parler de diplomatie culturelle parce que vous en avez parlé et vous dire que le MAE envoie des signaux plutôt négatifs ces derniers temps à Amsterdam, à Vienne avec la vente du palais Clam Gallas, et vous demander si la diplomatie culturelle en Europe était toujours une priorité de votre ministère et vous demander des nouvelles du Palais parce que, selon la presse autrichienne, la vente pourrait être mise en cause par le restaurateur qui refuse de quitter le parc.
R - Merci. Ne soyez pas trop conservateur. L'action culturelle internationale de la France est une de mes priorités, je souhaite être très clair sur ce point. Nous avons même un opérateur qui s'appelle l'Institut français, nous avons le très beau réseau des alliances françaises. À chaque fois que je me déplace, je m'y rends et je soutiens l'action culturelle de la France. Ceci, pour moi, est une priorité. C'est même un des atouts de la France. On va donc continuer.
Alors, que l'on fasse un effort vers les pays émergents, c'est un peu la moindre des choses. Il y a des pays où nous sommes absents.
Je voudrais vous donner un exemple où nous avons toujours été présents : c'est la Birmanie, où je me suis rendu il y a peu de temps, où j'ai rencontré Aung San Suu Kyi, que je connaissais déjà et que j'avais vu à Paris. C'est une femme d'un courage inouï, qui est resté si longtemps reléguée dans sa maison à Rangoon, et qui, aujourd'hui, gouverne dans des conditions difficiles. Mais, pendant la période de la terrible dictature, un seul institut est resté toujours ouvert, c'est l'Institut culturel français, à Rangoon. Il y a eu cette résistance culturelle, où des hommes et des femmes qui n'acceptaient pas de régime, venaient dans cet Institut. Mme Aung San Suu Kyi se souvient très bien de cette période et conserve une grande reconnaissance envers la France. Je pense que c'est quelque chose d'essentiel.
J'étais, il y a peu de temps, à Prague et l'on m'a raconté la visite de François Mitterrand au moment où il y avait encore la dictature de Gustav Huzak, les dissidents, dont Vaclav Havel, étaient toujours menacés. Ces personnes-là avaient un accueil dans les instituts culturels français. Il y avait là comme un espace de liberté qui demeurait.
Donc, on va continuer. Vous me dites que l'on envisage de vendre un ancien palais à Vienne, mais on ne vend pas tout. Mais je pense que la bonne gestion, c'est aussi, de temps en temps, de vendre lorsque des bâtiments ne sont plus adaptés pour en utiliser d'autres à la place. Ce n'est pas là l'essentiel. Je sais qu'il y a toujours des gens pour le statut quo. Je ne suis pas pour que tout change, je suis, au contraire, pour que les valeurs qui représentent la France, dont l'action culturelle internationale, demeurent. Mais quand il faut être un peu imaginatif pour se donner des petits moyens, ce n'est pas la peine d'hésiter. Pardon d'avoir été un peu réactif à votre question mais merci de me l'avoir posée.
(...)
Q - Tout le monde connaît votre parfaite maîtrise de la langue allemande. Quel est l'impact de la connaissance d'une langue dans la gestion des affaires internationales, surtout dans la gestion des affaires européennes ?
R - Vous avez parlé de la diversité linguistique en Europe. Bien sûr, l'anglais est la langue de la facilité, des échanges. Si l'on va, à tel endroit, parler avec tel homme politique, tel homme d'État si l'on ne connaît pas sa langue, si lui ne connaît pas la vôtre, si on veut échanger, il ne faut pas avoir peur d'utiliser l'anglais. Je ne suis pas un adversaire de l'anglais, je suis défenseur de la Francophonie et du multilinguisme, il faut que cela soit bien clair. D'ailleurs, c'est une chance de la Francophonie de l'accepter ; je l'ai dit à New York, à la soirée consacrée à la Francophonie, beaucoup de gens étaient venus, ils n'étaient pas tous francophones mais ils étaient tous pour la Francophonie. N'ayons pas peur de cela.
En même temps, je revendique, dans certaines réunions, notamment internationale où il y a la chance d'avoir la traduction simultanée, que chacun parle dans sa langue. Pourquoi vouloir se forcer à tout prix, je vois certains de mes homologues qui veulent à tout prix parler en anglais dans les réunions des conseils des ministres des affaires étrangères ; non, parlez le français, parlez l'italien ; d'abord, c'est agréable à entendre la langue de l'autre et puis, lorsque l'on converse ensemble, on va parler en anglais si on ne peut pas faire autrement.
Quant à l'allemand, il est vrai que c'est utile. Vous me posez la question : je constate que, lorsque l'on parle - et c'est vrai dans la relation franco-allemande où il y a quelque chose de particulier -, de parler la langue de l'autre aide beaucoup, cela crée un lien. Il y a peu de temps, je suis allé devant la conférence des ambassadeurs allemands, où Steinmeier m'avait invité, j'ai parlé devant tous les ambassadeurs, je l'ai fait en allemand. Je crois que cela a changé quelque chose ; j'ai revu pas mal d'ambassadeurs qui m'ont dit qu'ils avaient été sensibles aux messages que j'ai pu leur transmettre directement. C'est exceptionnel car, d'habitude, je parle en français même en Allemagne parce qu'il est normal de parler dans sa langue.
