Texte intégral
27 septembre 1993
RTL
P. Caloni : Demain la CGT organise une journée d'action mais elle ne sera pas unitaire.
L. Viannet : C'est plus que dommage. Nous l'avions souhaitée unitaire. Nous avons envoyé une lettre à toutes les organisations pour leur proposer d'organiser cette journée ensemble à partir d'un souci tout simple.
P. Caloni : Vous n'arrivez pas à vous parler ?
L. Viannet : Nous sortons de décennies de divisions syndicales profondes. La période qu'on est en train de vivre est précisément marquée par un certain nombre de changements qui sont à la fois porteurs d'espoir et de confiance. L'enjeu qui est lié au plan quinquennal d'une part et à d'autres choix politiques qui pèsent sur le pouvoir d'achat, montrent qu'il est maintenant urgent que le monde du travail se donne les moyens de se faire entendre. Parmi ces moyens, l'unité d'action entre les organisations syndicales est un élément très important. La CGT fera tout pour y parvenir. Ça demande beaucoup d'efforts mais le poids des réalités est en train de devenir plus fort que les éléments qui ont maintenu les clivages entre les organisations syndicales. C'est quand même l'emploi qui est violenté dans ce pays. Il y a beaucoup de monde qui reconnaît aujourd'hui qu'une des difficultés du pays c'est l'insuffisance de la demande. Il faut redonner du souffle à la consommation dans ce pays. Ça passe par l'augmentation des salaires.
P. Caloni : La tendance à produire plus avec moins de gens n'est pas spécifique à la France.
L. Viannet : Ce n'est pas inéluctable. Le progrès n'est pas neutre. Il y a des effets du progrès en fonction des objectifs qu'on lui fixe. Lorsque dans une entreprise, on modernise avec comme objectif prioritaire de supprimer des emplois, les conséquences sur l'emploi sont dramatiques. Il faut savoir au service de quoi on doit mettre le développement de la productivité. C'est en mettant le développement de la productivité au service de la réponse au besoin des hommes et des femmes qu'on trouvera des solutions qui permettent d'avancer dans la voie du progrès et non pas dans la voie du recul.
P. Caloni : Moins de profits et de meilleurs salaires. Ça ne relève pas de l'utopie ?
L. Viannet : Ce qui est en train de saigner le pays c'est que les profits ne sont pas réinvestis dans l'industrie. Ils s'en vont dans la spéculation financière alors qu'il y a besoin de redonner du dynamisme à la vie économique et aux activités des entreprises de ce pays. L'intervention du monde du travail, la mobilisation, des salariés qui discutent, délibèrent, décident de passer à l'action, c'est l'élément décisif qui peut permettre de faire évoluer la situation.
P. Caloni : Vous n'allez pas, par un coup de baguette magique, supprimer 3,5 millions de chômeurs ?
L. Viannet : Non. Si, véritablement, les salariés de ce pays se donnent les moyens de peser pour obtenir de bloquer les licenciements, mettre en débat la réduction du de la durée du travail sans perte de salaire, il faut en arriver à mettre cette question à l'ordre du jour.
P. Caloni : Peut-on se passer des syndicats ?
L. Viannet : Plus que jamais, il y a besoin de syndicats actifs. Ce qui se passe en Italie montre qu'il y a besoin de beaucoup de dynamisme pour pousser en ce sens-là.
1er octobre 1993
Même les députés de la majorité renâclent, la trouvent mauvaise, à côté de la plaque. Le projet de loi quinquennale sur l'emploi, dont la discussion s'est ouverte mardi à l'Assemblée fait tellement l'unanimité contre lui que le Premier ministre a dû venir en personne soutenir son ministre du travail : il n'a pas convaincu, et son nouvel exemple français non plus. Laurent Fabius a pu, au nom du Parti socialiste lancer à la tribune : "Vous avez parlé face au chômage d'une loi d'espérance. Il s'agit pour les uns d'une loi de résignation, pour les autres d'une loi de régression, pour tous, je crois, d'une loi de déception."
Il parlait, en fait, au nom de tous les députés. Même si les uns la critiquent parce qu'ils la trouvent trop timorée et si les autres la jugent dangereuse. Oui, cette loi est une mauvaise action. Qui, cette loi est une loi de régression sociale. Les mots, et Dieu sait si Édouard Balladur sait les manier, peuvent permettre les belles envolées lyriques (ne voit-on pas, aujourd'hui, toute une partie de la droite se faire l'apôtre du partage du travail ?), la poudre aux yeux n'est plus possible quand on passe aux choses sérieuses et qu'on s'affronte au concret. Les syndicats, non plus, ne s'y sont pas trompés.