Je réponds à votre question de cette manière et il est très important de ne pas avoir peur parce que la langue c'est aussi la culture, c'est aussi un patrimoine, c'est, derrière, des traditions, c'est un mode de vie, ce sont des tas de choses, c'est une sensibilité. Il faut préserver cela. J'ai parlé de patrimoine de l'humanité ; oui, c'est le patrimoine de l'humanité. Même en Europe, nous devons commencer à le faire. Cela vaut aussi pour les langues africaines, les langues asiatiques. Il est vrai qu'en Afrique il y a une multitude de langues, il est parfois difficile de toutes les préserver. C'est comme en France avec les langues minoritaires : l'alsacien, le breton, le basque, etc. mais cela fait partie du patrimoine, il faut y être attentif. Et c'est ce qui fait que l'on n'a pas peur de vivre ensemble parce que l'on a une spécificité linguistique, au contraire. Même les accents ; de temps en temps, on dit qu'il n'y a pas assez d'accents, mais, moi, je crois que c'est juste : l'accent est une richesse et, parfois, il y a des accents qui sont comme le soleil : merci Enrico
(...)
Q - Vous avez parlé du changement climatique. Vos soutiens vous ont dit que l'on a besoin de commerce et de développement partout et même vous venez de mentionner en Afrique quelques projets mais où parle-t-on de développement durable ? Je suis très curieuse : pourquoi on n'utilise pas ces mots dans les discussions internationales ?
R - Votre question pose «à quel niveau débat-on du développement durable». On débat au niveau des gouvernements, mais cela ne suffit pas, et ce qui est exceptionnel dans la réussite de la COP21 à Paris, c'est qu'il y a eu une énorme participation de la société civile, des ONG, des collectivités locales, des entreprises, c'est la clé de la réussite. La mise en oeuvre des objectifs de développement durable, qui n'est pas seulement la lutte contre le réchauffement climatique qui englobe une conception nouvelle de notre fonctionnement, pas seulement au niveau de l'économie, ne peut seulement des gouvernements, mais il faut que les gouvernements s'impliquent. Il faut que les gouvernements soient capables de négocier des traités internationaux, et l'accord de Paris, c'est un traité international qui est en cours de ratification. Ce processus s'accélère, tant mieux. Après il y a la mise en oeuvre : la mise en oeuvre, ce sont les États, ce sont aussi les entreprises, les collectivités territoriales, les villes en particulier, mais aussi les associations, la société civile, les citoyens, organisés au plus près de la vie quotidienne. Et pour cela, je pense que cela nous interpelle aussi sur le fonctionnement global de nos démocraties pour l'avenir.
La France va accueillir, en décembre, un sommet mondial qui s'appelle le sommet pour un gouvernement ouvert, et donc pour perfectionner la démocratie. Comment peut-on perfectionner la démocratie en la rendant plus transparente, notamment par l'accès aux données dont disposent par exemple les ministères, les administrations publiques, dont disposent les entreprises pour justement développer des projets. Puis, en même temps, ce sommet mondial pour un gouvernement ouvert devrait déterminer comment rendre la démocratie plus forte, comment les citoyens peuvent peser sur l'information et comment avoir l'information.
Ce sera un sommet où il y aura des milliers de participants qui ne sont pas membres de gouvernements - et ça c'est nouveau - ce qui prouve que cette demande de démocratie plus participative est forte, même si parfois elle a été traitée ironiquement. Je pense que cela correspond à quelque chose de profond, et il faut accepter d'être interpellé sur les dysfonctionnements, les insuffisances de nos démocraties qui restent représentatives par les élections, mais on voit que l'on est à la limite, qu'il faut aussi imaginer autre chose : comment les citoyens peuvent-ils être plus impliqués ? Comment peuvent-ils plus peser ? Comment peut-on reconnaître leur autonomie, tout en faisant fonctionner, je dirais la démocratie politique et ses valeurs ? Voilà les défis qui sont devant nous.
Vous voyez, la diplomatie française est active dans de nombreux domaines. On n'a pas tout abordé, mais on a quand même abordé beaucoup de choses, grâce à vos questions, et je voulais vous en remercier. (...).
* Russie - Ukraine
(...)
La Russie, c'est une évidence, a vécu le choc de la chute du Mur de Berlin et l'effondrement du bloc soviétique comme un déclassement. L'espoir d'un nouvel équilibre, reposant moins sur la confrontation et plus sur la coopération, n'a malheureusement pas émergé spontanément des décombres de la Guerre froide. La réalité c'est que, derrière une apparence de consensus et de fin de l'histoire, une forme de désordre du monde s'est installée. Nous payons aujourd'hui le prix de cette erreur d'appréciation qui a donné aux Occidentaux une sensation de confort pendant deux décennies. Pour autant, je suis persuadé qu'il est possible de bâtir un partenariat durable avec la Russie, qui est un grand pays et avec lequel nous avons un destin commun. Et, là-aussi, il faut persévérer dans la voie du dialogue, ne jamais renoncer à rechercher par la négociation la solution aux crises qui nous affectent. C'est ce que nous continuons à faire, avec notre partenaire allemande, dans le cadre du format «Normandie», pour apaiser les tensions dans l'est de l'Ukraine.
(...)
Q - Bonjour et merci beaucoup pour votre discours. Je suis étudiante ici à Sciences po et je suis russe.
Vous avez beaucoup critiqué la Russie lors de votre discours alors ma question est assez simple : j'aimerais savoir si vous pensez que les sanctions économiques contre la Russie sont utiles et efficaces ?
R - Le dernier point concerne la Russie : je crois avoir expliqué les choses. La Russie est une vieille et grande nation qui, après la chute du Mur de Berlin et l'effondrement de son système, l'Union soviétique, - c'est d'ailleurs M. Poutine qui a employé l'expression je crois : «La fin de l'Union soviétique est la plus grande catastrophe de l'Histoire» - a vu son influence diminuer. Évidemment, c'est l'influence de la Russie à travers cet empire qui était affaiblie alors que le régime lui-même, on l'a vu avec les réformes de M. Gorbatchev, était assis sur des décombres. Il ne pouvait pas survivre en tant que modèle économique et politique, il arrivait à sa limite.
L'erreur vient à la fois des Russes sur la manière dont ils ont abordé les réformes à la suite de cet effondrement - la période Eltsine par exemple - mais des occidentaux qui ont cru que c'était la fin de l'histoire et que la Russie n'était plus elle-même et qu'elle entrait dans les cadres et les règles classiques occidentales. C'était bien mal comprendre l'âme et l'histoire russe. Je pense qu'il y a eu là une erreur.
Aujourd'hui, il y a une sorte de résurgence pour que la Russie joue son rôle, qu'elle redevienne une grande nation, elle en a le droit et le devoir, mais avec les dérives et les excès. Il faut donc parler avec les Russes et l'erreur est de ne pas avoir compris cela. Après la chute de l'Union soviétique, un grand retard a été pris.
Aujourd'hui, la Russie est dans une impasse diplomatique, politique et militaire en Syrie, je l'ai dit. Mais la main tendue est toujours là.
Je prenais l'exemple de l'Ukraine, elle est toujours là. Vous parliez des sanctions : Comment sont-elles venues ? Elles sont venues lorsque la Russie a facilité la remise en cause de la frontière entre l'Ukraine et la Russie. La communauté internationale, la France et notamment les autres pays européens, ne pouvaient pas accepter cet état de fait. Après la Seconde guerre mondiale et y compris après la réunification, notamment pour la frontière entre la Pologne et l'Allemagne, c'est sur l'inviolabilité des frontières que se sont construites la sécurité et la paix en Europe.
Il y a cet accroc particulièrement grave qui demeure. C'est pour cela que dans l'intérêt commun, nous ne pouvions pas l'accepter et c'est la raison pour laquelle il y a eu ces sanctions. Mais elles ne sont pas un but en soi et nous avons vocation à les lever comme je l'ai dit aux dirigeants russes. Au fur et à mesure que les accords de Minsk, décidés pour rétablir la souveraineté ukrainienne et assurer la stabilité et la sécurité dans le Donbass tout en acceptant de reconnaître qu'il y a une spécificité et un statut spécial pour cette région avec des élections, sont mis en place alors oui, nous pourrons ouvrir la question des sanctions. C'est clair. La Russie n'est pas un ennemi mais il faut qu'elle devienne un vrai partenaire. Lorsqu'il y a des désaccords aussi graves que sur la Syrie, il ne faut pas tourner autour, il faut le dire, dans l'intérêt-même de la paix, mais aussi de la Russie pour son propre destin.
(...)
Pour l'Ukraine, il y a, avec l'Union européenne, un lien étroit désormais mais qui n'est pas celui de la perspective de l'adhésion. C'est celui de la coopération.
On ne laisse pas tomber l'Ukraine, l'Europe ne laisse pas tomber l'Ukraine. L'Europe aide de façon substantielle l'Ukraine pour ses projets de développement. Le Fonds monétaire international aide l'Ukraine aussi pour tous ses projets, y compris pour établir sa situation économique et financière.
En même temps, vous l'avez évoqué, il faut aussi que l'Ukraine fasse sa part des réformes. Là, je ne parle pas seulement des réformes politiques qui sont nécessaires pour arriver à un accord pour respecter ce que j'ai appelé tout à l'heure les accords de Minsk. Il y a les Russes qui ont leur part à faire avec la sécurité dans le Donbass et, là, nous sommes loin du compte. Puis, il y a l'Ukraine qui doit voter une loi électorale, un statut spécial, une loi d'amnistie, une réforme constitutionnelle, et négocier avec les Russes l'échange de prisonniers. Tout cela doit se faire ; ceci, c'est pour la question russo-ukrainienne.
Pour l'Ukraine elle-même, il y a des réformes à faire. Des réformes pour mettre en place un État de droit, de la transparence dans la gestion. Il y a encore trop de corruption.
Je me suis rendu à Kiev à deux reprises avec Frank-Walter Steinmeier, nous y allons souvent ensemble - vous avez parlé tout à l'heure de la relation franco-allemande -, nous parlons aussi franchement aux Ukrainiens, on leur dit «attention, si vous ne faites par votre part de réforme, il y a le poids des oligarques, alors vous risquez un jour d'avoir des critiques, notamment venant de l'Union européenne, du Fonds monétaire international, qui risquent de freiner leur intervention». Nous ne souhaitons pas cela.
Mais parler franchement, c'est parler franchement avec le président Porochenko, c'est parler franchement avec le Premier ministre, c'est parler franchement avec toutes les forces politiques ukrainiennes. C'est ce que nous avons encore fait la dernière fois où nous y sommes allés à la mi-septembre : nous avons rencontré tous les groupes parlementaires de la Rada et c'était très intéressant. Mais on voit les difficultés, il y a une vie politique, il y a une vie démocratique mais, parfois, faire des réformes, cela a un coût, ce n'est pas toujours populaire lorsque l'on remet en cause des situations. Mais il faut faire, donc, au nom de la stabilité de l'Ukraine, de son développement, de son avenir de ce grand pays, il faut continuer à l'aider et, en même temps, il faut le faire de façon transparente et c'est ce que nous efforçons de faire.