Pour Louis Viannet, secrétaire général de la CGT qui s'exprime dans nos colonnes, la loi joue contre l'emploi. Le 12 octobre, la CGT participera aux actions unitaires organisées dans les départements par FO.
Q. : La CGT a manifesté le 28 contre le plan emploi de Michel Giraud, lors de l'ouverture du débat parlementaire. Vous êtes également très hostile au projet de loi de finance 1994. Pourquoi ?
R. : Pour permettre aux salariés de se faire entendre, nous avions écrit à toutes les centrales syndicales pour leur proposer d'organiser ensemble une initiative avant l'ouverture du débat parlementaire. Le fait que l'unité n'ait pas encore pu se réaliser nous a conduit à assumer nos responsabilités et à organiser cette journée du 28 contre le dispositif sur l'emploi du gouvernement Balladur.
Les mesures prises avant l'été, comme l'augmentation de la CSG, le plan quinquennal pour l'emploi et le projet de budget pour 1994 sont tous imprégnés de la même logique. Ils pèsent sur la consommation par des ponctions très fortes sur les salariés, les retraités, les chômeurs, les paysans. Ils structurent des mécanismes nouveaux de transfert en direction des entreprises. Avec les privatisations, on a les trois piliers de la politique de Balladur. Pousser très loin la déréglementation et la déstabilisation d'éléments du statut du salarié : heures supplémentaires gratuites, annualisation de la durée du travail, etc. Disposer d'un ensemble de dispositifs de transfert aux entreprises et de ponctions sur les salariés, c'est 115 milliards, avec le seul plan pour l'emploi, que l'on prend dans la poche des salariés pour les mettre à la disposition du capital. Réaliser, enfin, un ensemble de privatisations, d'autant plus graves qu'elles interviennent à un moment de grande violence de la concurrence internationale.
Q. : Que pensez-vous de l'incitation à la baisse de la durée du travail comme contrepartie éventuelle de l'annualisation du temps de travail ?
R. : L'annualisation du temps de travail est une forme perverse d'organisation du travail : elle permet à un employeur d'adapter la durée du travail qu'il impose à ses salariés en fonction des aléas des besoins de la production. Dès l'instant où on l'instaure dans ces conditions, on développe les possibilités de temps partiel, on modifie les conditions d'utilisation des heures supplémentaires, les conditions de recours au chômage partiel. On donne d'ores et déjà aux employeurs la possibilité d'annihiler toute retombée positive de la réduction de la durée du travail. Son intérêt, dans le contexte où l'on se trouve, serait en effet d'avoir un prolongement immédiat, direct, sur l'emploi, donc d'être suffisamment significative pour obliger à modifier l'organisation du travail.
Par exemple, Jacques Calvet annonce, dans le même temps, la suppression de quatre mille emplois et une augmentation de 12 % de la productivité de son groupe successivement en 1992, en 1993 et 1994, soit 36 % sur trois ans. Dans ce cas, on peut aller tout de suite en-dessous de trente-cinq heures. Je ne suis pas pour les trente-cinq heures tout de suite, partout, sans rien regarder, mais je dis qu'il y a des secteurs ou on peut aller déjà en-dessous, et d'autres où il faut regarder de plus près, négocier, mais toujours avec la volonté de casser une conception du productivisme qui nous a conduit là où nous en sommes.
Q. : Vous préconisez donc une loi et des négociations de branches...
R. : Oui. Les négociations de branches me paraissent nécessaires mais, pour cela, il faut des mesures qui soient plus que de l'incitation. Il faut de la contrainte. Dès qu'on permet à un employeur d'utiliser ses salariés de façon à obtenir un rendement maximal, on joue contre l'emploi, c'est une réalité. Comme c'est une illusion de croire que l'abaissement du coût du travail crée des emplois. La première condition pour qu'un patron embauche, c'est qu'il ait du travail à faire faire. Après, s'il peut embaucher à moindre frais, il le fait.
Q. : Cela empêche-t-il, à vos yeux, toute possibilité d'aménagement du temps de travail ?
R. : Si on sort du cadre de la durée hebdomadaire du travail, on ne contrôle plus rien. Si on fait le bilan de toutes les mesures de souplesse qui sont aujourd'hui à la disposition des employeurs, l'aménagement du temps de travail, c'est plus que de la gourmandise à leur égard, c'est jeter par-dessus bord tout ce qui subsiste de garde-fous, tout ce qui reste du droit des salariés.
Q. : Au plan national, il n'y a pas de riposte commune des différents syndicats. En revanche, on observe de nombreuses initiatives communes au plan régional et dans certaines branches. Comment analysez-vous l'une et les autres ?
R. : Je me garderai bien de les opposer. Les choses, en ce domaine, commencent à bouger d'une façon remarquable. C'est la première fois depuis plusieurs décennies, en France, que la nécessité d'agir et de le faire autant que possible dans l'unité, est au cœur d'un débat public, ouvert, qui ne met à l'écart aucune organisation. Quand je vois que, en quelques semaines, on a pu avoir une grève nationale dans les banques, des initiatives communes dans le commerce, une manifestation nationale des cheminots prévue pour le 6 octobre, une grève dans les PTT et les Télécommunications prévue pour le 12 octobre, tout cela à l'appel de toutes les organisations, quand je vois aussi tout ce qui est organisé dans les régions et les départements, je me dis qu'il ne faut pas laisser passer cela. Je ne sais pas ce que le 12 octobre va devenir, avec l'appel de FO, le même jour, pour des rassemblements-manifestations massifs et ouverts à tous, mais je ne laisserai pas passer l'occasion de la plus grande convergence possible.
Ce 12 octobre va être un point d'appui, il va nous aider à nous retrouver tous ensemble. N'oublions pas que nous venons de décennies de divisions syndicales structurées, théorisées. En France, on a théorisé sur les bienfaits de la division, on a confondu pluralisme et division syndicale. Le monde du travail a pris l'habitude de cette situation de division syndicale. C'est cette donnée qui est en train de basculer.
Il y a, aujourd'hui, un lien entre le devenir du syndicalisme et le devenir de la société. Si le syndicalisme n'est pas capable de répondre à sa mission historique, il se discréditera aux yeux des salariés. Aujourd'hui, il y a sept millions d'hommes et de femmes hors du champ, des normes sociales : les chômeurs, les petits boulots, tous les rejetés, les exclus, les déclassés. Mais, pour l'essentiel, le champ d'action du syndicalisme n'est pas celui-là, il est autour des salariés à statut, à convention collective, à temps complet. Une des conditions pour que le syndicalisme soit en mesure de prendre des initiatives dans lesquelles se retrouvent ceux qui ont un travail et ceux qui n'en ont pas, c'est une modification en profondeur de nos capacités à impulser l'unité d'action.
Mardi 12 octobre 1993
France Inter
L. Viannet : La CGT dit avec beaucoup de force et avec une certaine solennité qu'il est absolument indispensable de créer les conditions pour que le monde du travail se donne les moyens de se faire entendre, de peser sur les choix et les décisions, car pour le moment, et je crois qu'il faut regarder la vérité en face, la France court tout droit vers non seulement une aggravation de la situation, mais, dans certains, secteurs vers l'abîme.
A. Ardisson : Il y a beaucoup de fédérations CFDT qui se joignent à vous malgré les menaces de N. Notat de les exclure ?
L. Viannet : Je pense que nous sommes dans un processus de mouvement, et moi je me félicite, que par exemple aux PTT, à Air France, chez les cheminots, à EDF-GDF, tous les syndicats appellent à l'action aujourd'hui et que ce processus trouve des prolongements dans les départements. De plus, on accrédite l'idée que c'est une action fourre-tout. Pas du tout. La mobilisation se fait autour d'objectifs revendicatifs très ciblés, que ce soit au plan professionnel contre la privatisation par exemple, ou la déréglementation dans les services publics, que ce soit sur des questions précises contre les licenciements, pour l'augmentation du pouvoir d'achat dans le secteur privé.
A. Ardisson : Il n'empêche que c'est quand même une critique globale de la politique du gouvernement que vous faites et qui motive cette grève. Alors, on se dit une grève pourquoi faire, puisque de toute façon cette politique se détermine au Parlement, essentiellement d'ailleurs lors de la discussion du budget, où il y a une majorité écrasante pour la voter ?