(...)
Q - Bonsoir Monsieur le Ministre, bonsoir Monsieur le Professeur. Ma question va compléter la série de questions ukrainiennes, qu'en pensez-vous de la politique et la position commune des pays européens vis-à-vis du dossier ukrainien et la deuxième question, est-ce que selon vous le Fonds monétaire international devrait continuer à attribuer des prêts à l'Ukraine qui est maintenant sous procès...
R - Merci. Sur l'Ukraine j'ai en partie déjà répondu sur la question des sanctions et en faisant le lien avant la mise en oeuvre des accords de Minsk, je continue de penser que c'est possible. D'ailleurs, je vous ai parlé plusieurs fois de la Russie, nous travaillons actuellement à organiser courant octobre, je suis assez confiant, un sommet au niveau des chefs d'État, dont les présidents Hollande, Porochenko et Poutine avec la chancelière Angela Merkel, pour faire un pas supplémentaire dans la mise en oeuvre des accords de Minsk. J'ai cru entendre, y compris du côté russe, une ouverture pour que ce sommet ait lieu.
Quant à l'aide du FMI, je l'ai lié, comme les aides de l'Union européenne, aux réformes intérieures qu'il faut faire en Ukraine, notamment sur la question de la lutte contre la corruption, l'indépendance des tribunaux, l'accès aux marchés publics, il y a beaucoup de choses à changer - mais, en même temps, il ne faut pas nier qu'il y a un certain nombre de lois qui ont été votées. Lorsque nous étions à Kiev avec M. Frank-Walter Stenmeier, nous avons fait le point sur ce sujet et il y a une partie des réformes qui ont été votées : un procureur général a été nommé, donc cela ce sont des vrais progrès. Après, c'est la question de la mise en oeuvre, et là nos interlocuteurs ont convenu qu'il y avait beaucoup de progrès à faire, mais le FMI a pris en compte, ces efforts, ces progrès, et donc a débloqué son aide. Je crois que c'est une signe d'encouragement, il faut le dire, on n'attend pas que ce soit parfait, il fallait donner ce signe. (...).
* États-Unis
(...)
Après, il y a une question par rapport aux États-Unis, j'y reviens un instant : je ne sais pas ce que sera la politique américaine demain sur le plan multilatéral. Cela dépendra du choix que les Américains feront pour leur futur président. Mais je ne vous cache pas une certaine inquiétude parce que je ne sais pas ce que sera la politique américaine si c'est Donald Trump qui est élu, du point de vue de la conception du monde, multilatérale ou non, de la coopération internationale, je ne sais pas.
Avec Hillary Clinton, nous la connaissons, elle a une expérience ; je ne dis pas que nous sommes forcément d'accord sur tout. Il y a eu d'ailleurs un désaccord, pas seulement avec elle, avec le président Obama lorsque nous avions envisagé, après l'utilisation des armes chimiques en 2013 par le régime de Damas, de frapper des cibles militaires syriennes, pour marquer un coup d'arrêt. Nous étions prêts, avec le président Hollande - un week-end de fin août 2013 - et lorsque le président américain a appelé pour dire «Non, je ne pourrai pas» alors que les Britanniques venaient, eux aussi, de renoncer, je pense que cela a une influence très profonde sur la situation d'aujourd'hui. Donc, je le dis, c'est un regret, un regret pour une question grave. Vous m'avez posé la question, maintenant on verra ce que sera l'avenir. (...).
* Afrique - Gabon - RDC - Développement - Lutte contre le terrorisme
Q - Bonjour Monsieur le Ministre, je suis étudiant ici, j'ai la double nationalité de l'Afrique du Sud et de l'Allemagne. Merci pour votre discours.
Vous avez parlé de l'Afrique du Nord, mais je serais intéressé de savoir jusqu'où la France peut soutenir le Gabon par exemple, et plus généralement le processus démocratique dans les pays africains, où les présidents restent souvent plusieurs années. La France ne pourrait-elle pas faire pression pour que les dirigeants quittent le pouvoir après avoir servi deux voire trois mandats ?
R - Merci beaucoup pour vos questions sur des sujets qui sont très importants.
Prenons la première question qui concerne l'Afrique. J'ai évoqué brièvement ce que l'Afrique représentait comme perspective pour l'avenir et le continent qui a le plus grand dynamisme démographique, avec une jeunesse pleine d'attente, d'envie et capable de projets. Vous le savez bien, vous venez d'Afrique du Sud et comme vous l'avez dit il y a énormément de potentiel. En même temps, l'Afrique est confrontée à plusieurs défis : celui du développement d'abord, celui de la sécurité et le défi démocratique. Il faut être positif. Vous avez fait allusion aux élections récentes au Gabon par exemple. Il y a une période qui est révolue et vous avez dû le lire à travers les déclarations que j'ai pu faire au nom de la France : c'est la période de la France-Afrique, la période de l'ingérence dans la politique intérieure des pays africains. Nous avons souhaité que le processus électoral soit le plus transparent possible, que la voie du droit soit utilisée plutôt que celle de la violence, que ce soit par les opposants ou par les régimes. Nous avons tenu cette ligne.
Nous avons par ailleurs appelé au dialogue alors qu'il y avait des doutes. Il en reste encore, mais maintenant, un président a été proclamé élu selon la décision de la Cour constitutionnelle. L'Union européenne avait des observateurs et on a pu constater que ce n'était pas parfait. Ce que nous encourageons à présent, c'est le dialogue politique pour la suite de l'Histoire du Gabon. Nous faisons confiance à l'Union africaine. J'ai parlé de l'Europe, mais l'Afrique s'est également organisée, elle a créé des organisations régionales, pour l'Afrique de l'Ouest et pour l'ensemble de ce continent. L'Union africaine est extrêmement importante, elle joue et jouera un rôle de plus en plus important dans la régulation des conflits, dans la régulation des situations de crise, et il y en a beaucoup.
J'en citerai une autre : vous parliez de ces hommes d'État qui veulent rester le plus longtemps possible. Il y a un exemple qui est la République démocratique du Congo qui est un très grand pays avec énormément de potentiel économique et humain, mais qui est au bord de la guerre civile. Récemment, il y a eu des manifestations et des morts car il y a un président en place qui veut garder cette place, alors qu'il n'a plus le droit de se représenter.
Avec la communauté internationale, la France joue son rôle, récemment encore, pour tout faire pour que le dialogue national ait lieu - il a commencé mais il est très insuffisant - et pour que la date des élections soient fixées et que le président sortant, dont on garantira la sécurité bien évidemment, il ne s'agit pas que les choses se déroulent dans la violence, pour qu'il annonce clairement qu'il ne se représente pas. Auquel cas, ce grand pays peut voir déboucher en son sein une guerre civile.
Cela fait partie de l'action que nous menons mais, là encore, ce n'est pas l'ancien colonisateur, ici ou là, c'est vrai pour la Belgique mais aussi pour la France, qui doit dicter. Il doit encourager au dialogue interne et aussi, dans le cadre international des institutions internationales dont les Nations unies ou les institutions qui existent comme c'est le cas pour l'Union africaine ou l'Union européenne, jouer son rôle et encourager aux bonnes solutions.
Le deuxième défi, c'est le développement. Il y a énormément de potentiel dans tous ces pays mais il y a aussi beaucoup de pauvreté et de misère, des inégalités plus qu'ailleurs, et cela même dans les pays riches comme le Nigeria avec les ressources pétrolières. Et pour autant, il y a des disparités sociales, un manque d'équipement collectif, notamment en matière de santé et des régions qui sont abandonnées.
Le troisième volet est le défi du terrorisme. Justement, au Sahel, avec Al-Qaïda, dans la région des grands lacs il y a Boko Haram.
Nous avons donc un double combat à mener, la France a pris ses responsabilités au Mali par exemple pour aider ces pays à résister au terrorisme et au djihadisme. Et si nous n'étions pas intervenus au Mali, ils auraient envahi totalement le pays qui serait aujourd'hui sous leur coupe. Ce combat n'est pas fini et maintenant il ne se déroule pas seulement à l'initiative de la France, il se déroule dans le cadre d'une mission de maintien de la paix des Nations unies, nous ne sommes pas seuls. Je suis moi-même allé au Mali et au Niger avec mon collègue allemand que j'ai cité tout à l'heure M. Steinmeier.
En même temps, il y a ce soutien aux projets de développement de ces pays qui sont à la fois confrontés à cette violence et aux flux migratoires. C'est par exemple le cas d'un très petit pays qui est pauvre comme le Niger mais qui a une énergie incroyable pour à la fois faire vivre ces institutions le mieux possible, et en même temps développer des projets. Mais il doit aussi faire face aux besoins de sa sécurité et il faut l'aider. C'est à présent mon combat au niveau européen et je vois que les choses progressent, je ne me sens pas seul.
De plus en plus, il y a une prise de conscience que l'Europe, et pas seulement la France, doit pleinement jouer son rôle d'aide à l'Afrique, sans opposer soutien à la sécurité et soutien au développement. Nous voulons le faire dans un esprit de partenariat et de coopération. Il y a notamment un secteur où l'Afrique a toute capacité pour l'avenir, c'est la transition énergétique, l'accès à l'énergie, à l'électricité pour le développement. C'est là qu'il faut mettre la priorité pour tous les projets qui sont extrêmement nombreux dans un continent qui a d'énormes capacités, je pense à l'énergie solaire mais pas seulement. Il y a en Afrique, on ne le sait pas toujours, des possibilités hydrauliques.
(...)
Q - Bonsoir Monsieur le Ministre. Je viens de l'Île Maurice, un petit pays qui a beaucoup à apprendre, j'imagine, de l'Europe et je pense que c'est le cas de plusieurs pays aujourd'hui, notamment les pays émergents. Vous avez parlé de l'Afrique, vous avez parlé de l'Asie. Justement, j'aurais trois questions qui peuvent se décliner en une et qui justement portent sur l'avenir de ces pays en développement. Puisque vous avez abordé justement le sujet de l'Union européenne qui, aujourd'hui, se pose un peu comme une réussite en termes de coopération, en termes d'identité et que beaucoup d'organisations, de régions du monde veulent copier, notamment l'Union africaine, c'est justement en tant qu'Africain que je me pose la question de savoir comment, d'après vous, l'on peut créer une identité ; comment des pays, comme les pays africains qui sont maintenant très jeunes par rapport à ce qui s'est passé après la colonisation et qui ont dû rebondir et se recréer, peuvent créer une identité commune ; et, plus personnellement, comment ils peuvent se retrouver.
Est-ce que coopérer est finalement l'alternative ultime ? Comment coopérer, d'après vous ?
Quelle est la place de la culture de ces États-là dans le monde d'aujourd'hui ?
Quelles sont, selon vous, les actions que les femmes et hommes politiques peuvent engager pour relancer l'idée d'Europe ?