L. Viannet : Oui, mais le grand mouvement de mai-juin 68 a eu lieu alors que le Parlement avait bel et bien adopté lui aussi les grandes lignes économiques qui avaient provoqué à l'époque ce formidable sursaut social. C'est courant, hélas, que la politique d'un gouvernement, même quand elle est soutenue par une majorité à l'Assemblée nationale, provoque de telles contradictions sur le plan économique et social, qu'effectivement il y a nécessité d'une mobilisation et d'un mouvement social très fort. Ce qui est important, c'est de bien voire qu'actuellement on essaye d'accréditer l'idée qu'il n'y a pas d'autres réponses possibles. Or, cette politique enfonce le pays dans la crise. Le plan Giraud va détruire de l'emploi. J'ai sous les yeux les chiffres d'un sondage qui a été fait parmi les PME-PMI. 63 % disent, en toute connaissance du plan Giraud, qu'elles n'investiront pas. Elles estiment que la loi n'incitera à créer des emplois. Par contre des cadeaux financiers, oui, ça ils empochent. Le grand patronat empoche, mais continue sa politique de licenciements.
A. Ardisson : Parce qu'ils n'ont pas de commandes.
L. Viannet : Plus exactement parce que la conception de la gestion des entreprises est entièrement tournée sur la rentabilité financière et se retourne contre l'emploi. Dès qu'une innovation technologique rentre dans une branche de production, la première chose que l'on calcule, c'est combien d'emplois cela va permettre de supprimer. Dès qu'une difficulté surgit dans une entreprise, la première chose que l'on regarde, c'est combien d'emplois on va pouvoir faire sauter. Tant qu'on sera dans cette situation-là, qu'est-ce qui se passe ? Les gens ont de moins en moins de pouvoir d'achat, l'inquiétude grandit par rapport au chômage, et le cycle de la régression et de la stagnation économique s'accélère.
A. Ardisson : Le fait de se mettre en grève, n'est-ce pas donner des armes à ceux qui sont pour la privatisation ?
L. Viannet : Je ne vois pas le rapport. En réalité, aux PTT, ce n'est pas seulement qu'ils le craignent, c'est qu'ouvertement, le gouvernement dit qu'il veut absolument s'orienter vers la privatisation. C'est-à-dire un coup dur contre le patrimoine national qui va se traduire par la recherche de suppression d'emplois parce que ce qui va dominer avant tout, ce n'est pas la réponse aux besoins individuels ou collectifs de la société, c'est la recherche de la rentabilité financière. Donc, coup dur contre l'emploi, contre le statut. À Air-France, c'est la déréglementation qui étale l'étendue de ces dégâts, à la SNCF se sont des menaces très précises sur le potentiel même de la capacité de cette entreprise, avec les conséquences sur l'emploi. C'est vraiment l'engrenage général qui nous fait dire qu'il faut que le monde du travail pèse avec suffisamment de force maintenant.
A. Ardisson : Vous êtes toujours contre le service minimum ?
L. Viannet : Évidemment. Nous nous battons tous les jours contre ce principe. C'est actuellement le résultat d'une politique qui dégrade les services publics et la capacité de ces services publics à répondre aux besoins des usagers.
A. Ardisson : Comme F. Perigot, vous êtes contre le partage du travail ?
L. Viannet : J'ai surtout l'impression qu'on ne parle pas de la même chose. Je suis tout prêt à avoir un débat avec F. Perigot sur l'antenne de France Inter sur la responsabilité du patronat dans la détérioration de la situation économique et sociale de ce pays, et la façon qu'a le patronat de bloquer toute perspective de solution parce que, dans la situation dans laquelle nous sommes, il faut redonner du pouvoir d'achat. Que disent les patrons ? Pas question d'augmenter les salaires. Dans la situation actuelle, il faut regarder du côté de la réduction du travail. Les patrons disent qu'il n'est pas question de réduire la durée du travail. Ils veulent continuer à licencier.
A. Ardisson : J.-L. Giral est mieux que F. Perigot ?
L. Viannet : Je serais mal venu de porter un jugement sur qui est compétent au sein du CNPF pour défendre une politique antisociale. Ce qui m'intéresse c'est de créer les conditions pour que les salariés puissent faire face à ces prétentions.
A. Ardisson : Êtes-vous pour la signature d'accords partiels dans le cadre du GATT ?
L. Viannet : Nous sommes actuellement dans une situation où le GATT, c'est le bras avancé des prétentions américaines pour imposer les vues américaines dans les échanges commerciaux et industriels du monde. La grande caractéristique que l'on peut constater dans les discussions internationales qui se déroulent sur ces sujets, c'est l'absence de toute prise en considération des intérêts des salariés, que ce soit en France, en Europe, dans le monde. Le syndicalisme a une responsabilité aussi bien sur le plan national que le plan international.