R - Vous qui venez de l'Île Maurice, vous avez fait référence à toutes les organisations qui se mettent en place peu à peu en Afrique, en Asie et qui, souvent, s'inspirent de l'Europe. Il se trouve qu'aujourd'hui j'ai rencontré les ambassadeurs des pays de l'ASEAN - association des pays de l'Asie du Sud-Est (il n'y a pas la Chine) -, ces pays-là sont en train de mettre en place une organisation intégrée de plus en plus étroite entre eux et ils s'inspirent de quel modèle ? Du modèle européen.
Lorsque je me déplace dans le monde - ce n'est pas d'aujourd'hui, Enrico a dû avoir la même expérience -, souvent l'Europe est regardée avec envie, parfois avec critique aussi : je me souviens de mon premier déplacement, c'était à Singapour, à l'époque l'euro était en crise et on me disait là-bas : «L'euro va disparaître» ; il n'y avait rien d'acquis, nous étions en danger. En même temps, on me disait «il ne faut pas car nous avons besoin de vous, nous avons besoin de l'Europe». Récemment, j'ai rencontré mon homologue de Nouvelle-Zélande, qui me dit «Nous voulons continuer de négocier avec vous sur le plan économique, avoir des échanges économiques avec l'Europe, mais quelles sont les conséquences du Brexit ?». Des questions sur le Brexit me sont posées partout, parce que, là, ils ont vu la crise de l'Europe et peut-être même certains ont craint la fin de l'Europe.
On voit bien que ce n'est pas un modèle absolu qui a toutes les qualités, toutes les vertus. Mais ce modèle européen est issu d'une histoire, il est issu d'une tragédie, celle du XXIe siècle, de deux guerres mondiales et de la tragédie de la Shoah. Donc, ce sont les leçons que les Européens ont su tirer que j'ai évoquées tout à l'heure. C'est donc légitime que cela inspire. D'ailleurs, nous, les Européens, devrions nous dire «si l'on inspire autant, c'est que ce que nous avons fait n'est pas si mal ; on aurait donc peut-être intérêt à prendre conscience qu'il faut défendre ce modèle».
Vous avez parlé de l'Union africaine. Il y a un exemple très concret dans l'actualité, avec la mise en oeuvre du plan de lutte contre le réchauffement climatique. Est en train de se mettre en place une organisation à l'échelle africaine pour voir de quelle manière on pourrait mobiliser les fonds, financer les projets, qui vont venir dans chaque pays africain permettre d'accéder à l'énergie, à l'électricité qui sont la base du développement. Ceci est un exemple concret et c'est l'Union africaine qui est en train d'en préparer les conditions. Nous ne faisons pas à leur place, on nous demande parfois de l'expertise, nous sommes prêts à le faire ; on peut aussi nous demander des co-financements, nous sommes prêts à le faire ; mobiliser aussi d'autres financements internationaux. Mais ce que je peux vous dire, la réalité c'est que les projets existent et ils ne partent pas de nous, ils partent des Africains eux-mêmes.
Je disais tout à l'heure que l'Afrique avait un potentiel formidable, c'est sa jeunesse, sa créativité. J'étais, cet été, au Kenya. Le Kenya est un pays en plein boom économique mais, ce n'est pas facile car il est voisin de la Somalie avec des risques terroristes qui menacent aussi le Kenya. Mais le Kenya est très en avance, y compris sur nous, pour le paiement électronique par le téléphone. Vous savez que la question de l'accès au crédit, l'accès à la monnaie - c'est une des conditions également du développement -, c'est au Kenya que j'ai vu que cela marchait. J'ai vu que les gens que j'ai rencontrés étaient fiers de nous montrer cela et de nous montrer leurs capacités.
Donc, il ne faut pas avoir, à l'égard de l'Afrique, comme à l'égard des pays émergents, une attitude paternaliste comme quoi nous aurions, nous, le savoir et toute la connaissance, que nous saurions tout faire et répondre à toutes les questions. Il faut partir du réel - vous parliez d'identité tout à l'heure -, oui, partons du réel, partons de ce que ces pays sont capables de faire de meilleur, avec leur histoire, leur culture, qu'il faut respecter. Quand je parlais tout à l'heure de la diversité culturelle comme de la diversité linguistique, c'est indispensable, cela fait partie du patrimoine de l'humanité ; je suis très fier que la France, par exemple, soit capable de proposer au monde un musée comme le musée des arts premiers du Quai Branly. Car il n'y a pas de culture majeure et de culture mineure. Cela aussi fait partie du combat de la France et des Européens puisque nous avons ces valeurs en commun. (...).
* Union européenne - Brexit
Le Royaume-Uni et l'Union européenne viennent d'être victimes, en juin dernier, d'un de ces accès de démagogie. Le Brexit ne mettra en péril ni l'Union européenne - j'en suis sûr - ni le Royaume-Uni - je l'espère. Nous nous en remettrons. Mais il trouve sa source dans le mensonge, les exagérations et les caricatures, il faut s'en souvenir. Je le dis avec d'autant plus de tranquillité que ce sont ses promoteurs eux-mêmes qui, au lendemain du référendum, ont admis, en quittant le navire, que leurs promesses n'étaient pas tenables. Suprême paradoxe, ils ont laissé la charge de la négociation à une Première ministre qui avait fait campagne pour rester dans l'Union européenne.
Je le crois, j'en suis même convaincu, nous sortirons l'Union européenne de cette mauvaise passe. Pour cela, il faudra toute la force de la coopération franco-allemande. Il faudra aussi concentrer davantage l'action de l'Union européenne sur les sujets qui préoccupent le plus les citoyens européens, comme l'a proposé le président de la République à Bratislava. Les peuples d'Europe - à l'exception peut-être des Britanniques, dont les hésitations originelles n'ont jamais été surmontées - sont fondamentalement attachés à l'Union européenne. Ils ont encore la mémoire des conflits du XXe siècle. Ils comprennent ce que l'intégration européenne a apporté en termes de paix et de prospérité. Il faut l'entretenir, cet acquis. Mais, il ne faut pas non plus être naïf en ayant conscience de la capacité des hommes à faire le choix du pire, comme l'Histoire l'a hélas montré.
L'Union européenne a été suffisamment forte pour nous faire émerger du pire pendant six décennies. Aujourd'hui, nos populations en attendent encore davantage. Penser que les Européens veulent «moins» d'Europe serait, à mon sens, une erreur d'interprétation. Ils veulent en fait une Europe mieux concentrée sur leurs préoccupations. Une Europe qui les protège, non pas de manière défensive, mais en consolidant le modèle européen et en assurant sa pérennité.
L'Europe qui protège, c'est celle qui assure la sécurité de tous les Européens, notamment en maîtrisant ses frontières extérieures. L'Europe qui protège, c'est celle qui défend son modèle social et veille à ce que la libre circulation des travailleurs ne soit pas un prétexte au dumping social. L'Europe qui protège, c'est celle qui veille à ce que son ouverture au monde s'accompagne d'un effort pour obtenir de ses grands partenaires commerciaux des avantages équilibrés et réciproques. L'Europe qui protège c'est celle qui fait en sorte de défendre les intérêts financiers de tous les Européens face aux pratiques fiscales déloyales de certaines entreprises multinationales. C'est ainsi que nos concitoyens retrouveront confiance dans le projet européen qui conserve toute sa pertinence historique.
Au total, la vision de l'Europe que je viens d'esquisser brièvement est l'inverse de ce que promeuvent partout les populistes. Il faut reconnaître qu'ils ont un certain talent pour exploiter les peurs. Lorsqu'il s'agit d'y répondre, en revanche, ils se contentent de proposer des solutions qui n'en sont pas, parce qu'elles ne peuvent pas être mises en oeuvre ou parce qu'elles sont parfois pires que le mal. Face aux désordres du monde, face à l'afflux des réfugiés, face à la menace terroriste, face à la crainte du déclassement que fait peser la mondialisation sur les plus modestes, les populistes proposent de fermer les portes et les frontières, et même d'ériger des murs. Ils oublient que le médecin qui ne traite que les symptômes condamne le malade à une mort certaine. (...)
Q - Bonjour, merci beaucoup pour votre discours. Vous avez beaucoup parlé de votre attachement à l'Europe et au fait qu'il fallait la renforcer pour éviter qu'elle ne succombe au populisme et qu'elle ne se délite. Dans un livre de M. Stiglitz paru récemment qui critique assez fortement l'Europe et l'euro, il parlait du fait qu'il était possible de renforcer l'Europe en la divisant. C'était cette idée de créer des Europe à plusieurs niveaux, une Europe du Sud, une Europe du Nord, un euro du Sud, un euro du Nord, pour compenser ces disparités très importantes, autant économiques que culturelles selon M. Stiglitz. Pensez-vous que l'on puisse renforcer l'Europe en la divisant, ou pensez-vous qu'il faille aller vers davantage d'union ?
R - Vous avez évoqué également le professeur Stiglitz dont j'ai vu les interviews et les papiers. Il est vrai qu'il est critique surtout sur le fonctionnement de la zone euro. Je n'ai pas vu de critique sur l'Europe en tant que projet politique, il est même pour l'Europe mais simplement, il considère que la manière dont fonctionne l'euro a des défauts. Il y a eu la crise grecque qui a été mal gérée et trop lentement solutionnée, durement solutionnée même. Il y a donc des disparités entre le Nord et le Sud. En même temps, nous sommes dans un contexte de monnaie unique, qui implique un certain nombre de règles et je pense qu'il faut, non pas remettre en cause les règles, mais aider les pays qui en ont le plus besoin, et notamment ceux qui ont du retard en matière d'investissements. S'il y a des progrès à faire, c'est là. Parfois, il y a des divergences, parfois il y a des débats qu'il faut avoir sur l'harmonisation fiscale par exemple avec plus d'investissements. Il faut le décider politiquement et il y a des résistances.
Le professeur Stiglitz a mis le doigt sur un certain nombre de difficultés mais il va trop loin. Il va jusqu'à conclure que l'on pourrait se passer de l'euro. Moi je pense que nous ne reviendrons pas en arrière. Il faut bien voir dans quelles conditions a été créé l'euro qui était d'abord une construction politique qui a permis de consolider l'Europe. Je crois qu'il faut faire attention à ne pas jouer avec cela. Il est à l'extérieur, il n'est pas un acteur politique et donc il est libre de sa parole. Mais en tant qu'acteur politique, ce n'est pas ce que je préconise. En revanche, il faut faire bouger les choses. (...).
* Syrie
(...)
La Syrie, je l'ai dit la semaine dernière à New York, lors de l'assemblée générale des Nations unies, est un pays martyr. Le peuple syrien est supplicié d'un côté par un régime barbare, acculé de l'autre par des groupes terroristes dénués de toute conscience humaine. La ville d'Alep pourrait bien devenir le symbole de cette crise qui n'en finit pas de produire ses effets catastrophiques, j'ai appelé cela le Guernica du XXIe siècle.
Quant au peuple syrien, quel choix lui reste-t-il ? La fuite. C'est ce à quoi les pays voisins et l'Europe assistent depuis cinq ans, avec bientôt près de la moitié de la population aujourd'hui jetée sur les routes de l'exil ou déplacée.
La mort. Et les morts se comptent déjà par centaines de milliers dans ce conflit qui se compare, à l'échelle de ce peuple, aux plus sanglantes des guerres du siècle dernier.
La radicalisation. C'est ce qui se produit malheureusement pour certains groupes rebelles qui, face à la violence systématique d'Assad, sont conduits à se rapprocher des groupes terroristes. C'est un cercle vicieux que les soutiens de Damas nourrissent en connaissance de cause pour amener la Syrie à un face-à-face morbide entre deux barbaries : celle du régime et celle du terrorisme.
Ni le régime d'Assad, ni Daech, ni al-Nosra, la filière syrienne d'al-Qaïda, ne s'embarrassent du moindre principe dans ce processus mécanique et barbare d'élimination des populations qui pensent différemment, qui prient différemment ou qui les gênent parce qu'elles se trouvent au mauvais endroit. C'est le spectacle hideux de la pire cruauté dont l'homme est capable. Il se déroule là, de l'autre côté de la Méditerranée.
Que faisons-nous, depuis les cinq années que dure ce conflit ? Nous avons été faibles collectivement, il faut oser le reconnaître, et je le fais devant vous. La paix aurait peut-être pu revenir si - collectivement, je le répète - nous avions su créer une coalition suffisamment forte pour frapper les auteurs des attaques chimiques de la Ghouta, à l'été 2013. À l'époque, nous, la France, le souhaitions. Mais certains pensaient ce conflit bien lointain et insuffisamment lié à des intérêts vitaux. Les États-Unis ont hésité. Les Britanniques ont renoncé. Nous avons assisté depuis aux conséquences de ces doutes. La guerre en Syrie a généré un flux massif de réfugiés, qui sont devenus notre problème. Elle a favorisé l'émergence d'un foyer de terrorisme international sans précédent, qui sert de base arrière ou de source d'inspiration à des attentats partout dans le monde.
Aujourd'hui, cette guerre de Syrie sert à la Russie pour s'affirmer en tant que puissance, pour illustrer sa capacité à tenir tête à une coalition qui n'est pourtant aucunement dirigée contre elle. Or la Russie, en soutenant et en encourageant Assad, prend non seulement le risque d'être complice de crimes de guerre, elle contribue aussi à une entreprise qui déstabilise le reste du Moyen-Orient, qui déstabilise la Turquie, qui déstabilise l'Europe et qui pourrait finir par l'atteindre elle-même.
À ceux qui, jusqu'à Paris, nous disent depuis plusieurs mois qu'il suffit de se ranger derrière Moscou pour régler le problème syrien, je réponds : vous vous trompez. Voyez le résultat des efforts de John Kerry qui a essayé, inlassablement et avec sincérité, de négocier une trêve avec Sergueï Lavrov, en échange d'une coopération dans la lutte contre Jabhat al-Nosra. Cette trêve n'a tenu que quelques jours et le régime syrien a repris sa marche vers Alep, avec l'assentiment et le soutien de la Russie et de l'Iran.
Il faut donc avoir le courage de la lucidité, en reconnaissant que le monde fait face, en Syrie, à l'une des pires situations qu'il ait connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Faut-il pour autant se résigner ou s'enfermer - et laisser Moscou s'enfermer - dans une nouvelle confrontation, où les marges de chaque empire seraient de nouveau sacrifiées à la volonté de puissance des grands ?
Le temps de la guerre froide est révolu. Certains en rêvent, en tout cas c'est ma conviction. S'il peut séduire par l'illusion nostalgique d'une parité de puissance retrouvée, il ne correspond plus à la réalité. Le monde a changé, les acteurs se sont multipliés et diversifiés, plus aucun État n'est en mesure d'affirmer quelque domination que ce soit. Il est encore temps pour nous, je le pense profondément, de convaincre la Russie que notre intérêt commun est de coopérer en faveur de la paix, que nos intérêts - ceux de la France, de l'Union européenne et même ceux des États-Unis - ne sont pas contradictoires avec ceux du peuple russe. C'est pourquoi la France ne se résout pas à laisser la Syrie dériver encore davantage vers le chaos. Tant qu'il y aura un espace pour la négociation, elle le mettra à profit.
La Syrie ne peut plus attendre. Nous ne devons plus attendre. Il faut que cessent les combats, d'abord à Alep. C'est ce que nous nous efforçons, en ce moment même, d'obtenir au conseil de sécurité des Nations unies, qui est réuni au moment où je vous parle. J'ai aussi proposé, la semaine dernière, à New York, un mécanisme de contrôle pour assurer un suivi collectif du cessez-le-feu, seul de nature à créer la confiance qui fait si cruellement défaut. Il faut que l'aide humanitaire parvienne aux populations, qui en sont démunies parfois depuis des mois. Il faut ensuite qu'un processus politique reprenne enfin afin que la Syrie puisse se donner les chances d'un avenir en paix. Cet avenir est possible. Il est nécessaire si l'on veut que la communauté internationale concentre toutes ses forces dans la lutte contre le terrorisme.
Avec la Syrie, le monde est à un moment de vérité. L'équilibre des puissances dans le monde et l'avenir de notre système international sont aussi en jeu. (...).
source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 octobre 2016